Découverte du monde et rencontres des culturesCours

La période de la Renaissance est vécue comme une période de rupture. Avec la redécouverte des textes antiques et la crise religieuse, la culture européenne est profondément bouleversée. C'est l'époque des grandes découvertes, on découvre de nouveaux pays, de nouvelles cultures, ce qui remet profondément en question la vision que l'on avait du monde jusqu'alors. La violence de la conquête pousse certains intellectuels à la réflexion, à la remise en question. On passe du monde clos et fermé du Moyen Âge au monde ouvert voire infini de la Renaissance. La confrontation à l'Autre ne se fait pas sans difficulté.

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I

La Renaissance : un changement de perspectives

La Renaissance est marquée par un retour à l'Antiquité et par une crise religieuse. Avec la redécouverte des textes antiques, des intellectuels proposent une nouvelle vision du monde, centrée sur l'homme : c'est l'humanisme. La question religieuse est importante à la Renaissance : avec les traductions de la Bible dans d'autres langues que le latin, les textes religieux deviennent plus accessibles. La naissance d'un nouveau courant, le protestantisme, conduit à des guerres de religion.

A

La redécouverte des textes antiques

À partir du XVe siècle, on cherche à en finir avec l'obscurantisme du Moyen Âge. La Renaissance favorise le développement intellectuel et la traduction de manuscrits grecs et latins. On redécouvre ainsi les textes de l'Antiquité.

« Les textes anciens sont à même de transformer les sauvages en personnes civilisées et de mœurs honnêtes. »

Didier Érasme

Antibarbares

1518

Pour Érasme, l'apprentissage des langues anciennes et des textes antiques permet d'éduquer les hommes.

« Amour simple, quand l'aimé n'aime pas l'amant. Dans ce cas, l'amoureux est complètement mort : car il ne vit ni en lui-même ni en l'aimé, puisque celui-ci le rejette. Où vit-il donc ? Est-ce dans l'air, l'eau, le feu, la terre, ou dans le corps d'un animal ? Impossible, car l'âme humaine ne peut vivre dans un autre corps qu'un corps humain. Mais peut-être vivra-t-il dans un autre corps d'homme qu'il n'aime pas ? Impossible aussi : car s'il ne vit pas en celui dans lequel il désire si ardemment vivre, comment pourra-t-il vivre dans un autre ? Il ne vit donc nulle part, celui qui en aime un autre sans être payé de retour. »

Marsile Ficin

« De l'amour », Commentaire sur le Banquet de Platon

Après avoir traduit de nombreuses œuvres de Platon, Marsile Ficin, philosophe du XVe siècle, entreprend de rédiger des commentaires sur ses œuvres, pour permettre au plus grand nombre de les comprendre. Dans cet extrait, il tente d'expliquer une partie du Banquet de Platon.

B

Un nouveau courant intellectuel : l'humanisme

Des intellectuels de la Renaissance fondent le mouvement humaniste, centré sur l'homme et sa capacité à s'améliorer et à fonder une culture universelle. L'humanisme est un courant littéraire, culturel et artistique qui touche toute l'Europe de la Renaissance. L'éducation est primordiale pour les humanistes très importante. Parmi les grandes figures humanistes, on trouve Rabelais, Érasme ou encore Montaigne.

L'humanisme met l'homme au centre des préoccupations. L'homme et son épanouissement se placent au-dessus de tout autre valeur. En tant qu'humaniste, on lit, on étudie, on traduit et on commente les textes anciens. On se doit également d'explorer le monde. Les humanistes souhaitent rendre l'humanité meilleure. Ils remettent en cause l'éducation scolastique du Moyen Âge. Les humanistes donnent une grande importance à la diffusion des arts et des lettres, c'est la raison pour laquelle Léonard de Vinci est invité à la cour de France par François Ier

Les œuvres de Rabelais et de Montaigne sont fondamentales en France et s'inscrivent dans ce courant humaniste.

« Comment Gargantua fut éduqué par Ponocrates de telle façon qu'il ne perdait pas une heure de la journée.

Quand Ponocrates découvrit la fâcheuse manière de vivre de Gargantua, il décida de le former aux belles-lettres d'une autre manière. Mais, pour les premiers jours, il la toléra, considérant que la nature ne subit pas de mutations soudaines sans grande violence. […] Puis il le soumit à un rythme de travail tel qu'il ne perdait pas une heure de la journée, mais consacrait au contraire tout son temps aux lettres et au noble savoir. »

François Rabelais

Gargantua, chapitre XXIII

1534

Dans cet extrait du chapitre 23 de Gargantua, on découvre les principes de l'éducation humaniste, en opposition avec l'éducation médiévale que Gargantua avait reçue jusqu'ici. 

« J'entends et veux que tu apprennes les langues parfaitement […] que tu formes ton style, quant à la grecque, à l'imitation de Platon, quant à la latine, à l'imitation de Cicéron. […] Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiennes présente en ta mémoire. […] Bref, que je voie un abîme de science. »

François Rabelais

Pantagruel

1532

Devenu roi, Gargantua envoie une lettre à son fils Pantagruel dans laquelle il lui explique qu'il souhaite qu'il devienne un véritable humaniste. Pour cela, il doit connaître le monde qui l'entoure, maîtriser les langues et être capable de développer son esprit critique et se montrer ouvert sur le monde.

« À un enfant de maison qui recherche les lettres, ayant plutôt envie d'en tirer un habile homme qu'un homme savant, je voudrais aussi qu'on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu'on y requît tous les deux, mais plus les mœurs et l'entendement que la science. »

Michel de Montaigne

Essais, I, 26

1580

Pour Montaigne, un humaniste est une personne cultivée, qui n'a pas la tête « bien pleine » (qui accumule seulement des savoirs par l'apprentissage par cœur) mais « bien faite » (qui est capable de réfléchir à ce qu'il apprend et est capable de l'enseigner à son tour). 

C

La redécouverte de la Bible et les guerres de religion

Au Moyen Âge, tout le monde n'a pas accès à la Bible qui n'est diffusée qu'en latin. La traduction de la Bible en langue vulgaire, c'est-à-dire dans les langues que les peuples européens parlent (français, allemand, anglais, etc.), la rend accessible à un plus grand nombre. Un nouveau courant religieux naît : le protestantisme. Bientôt, protestants et catholiques s'affrontent dans de violente guerres de religion. De nombreux penseurs appellent à plus de tolérance contre les horreurs des guerres.

Les traductions de la Bible sont notamment encouragées par des réformateurs de l'Église, comme Luther, Calvin ou encore Thomas More, qui fondent un nouveau courant religieux : le protestantisme. Plusieurs intellectuels expliquent l'importance de traduire la Bible ou défendent une vision protestante du monde.

« Dans ma traduction de la Bible, je me suis efforcé de parler un allemand pur et intelligible. Souvent il nous est arrivé d'être à la quête d'une expression pendant quatre semaines sans être heureux dans nos recherches […]. Aussi n'ai-je pas travaillé seul : partout j'ai recruté des auxiliaires. J'ai tâché de parler allemand, non grec ou latin. Or pour parler allemand, ce n'est pas les textes de langue latine qu'il faut interroger. La femme dans son ménage, les enfants dans leurs jeux, les bourgeois sur la place publique, voici les docteurs qu'il faut consulter ; c'est de leur bouche qu'il faut apprendre comment on parle, comment on interprète : après cela ils vous comprendront et ils sauront vous parler leur langue […]. Chers amis, vous avez maintenant votre Bible en allemand. Ayez soin d'en faire bon usage après ma mort. Je me suis donné assez de peine pour vous procurer ce livre précieux ; mais, hélas ! il n'est guère estimé par la plupart. »

Texte de Martin Luther à propos de sa traduction de la Bible

Pour Luther, une traduction de la Bible permet de la rendre accessible au peuple, c'est la raison pour laquelle il s'efforce de « parler un allemand pur et intelligible » et non « grec ou latin ». Grâce à cela, chacun sera capable de faire sa propre interprétation des écrits saints : « ayez soin d'en faire bon usage ».

Une crise religieuse oppose protestants et catholiques. Plusieurs persécutions sanglantes se succèdent : ce sont les guerres de religion. Elles apparaissent en France dans la seconde moitié du XVIe siècle. Dès 1520, toutes les personnes qui adhèrent aux nouvelles idées protestantes sont persécutées. La nuit du massacre de la Saint-Barthélemy est l'épisode de persécution des protestants le plus effroyable de l'histoire de France. Ces persécutions cesseront seulement en 1598, avec la mise en place de l'édit de Nantes, mais elles reprendront un siècle plus tard avec la révocation de cet édit jusqu'au XVIIIe siècle.

De nombreux intellectuels peignent les horreurs des guerres de religion et appellent à plus de tolérance. C'est le cas d'Agrippa d'Aubigné, qui considère que catholiques et protestants sont frères.

« Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson l'usage ;
Ce voleur acharné, cet Ésaü malheureux,
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie.
Mais son Jacob, pressé d'avoir jeûné meshui,
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,
À la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l'autre un combat dont le champ et la mère. »

Théodore Agrippa d'Aubigné

« Misères », Les Tragiques, I

1616

Dans cet extrait, Agrippa d'Aubigné utilise une image biblique pour dénoncer les massacres relatifs à ces guerres. Ésaü et Jacob, fils d'Isaac et de Rebecca, vont se déchirer pour obtenir la succession de leur père. Le poète utilise l'image de ces deux frères qui se font la guerre pour attendrir le lecteur, puisque deux frères devraient normalement s'aimer. Il veut montrer que ces guerres sont contre-nature. Chacun des deux frères représente une religion : l'un, la religion catholique, l'autre, la religion protestante.

II

L'engouement pour les grandes découvertes et la violence des Européens

La Renaissance coïncide avec la période des grandes découvertes. Le 12 octobre 1492, Christophe Colomb débarque sur une petite île de l'archipel des Bahamas, alors qu'il pensait établir une route commerciale avec l'Inde via le Japon. Ces grandes découvertes provoquent l'engouement des intellectuels européens, mais elles ne se font pas sans violence dès que des intérêts commerciaux entrent en jeu.

A

L'engouement pour les grandes découvertes

La Renaissance est marquée par les grandes découvertes et l'engouement des Européens pour les nouveaux territoires découverts. Les hommes de lettres et les philosophes comme Descartes (Discours de la méthode) sont passionnés par les nouveaux pays et les nouveaux peuples découverts. 

Christophe Colomb découvre l'Amérique, Magellan fait le tour du monde, Cabral fait escale au Brésil, tout comme Jean de Léry. Les Européens s'installent en Amérique et en Afrique. 

Au XVIe siècle, Jacques Cartier part en expédition pour le roi François Ier : il doit chercher de l'or et un passage vers l'Asie. Il ne trouvera pas la Chine, mais le Canada.

« Le Cap de ladite terre du Sud fut nommé cap Espérance, à cause de l'espoir que nous avions d'y trouver un passage. Et le quatrième jour dudit mois, jour de la Saint-Martin, nous longeâmes ladite terre du Nord pour trouver un havre, nous entrâmes dans une petite baie et anse de terre, tout ouverte vers le sud, où il n'y a aucun abri du vent ; et nous la nommâmes l'anse de Saint-Martin. »

Jacques Cartier

Voyages au Canada

Dans cet extrait, Jacques Cartier raconte son arrivée dans la baie des Chaleurs au Canada.

De mars 1557 à janvier 1558, Jean de Léry participe à une expédition au Brésil. Il va y découvrir le peuple Tupinamba, qui fascine alors les Européens.

« Les sauvages de l'Amérique, habitant la terre du Brésil, nommés Toüoupinambaoults, avec lesquels j'ai demeuré environ un an et que j'ai fréquentés familièrement, n'étant point plus grands, plus gros, ou plus petits de stature que nous sommes en Europe, n'ont le corps ni monstrueux ni prodigieux par rapport au nôtre. Mais ils sont plus forts, plus robustes et replets, plus dispos, moins sujets aux maladies ; et il n'y en a même presque point de boiteux, de borgnes, de contrefaits, ni infirmes parmi eux. De plus, bien que plusieurs parviennent jusqu'à l'âge de cent ou cent vingt ans (car ils savent bien ainsi retenir et compter leur âge en lunes), il y en a peu qui en leur vieilles aient les cheveux blancs ni gris. »

Jean de Léry

Histoire d'un voyage fait en la terre du Brésil

1578

Cet extrait permet de voir la manière dont l'auteur perçoit les habitants du Nouveau Monde. Jean de Léry les décrit comme ressemblant aux Européens mais dotés de qualités physiques différentes. Cette description souligne l'intérêt des Européens pour les peuples qu'ils découvrent.

B

La violence des Européens avec le développement du commerce

Les grandes découvertes ne sont pas pacifiques. Un rapport violent s'installe entre les Européens et les peuples autochtones. Ainsi, le développement du commerce s'accompagne du développement de la mise en place de l'esclavage des populations.  Plusieurs intellectuels vont dénoncer ces pratiques, dont Voltaire et Montesquieu.

Les Européens cherchent des objets, des trésors, des produits nouveaux qu'ils ramènent dans leurs pays d'origine. Ils tuent les peuples des pays qu'ils conquièrent, ou bien les asservissent ou encore les ramènent en Europe et les exhibent. De nombreux comptoirs commerciaux sont construits sur les côtes indiennes et africaines, ils servent notamment au commerce triangulaire, c'est-à-dire à la traite des Noirs. Louis XIV instaure le Code noir, recueil de textes juridiques relatifs aux territoires français où l'on avait mis en place l'esclavagisme.

Code noir

Le Code noir est un recueil de textes juridiques paru au XVIIe siècle dont le sujet est l'esclavage. Originellement, il se nommait Ordonnance royale ou Édit royal de mars 1685 touchant la police des îles de l'Amérique française. Le Code noir légitime les châtiments corporels pour les esclaves noirs dans les îles françaises, y compris des mutilations comme le marquage au fer L'esclave est apparenté à un objet. Ce recueil de textes juridiques reste en vigueur jusqu'en 1794, année de l'abolition de l'esclavage.

« L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées et sera marqué d'une fleur de lis sur une épaule ; et s'il récidive une autre fois à compter pareillement du jour de la dénonciation, aura le jarret coupé et il sera marqué d'une fleur de lis sur l'autre épaule ; et la troisième fois il sera puni de mort. »

Code noir

L'esclave n'a aucun droit. S'il tente de fuir, on le mutile, et s'il récidive, on le tue. L'esclave est un objet, il appartient à un autre homme, à un Européen.

Dans Candide, Voltaire dénonce les conditions de l'esclavage qui sont les conditions du Code noir.

« Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. »

Voltaire

Candide, XIX

1759

Dans ce chapitre, Candide, qui parcourt le monde, arrive dans la ville de Surinam où il tombe nez à nez avec un esclave allongé sur le sol. Celui-ci lui raconte ses conditions de vie dans les plantations. Voltaire dénonce ici les pratiques barbares des Européens en émouvant le lecteur, l'histoire de l'esclave est pathétique et éveille la compassion du lecteur.

Dans De l'esprit des lois, Montesquieu s'indigne contre l'esclavage.

« Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les Nègres esclaves, voici ce que je dirais : Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terre. […] Le sucre serait trop cher, si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves ».

Montesquieu

« De l'esclavage des Nègres », De l'esprit des lois

1748

Sur un ton ironique, Montesquieu dénonce l'esclavagisme et la pratique du commerce triangulaire. En effet, il use d'antiphrases (en disant le contraire de ce qu'il pense) pour faire passer ses idées. C'est le cas dans la dernière phrase de l'extrait où il se moque de la raison pour laquelle on utilise des esclaves : avoir du sucre moins cher.

III

La confrontation à l'Autre

La découverte de l'Autre pousse certains intellectuels à remettre en question les notions de « barbare » et de « sauvage ». Face à la violence des Européens, le mythe du « bon sauvage » se développe. Face à ceux qui cherchent à dominer et à asservir l'Autre, des voix s'élèvent, comme celle de Las Casas lors de la controverse de Valladolid.

A

Les notions de « barbare » et « sauvage »

La découverte de nouveaux peuples suscite une grande réflexion chez de nombreux philosophes à propos de la place de l'homme au sein de l'Univers. La question du barbare et du sauvage devient central dans les écrits. Montaigne est l'un des premiers à en parler dans ses Essais. 

Essai

Un essai est une œuvre de réflexion écrite à la première personne. Étymologiquement, « essais » vient du bas latin exagium, qui signifie « pesage, poids ». C'est Montaigne qui invente le genre littéraire de l'essai au XVIe siècle. Il rédige ses Essais de manière libre, en suivant le fil de sa pensée. 

Dans ses Essais, Montaigne remet en cause les notions de « barbare » et de « sauvage », ainsi que l'ethnocentrisme. On est toujours le barbare ou le sauvage d'un autre, puisqu'on juge toujours selon ses propres usages, avec son propre regard et par le prisme de sa propre culture.

Ethnocentrisme

L'ethnocentrisme est une attitude qui consiste à voir l'autre à travers sa propre culture.

« Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n'avons autre mire de la vérité et de raison que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits : là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l'ordre commun, que nous devrions appeler plutôt sauvages. »

Michel de Montaigne

« Des Cannibales », Essais

1580

Montaigne invite les Européens à ne pas juger trop hâtivement les peuples du Nouveau Monde. Il cherche à démontrer à ses lecteurs que les indigènes ne sont pas des « barbares » au sens où l'on peut l'entendre, à savoir des sauvages, sous prétexte qu'ils n'ont pas la même culture et les mêmes mœurs que les Européens. Montaigne utilise une répétition hyperbolique, « la parfaite », pour appuyer son propos.

B

Le mythe du « bon sauvage »

L'observation des autres cultures permet une remise en question du mode de vie européen. C'est à cette époque que se développe le mythe du « bon sauvage » : l'homme serait bon à l'état de nature.

Contrairement à l'idéal humaniste issu des lectures de l'Antiquité, les aventuriers et les colons européens se comportent avec une violence inouïe, sans compassion, sans bienveillance. En réaction, de nombreux intellectuels développent le mythe du « bon sauvage », une version idéalisée de l'homme à l'état de nature, c'est-à-dire au contact direct de la nature. Cette idée se développe dès la Renaissance avec l'exploration de contrées jusqu'alors inconnues. C'est Montaigne qui aborde ce thème le premier dans les Essais, plus précisément dans le chapitre « Des Cannibales ». Il évoque les mœurs du peuple Tupinamba au Brésil. Mais c'est véritablement au XVIIIe siècle , au siècle des Lumières, que le mythe du « bon sauvage » se développe.

Lumières

Les Lumières désignent un mouvement européen qui se développe au XVIIIe siècle, basé sur la raison. Les philosophes des Lumières cherchent à éclairer le peuple pour le faire sortir de l'obscurantisme et l'amener à réfléchir par lui-même en exerçant son esprit critique. 

Le mythe du « bon sauvage » oppose les sauvages qui sont bons naturellement car ils vivent en harmonie avec la nature aux barbares qui sont corrompus par la société. Ainsi, pour Rousseau, l'homme est bon à l'état de nature, c'est la société qui le corrompt.

« Tant que les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques, tant qu'ils se bornèrent à coudre leurs habits de peaux avec des épines ou des arêtes, à se parer de plumes et de coquillages, à se peindre le corps de diverses couleurs, à perfectionner ou à embellir leurs arcs et leurs flèches, à tailler avec des pierres tranchantes quelques canots de pêcheurs ou quelques grossiers instruments de musique ; en un mot tant qu'ils ne s'appliquèrent qu'à des ouvrages qu'un seul pouvait faire, et qu'à des arts qui n'avaient pas besoin du concours de plusieurs mains, ils vécurent libres, sains, bons, et heureux autant qu'ils pouvaient l'être par leur nature, et continuèrent à jouir entre eux des douceurs d'un commerce indépendant : mais dès l'instant qu'un homme eut besoin du secours d'un autre ; dès qu'on s'aperçut qu'il était utile à un seul d'avoir des provisions pour deux, l'égalité disparut, la propriété s'introduisit, le travail devint nécessaire, et les vastes forêts se changèrent en des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes, et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons. »

Jean-Jacques Rousseau

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

1755

Dans cet extrait, Rousseau présente l'homme à l'état de nature comme un homme parfait, vivant en harmonie avec la nature. Il utilise ainsi le champ lexical de la nature au début du texte : « rustiques », « peaux », « plumes », « coquillages ». Pour Rousseau, l'homme à l'état de nature est bon. Il est capable de se contenter de ce qu'il a : « les hommes se contentèrent de leurs cabanes rustiques ». En vivant en société, ils changent : « des campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes ». L'homme en est réduit à l'esclavage : « l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons ». Rousseau utilise la métaphore de l'agriculture pour créer un parallèle entre la montée de l'esclavagisme et la croissance des moissons.

Bougainville fait une description idéale de la vie et des moeurs des « bons sauvages ».

« Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne semble pas qu'il y ait dans l'île aucune guerre civile, aucune haine particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont chacun leur seigneur indépendant […] Qu'ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu'il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n'y a point de propriété et que tout est à tous. »

Louis-Antoine de Bougainville

Voyage autour du monde

1771

Bougainville dresse un tableau totalement idéalisé de la civilisation qu'il vient de découvrir. On relève la répétition du mot « aucune » : « aucune guerre civile, aucune haine particulière ». On a l'impression de voir un véritable jardin d'Éden (paradis d'Adam et Ève), dans lequel les hommes vivent en harmonie avec la nature et entre eux. En effet, « les maisons sont ouvertes » jour et nuit, ce qui indique qu'il n'y a jamais de vol.

Diderot imagine le discours qu'un vieux Tahitien fait à Bougainville, européen venu apporter la sagesse, alors que les Tahitiens n'ont pas besoin des leçons des Européens. Le vieil homme est un modèle de sagesse à l'état de nature. 

« Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : "Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous ; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr ; vous vous êtes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon : qui es-tu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l'as dit à moi-même, ce qu'ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres : Ce pays est aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé ; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l'être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère." »

Denis Diderot

Supplément au voyage de Bougainville

1772

Diderot met en scène le discours d'un vieux sage tahitien qui s'adresse à Bougainville pour lui faire comprendre que les Européens n'avaient aucun droit sur le peuple tahitien. Il utilise diverses questions rhétoriques. Le Tahitien renverse la situation en demandant à Bougainville comment il aurait réagi si les Tahitiens avaient agi de la même manière en Europe.

C

Les débats entre Européens sur l'Autre

La découverte de nouveaux peuples s'accompagne de controverses et de débats entre les Européens, notamment au sein de l'Église, sur l'attitude à adopter à leur égard. La controverse de Valladolid en est un célèbre exemple.

Ainsi, au sein de l'Église, des hommes se demandent si les colons ont le droit d'exploiter les peuples d'Amérique, de les considérer comme des esclaves, tandis que d'autres défendent de telles pratiques. Cela mène à la célèbre controverse de Valladolid qui oppose le Dominicain Las Casas à Sepulveda entre 1550 et 1551. Las Casas se fait le porte-parole des indigènes et défend l'idée qu'ils sont comme les Européens.

« SEPULVÉDA.
Vous avez bien dit : les fils de princes. Supposez-vous que là-bas aussi existeraient des catégories supérieures ? Qu'ils ne seraient pas tous du niveau le plus bas ?

LAS CASAS.
Les autres ne sont pas admis dans nos collèges. Et vous dites aussi : aucune idée de l'art ! Comment affirmer que leur expression est très inférieure à la nôtre, sinon pour nous donner le droit de la détruire ? Car c'est ce que nous faisons, depuis le début ! Nous brûlons leurs écritures ! Nous cassons leurs statues ! Nous barbouillons leurs fresques ! Et quelle architecture ! Avant que nous abattions toutes leurs villes, Cortés écrivait au roi d'Espagne qu'il n'avait rien vu d'aussi beau sur ses terres ! Il disait exactement… (Il saisit une feuille et lit.) "Rien de comparable en Espagne", "la plus belle chose du monde"… Et que dire de cette phrase "Quelques-uns d'entre nous se demandaient si ce que nous voyions-là n'était pas un rêve…" Un rêve… »

Jean-Claude Carrière

La Controverse de Valladolid, Paris, © Le Pré aux clercs, coll. « Le Doigt de Dieu »

1992

Pour appuyer ses propos, Las Casas compare les indigènes et les Européens. Ils ont ainsi des pratiques communes, les indigènes possèdent aussi des techniques artistiques. Las Casas dénonce également la violence des colons européens.

Questions fréquentes

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