Le tempsCours

L'existence de l'homme est marquée par un temps qui s'écoule sans cesse, mais saisir la nature du temps et ses différentes représentations n'est pas aisé. Le rapport de l'homme au temps est marqué par le passé, le présent et le futur. L'homme se situe à la fois dans le souvenir du passé, dans l'instant présent et dans l'anticipation du futur. L'irréversibilité du temps traduit la condition de l'être humain, dont l'existence est vouée à se finir avec la mort. 

I

Le temps et ses représentations

L'essence du temps est difficile à saisir. Le temps n'est pas un objet ou un être, pourtant c'est une réalité. On pense le temps par rapport à l'espace, à sa mesure, à sa durée et à son irréversibilité. Pour représenter le temps, il existe une multitude de représentations.

Le temps s'inscrit dans l'espace, on peut le voir passer en observant la lumière du soleil la journée. Pourtant, contrairement à l'espace où l'on peut saisir des objets, toucher des objets, on ne peut pas saisir ou toucher le temps. On peut toucher une horloge ou un sablier, qui servent à mesurer le temps, mais on ne peut pas toucher le temps lui-même. Concevoir le temps est donc une tâche compliquée.

Le temps est mesurable : on peut en effet mesurer le temps qui s'est écoulé entre deux états de choses. Le changement (ou mouvement) permet de mesurer le temps.

À neuf heures du matin, il y a un cocon. À dix heures, il y a un papillon. Ce que l'homme mesure, c'est le changement survenu en une heure, entre deux instants. 

Le temps est également une durée, il est lié à l'état psychologique de l'être humain : c'est le temps vécu par l'homme, le temps de l'attente, de l'ennui ou bien encore du souvenir.

Surtout, le temps est irréversible : on ne peut pas revenir en arrière. On parle de flèche du temps en physique pour caractériser le passage d'un état de l'univers à un autre état. On considère alors le temps comme devenir, c'est-à-dire comme une succession d'états différents qui sont irréversibles.

Pour représenter le temps, on peut utiliser différentes représentations, qui servent notamment à penser l'évolution de l'être humain et son histoire :

  • avec une droite qui va vers l'infini : c'est une représentation occidentale optimiste, comme si l'humanité allait vers le progrès.
  • avec une flèche qui descend : c'est une vision pessimiste, on assiste à une chute perpétuelle.
  • avec des paraboles : il n'y a pas de trajectoire d'ensemble, chacun suit son chemin.
  • avec un cercle : les événements se répètent sans cesse à l'identique.
  • avec un arbre : le temps est multiple.
le temps et ses représentations
II

La nature du temps

La nature du temps questionne, on a vu que cette notion peut avoir plusieurs définitions en fonction de l'angle sous lequel on l'étudie. Lorsqu'on s'intéresse à la mesure du temps, deux représentations du temps s'opposent : le temps objectif et le temps subjectif. En philosophie, la notion de durée a été étudiée notamment par Bergson. Il associe la durée au temps subjectif, c'est le temps tel qu'il est vécu par une conscience humaine.

A

Le temps objectif et le temps subjectif

Il existe deux grandes représentations du temps entre lesquelles se dessine une opposition : le temps objectif (celui de la nature et de l'horloge) et le temps subjectif (vécu par une conscience humaine).

En effet, on peut dire qu'il existe :

  • un temps objectif, que l'on peut constater dans le monde (celui de la nature et celui de l'horloge) ;
  • un temps subjectif, le temps psychologique tel qu'il est vécu par une conscience.

 

Dès lors, comment comprendre l'articulation du temps objectif et le temps vécu subjectivement par une conscience ?

C'est à cette difficile question que s'est confronté le philosophe saint Augustin dans ses Confessions. En effet, s'interrogeant sur la nature du temps, celui-ci se retrouve face à une difficulté qu'il énonce de la façon suivante.

« Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si je veux l'expliquer en réponse à une demande, je ne le sais plus. »

Saint Augustin

Les Confessions

397 apr. J.-C.−401 apr. J.-C.

D'un côté, le sens commun affirme l'existence du temps comme réalité évidente et objective, mais d'un autre côté, le temps n'existe pas à proprement parler. En effet, saint Augustin fait le constat suivant : le passé n'est plus, le futur n'est pas encore. Quant au présent, ce n'est qu'un instant, un point de passage entre ce qui n'est pas encore (le futur) et ce qui n'est plus (le passé), que l'on peut diviser indéfiniment.

La saisie de la nature du temps constitue donc une aporie, c'est-à-dire une difficulté que la pensée n'arrive pas à résoudre.

La résolution de cette aporie passe par un changement de perspective sur le temps lui-même : il apparaît en effet à saint Augustin que le temps mesuré ne correspond pas au mouvement des choses mais se situe plutôt à l'intérieur de l'esprit de l'homme. Ainsi, ce n'est que pour un esprit humain qu'il est possible de parler de temps.

« Ce n'est pas user de termes propres que de dire : il y a trois temps, le passé, le présent et l'avenir. […] Car ces trois sortes de temps existent dans notre esprit et je ne les vois pas ailleurs. Le présent du passé, c'est la mémoire ; le présent du présent, c'est l'intuition directe ; le présent de l'avenir, c'est l'attente. »

Saint Augustin

Les Confessions

397 apr. J.-C.−401 apr. J.-C.

B

La notion de durée

Le temps objectif correspond à une mesure précise de l'espace. Henri Bergson, dans Essai sur les données immédiates de la conscience, met en évidence cette distinction entre le temps objectif, mesuré par les horloges, et le temps subjectif, vécu par une conscience, qu'il nomme durée. La notion de durée se rapporte au temps tel qu'il est éprouvé par la conscience de l'être humain.

Pour Bergson, le temps est lié à l'espace, c'est la mesure d'une répétition dans l'espace que l'on peut faire avec un chronomètre, une montre ou encore un calendrier. En ce sens, le temps est donc spatialisé.

« Quand je suis des yeux, sur le cadran de l'horloge, le mouvement de l'aiguille qui correspond aux oscillations du pendule, je ne mesure pas de la durée, comme on paraît le croire ; je me borne à compter des simultanéités (…) En dehors de moi, dans l'espace, il n'y a jamais qu'une position unique de l'aiguille et du pendule, car des positions passées il ne reste rien. »

Henri Bergson

Essai sur les données immédiates de la conscience

1889

Bergson souligne que le temps objectif de la science, quantifiable et mesurable, n'existe pour personne.

En tant que sujet conscient, le temps est toujours vécu par l'homme sur le mode de la durée. Pour Bergson, la durée désigne le temps psychologique qui est subjectif, la durée ne peut pas être mesurée, elle est vécue par la conscience humaine. C'est pourquoi l'attente ou l'ennui rendent le temps long, tandis que les moments de joie et de bonheur semblent toujours très courts.

« Si je veux me préparer un verre d'eau sucrée, j'ai beau faire, je dois attendre que le sucre fonde. Ce petit fait est gros d'enseignements. Car le temps que j'ai à attendre n'est plus ce temps mathématique qui s'appliquerait aussi bien le long de l'histoire entière du monde matériel, lors même qu'elle serait étalée tout d'un coup dans l'espace. Il coïncide avec mon impatience, c'est-à-dire avec une certaine portion de ma durée à moi, qui n'est pas allongeable ni rétrécissable à volonté. Ce n'est plus du pensé, c'est du vécu. »

Henri Bergson

Essai sur les données immédiates de la conscience

1889

Ainsi, la durée éprouvée par la conscience est différente du temps des horloges parce qu'elle est propre à l'individu, à un état d'esprit, à certaines circonstances, ou à une société. Elle est pour Bergson le temps véritable, inaccessible pour la science.

Dans Physique, Aristote décrit le monde comme étant en devenir : puisque la nature est constamment en mouvement, tout change perpétuellement. Le temps est donc le moteur de la vie. Aristote écrit que le temps est « le nombre du mouvement selon l'avant et l'après ». Cela signifie que le temps est ce qui est mesurable entre deux moments dans les changements observables dans la nature.

III

L'irréversibilité du temps comme rapport de l'homme à son existence

L'homme pense son existence par rapport au temps. Exister, pour l'être humain, c'est avoir conscience de vivre, c'est chercher un sens à sa vie par rapport au temps qui passe, à son irréversible. L'homme ne peut pas remonter le temps, et il doit accepter qu'un jour, il va mourir. Le temps qui passe rappelle sans cesse à l'être humain cette irréversibilité. Il a conscience de sa mort et souvent il la craint.

A

La conscience de la mort 

Le fait que l'homme a conscience du temps qui passe inscrit d'emblée son existence dans une temporalité marquée par la naissance et par la mort à venir.

En effet, savoir que le temps passe et qu'il est irréversible (on ne peut pas remonter le temps), fait de la mort la destination de tout homme. Cette idée de la mort qui approche est à l'origine de l'angoisse existentielle de l'homme. Prendre conscience de son existence, c'est prendre conscience du caractère irréversible du temps et, par conséquent, du terme nécessaire de la vie qu'est la mort.

« L'irréversibilité constitue pourtant le caractère le plus essentiel du temps, le plus émouvant, et celui qui donne à notre vie tant de gravité et ce fond tragique dont la découverte fait naître en nous une angoisse que l'on considère comme révélatrice de l'existence elle-même. »

Louis Lavelle

Du temps et de l'éternité

1945

Prendre conscience de son existence, c'est prendre conscience du caractère irréversible du temps et, par conséquent, du terme nécessaire de la vie qu'est la mort.

B

La crainte de la mort

La conscience de la mort à venir est probablement la crainte la plus forte et la plus universellement partagée.

Mais l'homme doit-il craindre sa propre mort ? Le philosophe Épicure, dans Lettre à Ménécée, répond à cette question négativement : selon lui, la mort n'est rien pour l'homme. En effet, la mort n'est pas à craindre car elle ne peut pas faire de mal à celui qui en fait l'expérience :

  • soit l'homme est vivant, et il ne connaît pas la mort ;
  • soit l'homme est mort, alors il n'est plus, et il ne connaît donc pas la mort.

 

Pour Épicure, qui est un philosophe matérialiste et atomiste, la mort n'est rien de plus qu'une dispersion des atomes qui composent un être : il n'y a pas de vie après la mort. Épicure tente de montrer que l'on peut vaincre la crainte de la mort en expliquant qu'au fond elle ne concerne pas l'être humain car il ne connaîtra jamais sa propre mort : quand elle sera là, il ne sera plus là.

« La mort, n'est rien pour nous : tant que nous existons nous-mêmes, la mort n'est pas ; quand la mort existe, nous ne sommes plus. »

Épicure

Lettre à Ménécée

IVe siècle av. J.-C.

Pour Épicure, la mort relève donc de l'altérité absolue : une chose dont on ne fait jamais l'expérience. Il n'y a aucun sens à craindre quelque chose qui ne sera jamais connu.

Savoir que le temps est irréversible (on ne peut pas remonter le temps) fait de la mort la destination de tout être humain. Cette idée de la mort qui approche est à l'origine de son angoisse existentielle.

Se libérer de la crainte de la mort possède une vertu éthique : cela permet d'apprécier pleinement la vie. En effet, craindre la mort au cours de son existence, c'est aussi craindre constamment son arrivée. Se libérer de cette crainte permet à l'homme d'apprécier pleinement la seule chose qu'il possède vraiment : la vie.

Pour le philosophe du XXe siècle Martin Heidegger, l'homme est jeté dans le monde, il est livré à sa mort prochaine. Il se sent abandonné, il vit une certaine solitude morale qui se traduit par l'angoisse. Cette angoisse est une expérience du rien et du nulle part, l'homme angoissé pense que l'existence est absurde. Heidegger pousse l'homme à surmonter cette angoisse, en rappelant que la mort est ordinaire, qu'on ne peut rien contre elle. Il faut y penser car elle est le noyau de la vie, mais il ne faut pas laisser l'idée de la mort empêcher l'homme de vivre.