Le Moyen-Orient : conflits régionaux et tentatives de paix impliquant des acteurs internationaux (étatiques et non étatiques)Cours

Le Moyen-Orient est marqué par de nombreux conflits régionaux et de nombreuses tentatives de paix, réussies ou bloquées, qui impliquent des puissances régionales mais aussi internationales, tant étatiques que non étatiques. Les deux types de conflits et de processus de paix à l'étude sont les conflits israélo-arabes puis palestiniens et les deux guerres du Golfe (1990−1991 et 2003−2011). 
Dans quelle mesure le Moyen-Orient, foyer de tensions majeures, régionales, mais également aux implications mondiales, a-t-il été également le théâtre des transformations de la guerre aux XXe et XXIe siècles ?
Dans quelle mesure le conflit israélo-arabo-palestinien pose-t-il la question des enjeux de la construction d'une paix durable ? En quoi les deux guerres du Golfe (1990−1991 et 2003−2011) sont-elles l'illustration du passage d'une guerre entre États, relativement dissymétrique, à une guerre asymétrique ?

I

Définition du Moyen-Orient

L'appellation « Moyen-Orient » regroupe plusieurs pays et permet de définir une situation géopolitique caractérisée par des enjeux et des conflits.

Le Moyen-Orient rassemble le Proche-Orient au sens des géographes français – de la Turquie-Égypte aux pays du croissant fertile (Syrie-Irak) – et la péninsule arabique jusqu'à l'Iran voire l'Afghanistan (dans la conception des États-Unis, mais en réalité l'Afghanistan appartient à l'Asie centrale). 

Cette représentation est le résultat de la réflexion opérée par le stratège américain, l'amiral Alfred Mahan, qui utilise le terme pour la première fois en 1902. Ce terme est repris par Winston Churchill. Le Moyen-Orient désigne des espaces situés entre l'Europe et le Japon en fonction des intérêts de la puissance mondiale de l'époque, à savoir le Royaume-Uni :

définition du Moyen-Orient

Le Moyen-Orient est une définition géopolitique. Cette région est marquée par 3 éléments :

  • C'est la terre de naissance des 3 religions monothéistes (christianisme, islam et judaïsme).
  • C'est un des cœurs pétroliers majeurs du monde.
  • C'est le théâtre du conflit israélo-arabe depuis plus d'un demi-siècle.

« Un espace dont le centre et les frontières varient en fonction de la puissance dominante à l'échelle mondiale. »

Fabrice Balanche, géographe spécialiste du Moyen-Orient

Géopolitique du Moyen-Orient

© La Documentation photographique, 2014

Les conflits régionaux sont des conflits à l'échelle du Moyen-Orient, mais impliquent également des acteurs internationaux, des États ou des entités regroupant des États − grandes et moyennes puissances, organisations internationales – ou non étatiques comme les réseaux terroristes. À ces conflits, les acteurs, tant régionaux qu'internationaux, tentent de répondre par des solutions pacifiques, plus ou moins concluantes.

II

Du conflit israélo-arabe au conflit israélo-palestinien

Au Moyen-Orient, les germes du conflit israélo-arabe apparaissent dès la Première Guerre mondiale. Avec la reconnaissance d'Israël en 1948, le conflit s'intensifie et devient bientôt un conflit israélo-palestinien.

Les origines du conflit israélo-arabe datent de la Première Guerre mondiale. La promesse d'un foyer national juif est faite par les Britanniques. Par la déclaration Balfour de novembre 1917, le ministre britannique des Affaires étrangères, Arthur Balfour (1848−1930), reconnaît le sionisme et promet la création d'un foyer national juif en Palestine (certes détaché du royaume arabe, mais néanmoins peuplé de populations arabes).

Sionisme

Le sionisme est un mouvement laïque et nationaliste, né à la fin du XIXe siècle sous l'influence du journaliste autrichien Théodore Herzl, qui vise le retour des Juifs et la création d'un État juif en Palestine.

Toutefois, cette installation est difficile à gérer. L'implantation juive est de plus en plus importante et problématique car même si la Palestine est officiellement sous mandat britannique, les implantations juives se multiplient par l'achat de terres à de grands propriétaires arabes qui, très souvent, ne les exploitaient pas. Cela engendre une montée des mécontentements des populations arabes face à cette arrivée de populations essentiellement européennes de confession juive. Ces tensions aboutissent même à une révolte arabe en 1936−1939 contre le Royaume-Uni.

L'évolution des populations en Palestine entre 1922 et 1944 est répertoriée dans le tableau suivant :

  1922 1944 Évolution
Arabes musulmans 589 000  1 000 000 x 1,69
Arabes chrétiens 71 500  135 500 x 1,88
Juifs 84 000 524 000  x 6

La Seconde Guerre mondiale change la situation : la Shoah renforce la revendication des Juifs à se doter d'un État. Mais le Royaume-Uni souhaite ménager les Arabes afin de maintenir sa présence dans la région du canal de Suez. À cette fin, il interdit l'immigration juive en Palestine, y compris l'immigration des rescapés des camps d'extermination. Les Britanniques sont débordés par le développement de la violence des Juifs et des Arabes contre eux. La situation devenant intenable pour le Royaume-Uni, ce dernier s'en remet à l'ONU, qui vient d'être créée en 1945. Par la résolution 181 du 29 novembre 1947, l'ONU met fin au mandat britannique en Palestine et établit un plan de partage de ce territoire avec un statut international pour Jérusalem.

A

La création d'Israël et les conflits israélo-arabes

Israël est créé en 1948, les conflits israélo-arabes débutent alors : le premier conflit en 1948−1949, la guerre des Six-Jours en 1967 et la guerre du Kippour en 1973. Au début des années 1980, la situation est toujours conflictuelle.

la création d'Israel et les conflits israelo-palestiniens

d'après Wikimedia Commons

Le plan de partage de l'ONU est refusé par les Arabes, ce qui débouche sur une guerre civile fin 1947 et début 1948. Le dirigeant juif David Ben Gourion déclare la création de l'État d'Israël le 14 mai 1948. Les habitants de cet État sont désormais des Israéliens. Il est reconnu par les États-Unis et l'URSS.

Regroupés au sein de la Ligue arabe (organisation des États arabes fondée au Caire en 1945), les États arabes attaquent Israël, pensant régler le problème de manière militaire. Contre toute attente, Israël remporte la victoire. L'armistice de Rhodes en 1949 est signé, mais les problèmes ne sont pas réglés pour autant :

  • aucun traité de reconnaissance d'Israël et de ses frontières ;
  • aucun règlement du sort des 800 000 réfugiés palestiniens qui ont fui à Gaza (administrée par l'Égypte), en Cisjordanie (annexée par la Jordanie) ou au Liban.

 

Les enjeux sont d'abord territoriaux avant d'être instrumentalisés par les religions.

Le Moyen-Orient devient un terrain d'affrontement entre les deux puissances que sont les États-Unis et l'URSS, et qui s'opposent dans la guerre froide (1947−1991). Le nationalisme arabe triomphe dans la plupart des pays arabes. En juin 1967, Israël provoque une guerre surprise de manière à devancer une éventuelle attaque des États arabes (guerre dite des Six-Jours) qui se concrétise par une attaque simultanée de l'Égypte, de la Syrie et de la Jordanie. C'est une victoire d'Israël qui occupe la bande de Gaza, le désert du Sinaï, la Cisjordanie (dont Jérusalem-Est) et le plateau du Golan. La résolution 242 de l'ONU impose la restitution des territoires occupés par Israël et la reconnaissance de cet État par les voisins arabes, cependant elle reste sans suite. C'est une victoire, mais qui voit la naissance du problème palestinien.

Les Palestiniens de Gaza et de Cisjordanie sont désormais placés sous l'occupation israélienne et non plus sous administration arabe. Le problème devient donc éminemment israélien. De plus, on assiste à une radicalisation politique du mouvement palestinien : Yasser Arafat (1929−2004) prend le contrôle de l'OLP (Organisation de libération de la Palestine), fondée en 1964 et dirigée par lui de 1969 à 2004, dont l'objectif est la destruction de l'État d'Israël et qui passe par l'organisation d'attentats (Jeux olympiques de Munich en 1972) et de détournements d'avions pour marquer les esprits et obtenir une reconnaissance internationale.  

La guerre du Kippour ou la troisième guerre israélo-arabe a des conséquences mondiales et régionales. L'Égypte et la Syrie, profitant d'une des grandes fêtes juives (le grand pardon : Yom Kippour), attaquent par surprise Israël en octobre 1973. Israël, grâce au soutien des États-Unis, réussit de justesse à les repousser. C'est le statu quo. Cette guerre a deux types de conséquences :

  • D'abord, des conséquences mondiales : les pays arabes de l'OPEP décident d'utiliser l'arme du pétrole en baissant la production et donc en augmentant le prix – c'est le premier choc pétrolier en 1973−1974. Le pétrole étant la matière première capitale permettant la croissance économique mondiale, cela a pour conséquence d'augmenter les tensions internationales.
  • Ensuite des conséquences régionales : l'Égypte se rend compte que la guerre ne résout pas le problème israélo-arabe. Le dirigeant égyptien Anouar el-Sadate met en place une politique étrangère d'ouverture envers Israël qui aboutit aux accords de Camp David (septembre 1978) entre l'Égypte et Israël sous la houlette des États-Unis. Cet accord permet la restitution du Sinaï à l'Égypte et reconnaissance d'Israël par l'Égypte.

 

La paix avance. Mais le dirigeant égyptien Anouar el-Sadate, considéré comme un traître, en paie le prix : il est assassiné en 1981 par des islamistes. À l'aube des années 1980, la situation est toujours tendue pour plusieurs raisons : 

  • la non-reconnaissance d'Israël par les États arabes (sauf l'Égypte) ;
  • le soutien des États arabes aux Palestiniens, d'où l'intervention d'Israël au Liban en 1982 ;
  • la situation de plus en plus tendue dans les territoires occupés (Gaza et Cisjordanie) : en 1987, c'est la première révolte de jeunes Palestiniens (révolte nommée Intifada : « soulèvement » en arabe) ;
  • en même temps, depuis 1967, avec les territoires occupés, Israël a quelque chose à offrir à ses adversaires : des territoires qu'il peut rendre.
B

Vers le conflit israélo-palestinien

Dans les années 1990, des avancées décisives se font vers la paix. Toutefois, le conflit israélo-palestinien s'enlise et perdure encore aujourd'hui.

1

Des avancées vers la paix

Des avancées décisives dans le chemin de la paix ont lieu, notamment avec les accords d'Oslo en 1993.

Les avancées vers la paix sont permises par deux événements :

  • La fin de la guerre froide : la perte de l'appui de l'URSS auprès des États arabes et des mouvements palestiniens engendre une modération des revendications de l'OLP.
  • À l'issue de la guerre du Golfe en 1991, les États-Unis, conscients de la nécessité de régler le problème israélo-arabe, organisent une conférence de paix à Madrid réunissant pour la première fois tous les acteurs de la région.

 

La paix est le fruit d'accords menés dans le plus grand secret – les accords d'Oslo (1993) – qui sont concrétisés par la déclaration de Washington (13 septembre 1993) et symbolisés par la célèbre photographie de la poignée de main entre Yitzhak Rabin et Yasser Arafat sous la présidence de Bill Clinton.

avancées vers la paix conflit israélo-palestinien

© Wikimedia Commons

Ces accords permettent pour la première fois une paix « positive » israélo-palestinienne : reconnaissance mutuelle d'Israël et de l'OLP et création d'une Autorité palestinienne présidée par Yasser Arafat qui gère la Cisjordanie et Gaza.

Ils sont suivis par le traité de paix entre Israël et la Jordanie en 1994.

avancées vers la paix conflit israélo-palestinien

d'après Wikimedia Commons

2

L'enlisement du conflit israélo-palestinien

Toutefois, le conflit entre Israël et la Palestine s'enlise. La paix reste donc dans l'impasse en raison de l'influence déterminante des extrémistes de chaque camp. La situation actuelle est celle d'une paix introuvable, si bien que l'on peut se demander si la paix est vraiment désirée.

Les extrémistes de chaque camp – islamistes chez les Arabes et les Palestiniens, droite et religieux ultra-nationalistes en Israël − sont opposés à la paix car celle-ci nécessite de faire des concessions.

 Les accords d'Oslo sont refusés tant par certains Israéliens que certains Palestiniens :

  • Refus des accords d'Oslo par certains Juifs : un extrémiste juif assassine le Premier ministre Yitzhak Rabin en 1995 ; les colons juifs implantés dans les territoires palestiniens occupés par Israël, soutenus par les partis religieux et la droite, refusent de partir. Or la colonisation israélienne nourrit le terrorisme palestinien. La violence des uns appelle la vengeance des autres.
  • Refus des accords d'Oslo par certains Palestiniens et acteurs de la région : les partis islamistes se « nourrissent » des conditions de vie difficiles imposées par les Israéliens et justifient leurs actions, parfois terroristes, par cette situation, notamment le Hamas à Gaza (au pouvoir depuis 2007) et le Hezbollah au Liban, tous deux financés par l'Iran.

 

Trois facteurs ont aggravé la situation depuis le milieu des années 2000 :

  • des tensions qui dégénèrent en interventions militaires contre le Liban (2006, 2008), contre la bande de Gaza (2012, 2018) ;
  • la construction d'une barrière de sécurité (un mur) entre Israël et la Cisjordanie par Israël rendant difficile la vie des Palestiniens qui circulent entre les deux entités ;
  • la politique étrangère du président des États-Unis, Donald Trump, favorable à la politique israélienne de non-reconnaissance d'un État palestinien (installation de l'ambassade des États-Unis à Jérusalem qui n'est pas considérée par le droit international comme la capitale d'Israël).

 

Les négociations continuent de buter sur trois points principaux :

  • Le problème des colonies juives en Cisjordanie qui connaît une situation d'apartheid pour les Palestiniens : des étrangers sur leur propre terre.
  • Le statut de Jérusalem : capitale d'Israël ou à partager ?
  • Le retour des réfugiés palestiniens.

 

Les paix ont été des paix « positives » (entre Israël et l'Égypte ou la Jordanie), mais également « négatives » (accords d'Oslo) et donc fragiles et peu constructives.

« Prosionistes, ils oublient que les peuples n'ont pas l'habitude de se serrer pour faire de la place à un autre peuple ; antisionistes, ils ne savent pas, ou font semblant de ne pas savoir, que les États se bâtissent dans le sang et les larmes, la violence et l'injustice. »  

D'où la nécessité d'un retour à la raison et un abandon de la passion et de l'idéologie qui ne permettent pas de voir ce qui est, « mais ce que l'on a choisi de voir. C'est humain, et c'est politiquement catastrophique. »

Elie Barnavi, historien israélien

Aujourd'hui ou peut-être jamais. Pour une paix américaine au Proche-Orient

© André Versaille

III

Les deux guerres du Golfe et leurs prolongements : d'une guerre interétatique à un conflit asymétrique

Le Moyen-Orient en général et l'Irak en particulier ont été le théâtre de deux guerres régionales, aux implications et aux prolongements internationaux majeurs. D'abord, une guerre interétatique en 1990−1991, ensuite, entre 2003 et 2011, une guerre asymétrique, résultat de l'invasion de l'Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni. Cette guerre s'est soldée par un échec cuisant pour les États-Unis et le développement d'une nouvelle organisation terroriste, concurrente d'Al-Qaïda, l'Organisation de l'État islamique.

A

La première guerre du Golfe (1990−1991)

La première guerre du Golfe (1990−1991) est la conséquence de l'invasion du Koweït par l'Irak. La communauté internationale, menée par les États-Unis, décide d'intervenir et de libérer le pays agressé, engendrant ainsi une guerre interétatique. Celle-ci s'achève par la victoire de la coalition internationale et le rôle de « gendarme du monde » assumé pleinement par les États-Unis. Toutefois, cette toute puissance assumée est de plus en plus contestée par certains acteurs, notamment non étatiques.

1

Du conflit régional à la guerre interétatique dissymétrique

La première guerre du Golfe est d'abord un conflit régional, mais elle devient vite une guerre interétatique menée par une coalition internationale. Cette guerre est dissymétrique.

Conflit interétatique

Un conflit interétatique désigne un conflit opposant deux ou plusieurs États.

Conflit asymétrique

Un conflit asymétrique est un conflit opposant les forces armées d'un État à un groupe humain aux capacités militaires beaucoup plus réduites. Afin de compenser son infériorité numérique et qualitative en matière d'armements, le plus faible met en place une stratégie de guérilla, se fonde dans la population et utilise sa connaissance du terrain.

L'Irak, à la suite de la guerre Iran-Irak (1980−1988), est affaibli. Son dirigeant, Saddam Hussein (1937−2006), a certaines exigences vis-à-vis de certains États voisins auxquels il a servi de bouclier lors du conflit avec l'Iran chiite : annulation de la dette extérieure envers l'Arabie saoudite et le Koweït (30 milliards de dollars), octroi par le Koweït d'un prêt de 10 milliards de dollars, augmentation à 25 dollars le prix du baril de pétrole par une baisse de la production et rectification des frontières avec le Koweït – Chatt-el-Arab − pour augmenter l'accès maritime (19 kilomètres).

L'Arabie saoudite et le Koweït refusent. Ce dernier, en plus, dépasse les quotas de production de pétrole afin d'augmenter ses revenus pour renflouer une de ses banques en faillite.

Saddam Hussein décide d'envahir le Koweït le 2 août 1990 : l'invasion permet l'annexion et le contrôle de 20 % des réserves pétrolières mondiales. La crainte des pays voisins et des grandes puissances mondiales est réelle. L'ONU condamne cette violation du droit international et, par le biais des grandes puissances qui la composent, notamment les États-Unis, décide d'intervenir. C'est une guerre menée au nom du droit et des intérêts bien compris des États-Unis.

Droit international Intérêts bien compris des États-Unis et des grandes puissances
  • Refus d'accepter dans ce monde qui est en train de changer (fin de la guerre froide en train de se confirmer) l'utilisation illégale de la force 
  • 2 août 1990 : résolution 660 du Conseil de sécurité de l'ONU : retrait immédiat des troupes irakiennes du Koweït
  • 29 novembre 1990 : l'ONU autorise, par la résolution 678, le recours à la force contre l'Irak si le Koweït n'a pas été évacué avant le 15 janvier 1991
  • Les intérêts pétroliers : assurer la sécurité de la principale région pétrolière du monde
  • Concrétiser la protection des pétromonarchies
  • Façonner le monde selon une conception étatsunienne
Pétromonarchies

Les pétromonarchies sont des États du golfe Persique qui sont à la fois des monarchies et des États qui tirent leur puissance de leurs ressources en hydrocarbures.

La stratégie des États-Unis a consisté à « utiliser le centre [États-Unis, Europe, Japon] pour ordonner la périphérie [dont le Proche-Orient], tout en utilisant la périphérie pour maintenir l'influence [américaine] sur le centre [Europe, Japon] ». 

Philip Golub, professeur de relations internationales à l'université américaine de Paris

L'Histoire

2015

Le 7 août 1990, l'opération « Bouclier du désert » est lancée par les États-Unis, à la demande de l'Arabie saoudite, et avec les mandats de l'ONU. Les États-Unis sont rejoints par une coalition internationale composée d'États occidentaux et d'États arabo-musulmans.

Cette première guerre du Golfe est une guerre interétatique par étapes, mais dissymétrique :

  • Août 1990-janvier 1991 : pressions de l'ONU et tentatives de négociations qui se soldent par le refus de Saddam Hussein d'évacuer le Koweït.
  • 17 janvier 1991 (3 heures du matin) : lancement de l'opération « Tempête du désert » d'abord par une guerre aérienne intensive : en une semaine, les États-Unis larguent plus de bombes sur le Koweït et l'Irak que sur l'Allemagne pour la seule année 1944.
  • 24−27 février 1991 : opérations terrestres qui s'achèvent par une victoire de la coalition internationale − en réalité, essentiellement des États-Unis − et la libération du Koweït.

 

Les États-Unis ont respecté les mandats de l'ONU en permettant la libération du Koweït et en n'intervenant pas en Irak, laissant le problème non réglé du rôle de son dirigeant, Saddam Hussein.

Cette guerre interétatique est dissymétrique : les forces en présence n'ont pas les mêmes moyens.

Coalition sous mandat de l'ONU Irak

Une coalition de 28 États et 700 000 hommes dont 510 000 pour les États-Unis :

  • 9 divisions américaines
  • 2 divisons égyptiennes
  • 1 division syrienne
  • 1 division koweïtienne
  • Des brigades saoudiennes
  • 1 division blindée britannique
  • 1 division légère blindée française
 

1 736 avions de combat de 12 États dont 75 % des États-Unis

6 porte-avions + 2 cuirassés, des sous-marins

 
  • 540 000 hommes + 140 000 hommes de la garde républicaine
  • 4 200 chars
  • 2 800 véhicules blindés pour les transports de troupes
  • 3 100 pièces d'artillerie
  • Des armes chimiques

Armée classée selon les experts au 3e ou au 4e rang mondial, mais des estimations surévaluées
Guerre interétatique (entre plusieurs États), mais dissymétrique car il y a un déséquilibre des forces avec une nette supériorité numérique et surtout qualitative en faveur de la coalition occidentalo-arabe.

Cette guerre interétatique est également dissymétrique dans le nombre de blessés et de morts : 

  Coalition sous mandat de l'ONU Irak
Première journée de combat terrestre (24 février 1991) 8 morts et 27 blessés 15 000 morts et blessés
Total 549 tués 150 000 − 230 000 morts
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Les conséquences de la première guerre du Golfe

La première guerre du Golfe est révélatrice du rôle de gendarme que prennent les États-Unis après la chute de l'URSS. Les États-Unis vont s'impliquer de plus en plus au Moyen-Orient. Leurs erreurs vont notamment nourrir les projets d'Al-Qaïda et amener aux attentats du World Trade Center. 

La première guerre du Golfe est le véritable test du retrait de l'URSS de la scène internationale et de la fin de la confrontation Est-Ouest. Elle est par ailleurs la confirmation de la suprématie militaire et politique des États-Unis et de leur volonté d'établir un nouvel ordre international fondé sur le droit international et le respect des Droits de l'homme, mais aussi sur leur « conception du monde », et cela grâce à leur puissance. 

Ainsi, les États-Unis vont s'impliquer de manière plus importante au Moyen-Orient par le lancement d'un processus de paix entre Israël et l'OLP, qui aboutit aux accords d'Oslo en 1993. Ils font cependant une erreur sur le long terme en stationnant de manière durable des troupes en Arabie saoudite. Or celle-ci est considérée comme une terre sainte du fait des deux lieux saints de l'islam qui s'y trouvent (La Mecque et Médine) et donc interdite aux non-musulmans, considérés comme des « infidèles », pour les tenants de l'islam politique comme Oussama ben Laden, qui a combattu contre l'URSS en Afghanistan grâce au financement de la CIA.

Les erreurs de la politique étrangère étatsunienne − sentiment de surpuissance − et la volonté de certains nouveaux acteurs de détruire le seul « empire » encore en place vont fragiliser les États-Unis. Les racines des réseaux terroristes islamistes, dont Al-Qaïda, poussent dès les années 1980−1990 par l'organisation d'actes terroristes contre des intérêts des États-Unis dans le monde et même aux États-Unis.

les conséquences de la première guerre du Golfe

Les attentats du 11 septembre 2001 sont le résultat de la volonté de la part d'Al-Qaïda et de son dirigeant, Oussama ben Laden, de repousser les États-Unis hors des espaces musulmans, mais aussi d'atteindre la puissance américaine par un acte spectaculaire et médiatisé à l'échelle mondiale. L'objectif d'Oussama ben Laden était clairement, non pas de détruire les États-Unis mais, comme il l'a dit lui-même dans un communiqué le 7 septembre 2007, de « dévier sa boussole », c'est-à-dire de déstabiliser le monde. 

Les États-Unis vont chercher à se venger et à punir Oussama ben Laden et tous ses soutiens en mettant en place « la guerre globale contre le terrorisme » :  intervention en Afghanistan (octobre 2001) où Oussama ben Laden est installé depuis 1998 puis, rapidement, volonté de régler le problème de l'Irak de Saddam Hussein.

B

La seconde guerre du Golfe : 2003−2011

La seconde guerre du Golfe est une guerre interétatique asymétrique, résultat de l'invasion de l'Irak par les États-Unis et le Royaume-Uni sans mandat onusien. Cette intervention militaire est motivée par la volonté étatsunienne de se venger des attentats du 11 septembre 2001 et de remodeler la géopolitique de cette région du monde. Cette guerre s'est soldée par un échec cuisant pour les États-Unis, une situation de guerre civile et de chaos en Irak et le développement d'une nouvelle organisation terroriste, concurrente d'Al-Qaïda, l'Organisation de l'État islamique, nourrie également par la guerre civile dans le pays voisin, la Syrie. Cette situation a finalement contribué à déstabiliser la région.

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La marche vers la guerre : du multilatéralisme à l'unilatéralisme des États-Unis

Après les attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis mènent « une guerre globale contre le terrorisme ». Considérant que le problème de Saddam Hussein n'a pas été réglé, le président George W. Bush veut profiter de ce contexte pour opérer de grands changements géopolitiques au Moyen-Orient. Progressivement, entre l'automne 2002 et mars 2003, la politique étrangère américaine est de plus en plus unilatéraliste et n'accepte aucune opposition à leur projet. Ils interviennent en mars 2003 sans l'accord de la communauté internationale.

Au départ, les États-Unis font preuve d'une volonté de respecter le cadre multilatéral de l'ONU. La communauté internationale est prudente et certains membres du Conseil de sécurité (France, Russie) sont opposés à toute intervention en Irak. Or en l'absence d'une résolution de l'ONU, la guerre ne bénéficierait pas d'une caution légale. Les États-Unis acceptent donc le processus de l'ONU à partir de l'automne 2002. Le président des États-Unis, George W. Bush, fait un discours le 12 septembre 2002 à l'Assemblée générale de l'ONU et un certain nombre de demandes envers l'Irak sont acceptées par celui-ci.

Toutefois, les États-Unis se préparent à une intervention militaire puisque, le 11 octobre 2002, le Congrès des États-Unis autorise le recours à la force armée contre l'Irak. Pour l'administration Bush, Saddam Hussein ment et l'Irak possède des armes de destruction massive préjudiciable pour la paix régionale et mondiale. La démonstration de ces possessions et de liens entre l'Irak et Al-Qaïda est effectuée par le secrétaire d'État, Colin Powell, au Conseil de sécurité de l'ONU le 8 février 2003. Ces preuves se révéleront finalement fausses. La France, l'Allemagne et la Russie sont opposées et les États-Unis risquent un veto en cas de vote. Une réunion de la dernière chance a lieu à la mi-mars 2003, et c'est un échec.

L'unilatéralisme américain aboutit à la deuxième guerre du Golfe.

Unilatéralisme

L'unilatéralisme qualifie la politique d'un État qui agit seul ou sans attendre l'alliance ou la coopération d'autres États ou institutions.

du multilatéralisme à l'unilatéralisme des Etats-Unis

La décision finale est bien le résultat du rapport des forces entre les différents acteurs et leurs influences tant à l'échelle nationale qu'à l'échelle internationale.

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L'enlisement du conflit

La « guerre éclair » états-unienne est un véritable succès militaire, mais elle se transforme rapidement en un échec politique considérable. En effet, on assiste à l'éclatement géopolitique de l'Irak en raison du développement d'un conflit asymétrique entre les acteurs irakiens et les forces américaines, doublé d'une guerre civile à caractère confessionnel, largement créée par les États-Unis.

La conquête militaire est un succès effectué en un temps record : 26 jours. Les pertes ont été réduites : 

  • 122 morts du côté des États-Unis ;
  • 33 morts du côté du Royaume-Uni.

 

La fin des opérations militaires est donc annoncée officiellement par George W. Bush sur le porte-avions Abraham Lincoln le 1er mai 2003. 

En réalité, un conflit asymétrique va se développer au cours des mois suivants et rendre difficile voire impossible la pacification. 

  • Les pertes humaines vont croissantes entre 2004 et 2007.
  • Une situation de chaos en raison d'une violence imprévisible, d'un ennemi insaisissable et l'utilisation de moyens modernes de communication par les groupes terroristes s'opposant aux États-Unis : Internet et la vidéo s'inscrivent dans une stratégie de contre-propagande (montrer une autre réalité que celle des médias américains ou du régime) ou de terreur en direction de l'opinion publique occidentale (décapitation d'otages).

Dans un conflit asymétrique, l'un des acteurs se place volontairement dans un domaine différent de celui qui a, en apparence, la supériorité : « il cherche à transformer la domination opérationnelle de celui-ci en impuissance ou en vulnérabilité. » 

Colonel Luc du Perron de Revel

cité dans un article de Christian Bühlmann, « Le concept d'asymétrie : une plus-value pour comprendre les conflits modernes ? », Stratégique

© Institut de Stratégie Comparée, 2012

La guerre est un échec politique et aboutit à une guerre civile à dimension confessionnelle et un éclatement de l'Irak : 

  • La dissolution de l'armée irakienne par les États-Unis a libéré des forces qui ne demandaient qu'à combattre. L'armée américaine a été perçue comme une armée étrangère d'occupation et non comme une armée de libération. L'action des militaires « baasistes » (parti Baas = parti de Saddam Hussein) et des islamistes vont nourrir la guerre contre les États-Unis. 
  • Une dislocation de l'État : renforcement des tendances centrifuges (Kurdistan autonome, Est chiite) et développement de la corruption et du clientélisme à base ethnique ou/et confessionnel. Cette instabilité empêche une véritable démocratisation.
  • Une impossible démocratisation : les États-Unis, en donnant le pouvoir aux chiites, majoritaires mais oppressés sous Saddam Hussein au détriment des sunnites, ont provoqué les ferments d'une guerre civile à dimension confessionnelle.
  • Enfin, les États-Unis finissent par ne plus respecter les Droits de l'homme qu'ils sont censés faire appliquer : pratique de la torture dans la prison d'Abou Ghraib, mais aussi des cas d'exécutions sommaires de populations civiles.

 

Cela aboutit à un discrédit total de la puissance militaire et politique américaine. Les États-Unis ont créé un gouvernement sans État et sans démocratie réelle et une situation totalement anarchique. 

Comment répondre à une telle situation ? Cela passe par un changement de stratégie militaire et de politique étrangère :

  • mise en place d'une stratégie efficace de contre-insurrection par le général David Petraeus, commandant de la coalition armée en Irak entre 2007 et 2008 et responsable du Central Command qui supervise les théâtres d'opérations d'Irak et d'Afghanistan (2008−2010) ;
  • changement de la politique étrangère de Barack Obama entre 2008 et 2016 : retrait par étapes des troupes d'Irak (jusqu'en décembre 2011) et, de manière générale, rapprochement avec le monde arabo-musulman.
enlisement du conflit israélo-palestinien
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Les prolongements du conflit

Depuis la fin de la deuxième guerre du Golfe, on assiste à une fragilisation du Moyen-Orient, une radicalisation des forces et une recomposition géopolitique.

Depuis la seconde guerre du Golfe, on assiste à une accentuation des fractures au sein des sociétés jusqu'à la guerre civile.

En Irak, en Syrie et au Yémen, on assiste à des guerres civiles.

On observe également une aggravation des rivalités régionales, anciennes et nouvelles.

La rivalité ancienne entre l'Arabie saoudite et l'Iran s'accentue. 

De nouvelles rivalités naissent comme entre l'Arabie saoudite et le Qatar qui a soutenu les Frères musulmans en Égypte lors du « printemps arabe ».

On constate une radicalisation des forces par la montée en puissance de mouvements terroristes transnationaux, aux implications régionales et européennes, a joué un rôle majeur.

L'Organisation de l'État islamique a crée un califat en 2014 et attire certain(e)s jeunes Européen(ne)s en organisant des actes de terrorisme qui touchent l'Europe par contrecoup.

Enfin, la radicalisation des forces politiques et religieuses orthodoxes juives empêche la création d'un État palestinien, source de blocage du processus de paix israélo-palestinien.

les prolongements du conflit israélo-palestinien

d'après Wikimedia Commons

Pour les États-Unis, les conséquences de la guerre du Golfe sont importantes. La politique de George W. Bush de reconfiguration générale du Moyen-Orient par la force est un échec complet : ce qui pose un questionnement sur les limites de l'efficacité de l'outil militaire étatsunien.

« L'armée est un marteau, mais tous les problèmes qui se présentent à elle ne sont pas des clous. » 

Général David Petraeus

Le Monde

2007

Le coût humain est considérable pour la population irakienne. Les pertes étatsuniennes sont négligeables par rapport aux pertes irakiennes, mais réelles.

  • Selon les sources, entre 162 000 et 500 000 Irakiens ont été tués dans le conflit opposant l'Irak aux États-Unis.  
  • 4 483 Américains sont morts sur 1 million d'hommes envoyés en Irak.

Le coût économique est également important.

Le conflit entre les États-Unis et l'Irak a coûté 800 milliards de dollars mais en réalité 4 000 milliards de dollars avec les frais médicaux et les pensions versées aux anciens combattants.

Le coût politique et moral est tout aussi grave : la violation du droit international et du droit de la guerre (par la pratique de la torture) a provoqué un discrédit international majeur pour les États-Unis.

Les États-Unis ont été suffisamment « puissants pour déstabiliser, mais pas assez pour construire ». 

Sandrine Tolotti, journaliste et éditrice

Alternatives internationales

2003

Les deux guerres d'Irak ont illustré toutes les dimensions et les différentes variations de la guerre depuis une trentaine d'années. Elle n'a peut-être pas changé de nature mais elle a changé de forme, comme l'écrivait déjà Clausewitz en utilisant la métaphore du caméléon.