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Classes, stratification et mobilités sociales Fiche bac

I

Analyser la structure sociale

A

Définir et mesurer les inégalités

Inégalités

Les inégalités sont des différences entre les individus ou les groupes sociaux perçues comme injustes ou illégitimes. Une différence devient une inégalité lorsqu'elle se conjugue avec un avantage ou un handicap social ou économique, qui traduit alors une hiérarchie sociale.

Dans toute société, il existe des différences sociales entre individus. Ces critères de différenciation permettent de classer les individus selon des groupes sociaux et ils varient dans l'espace et dans le temps. On peut distinguer :

  • Des critères économiques (revenu, patrimoine)
  • Des critères démographiques (âge, sexe)
  • Des critères culturels (religion, appartenance ethnique)
  • Des critères symboliques (prestige, honneur)

Une différence sociale suppose que les individus aient des traits distincts sans que cela implique une hiérarchie et un sentiment d'injustice. En revanche, lorsque la société accorde collectivement une valeur plus ou moins grande à telle ou telle différence et que cela crée un sentiment d'injustice, on parle d'inégalités sociales.

S'il existe de nombreux types d'inégalités, on les regroupe le plus souvent en deux catégories :

  • Les inégalités économiques : elles désignent la répartition non uniforme des richesses disponibles dans la population (inégalités de salaires ou de revenus, inégalités de patrimoine).
  • Les inégalités sociales et culturelles : elles désignent des différences qui se traduisent par des avantages ou des désavantages dans l'accès aux ressources valorisées (inégalité de genre, d'âge...). Les inégalités sociales et culturelles ne renvoient pas aux ressources disponibles (inégalités économiques) mais aux conditions de vie et aux possibilités offertes aux individus.

Les inégalités de patrimoine : En France, environ 20% de la population ne dispose d'aucun patrimoine. Pour ceux qui détiennent du patrimoine, celui-ci augmente plus vite que le revenu. Les inégalités de patrimoine sont les plus fortes et se sont particulièrement accrues ces dernières années (notamment car le prix des actifs comme l'immobilier a augmenté).

Les inégalités scolaires : Les statistiques indiquent qu'environ 80% des enfants de cadres et de membres des professions intellectuelles supérieures (sortis de formation initiale entre 1991 et 1994) ont un diplôme de l'enseignement supérieur alors que 20% à peine des enfants d'ouvriers non qualifiés et d'ouvriers agricoles sont dans cette même situation.

Les analyses des économistes et des sociologues ont permis d'analyser les principales évolutions des inégalités économiques en France ainsi :

  • De 1950 à 1968, la dispersion des salaires s'est accrue.
  • De 1968 à 1984, les inégalités se sont réduites sous les effets de l'indexation du SMIC sur la croissance économique, de l'augmentation des pensions retraites et de la mise en place de minima sociaux.
  • À partir des années 1980, les inégalités cessent de diminuer. Si le revenu moyen des personnes les moins riches s'élève, grâce à la redistribution opérée par l'État-providence, le revenu moyen des plus riches aussi.
  • Depuis les années 2000, on observe en France une accentuation des inégalités de niveau de vie "par le haut" notamment en raison de la distribution des salaires et des écarts de patrimoine (qui apporte des revenus).

Ce constat met en échec la théorie de Kuznets qui pensait que les inégalités économiques devaient dessiner une courbe en U inversée au cours du processus du développement (l'urbanisation et l'industrialisation renforceraient dans un premier temps les inégalités puis celles-ci diminueraient grâce aux fruits de la croissance).

Aussi, les mutations sociales récentes conduisant à un renouveau des inégalités les placent au centre de la question sociale. Plusieurs éléments sont évoqués.

Selon Louis Chauvel, la "classe médiane" devient de plus en plus hétérogène, à la fois rattrapée par les personnes les plus pauvres et distancée par les hauts revenus.

Selon Paul Krugman, le progrès technique de "la troisième révolution industrielle", en supprimant massivement les postes non qualifiés, a augmenté à l'inverse la demande de postes qualifiés et par conséquent les écarts de revenus.

Les inégalités tendent à se cumuler et à faire "système" : elles s'engendrent les unes les autres et entraînent de la reproduction sociale. On parle d'inégalités cumulatives. Certains groupes sociaux cumulent les inégalités : par exemple, la catégorie des ouvriers est en moyenne la moins dotée en ressources économiques et culturelles, les enfants ont une moindre réussite que les cadres, un moindre accès aux grandes écoles, l'espérance de vie en bonne santé la plus faible, etc.

Pour mesurer les inégalités les économistes et les sociologues disposent de plusieurs outils mathématiques et statistiques :

  • Les moyennes et médianes
  • Les rapports inter-déciles
  • La courbe de Lorenz
  • Le coefficient de Gini

Moyenne

La moyenne est la grandeur que prendrait chaque variable, si toutes les variables avaient la même grandeur. La moyenne permet de donner une vision d'ensemble des grandeurs dans un groupe et de comparer les différentes grandeurs par rapport à la moyenne. Ainsi, elle permet de comparer deux groupes entre eux.

Médiane

La médiane est la grandeur qui permet de diviser l'échantillon en deux parts égales.

50% des individus ont une grandeur supérieur à la médiane, et 50% des individus ont une grandeur inférieure.

La médiane permet de tenir compte de la répartition des revenus dans un groupe. Entre deux groupes qui ont un même salaire moyen, la médiane est plus basse dans le groupe où plus d'individus ont un salaire bas. Il est souvent utile de la comparer à la moyenne. Si la médiane est inférieure à la moyenne, alors il y a plus de grandeurs inférieures à la moyenne que de grandeurs supérieures à la moyenne, et si la médiane est supérieure à la moyenne, alors il y a plus de grandeurs supérieures à la moyenne que de grandeurs inférieures à la moyenne. La médiane ne permet cependant pas de mesurer les inégalités lorsqu'il y a autant d'individus qui ont de très hauts revenus que d'individus qui ont de très bas revenus.

Rapports inter-déciles

Les rapports inter-déciles correspondent au calcul de la dispersion et la concentration des valeurs à l'aide des quantiles. On appelle quantiles d'ordre n les valeurs du caractère qui partagent l'effectif total de la série en n groupes dont les effectifs sont égaux. Les déciles sont les quantiles d'ordre 10, ils séparent l'effectif en tranches de 10% (de D1 à D9). On peut calculer des rapports inter-déciles, qui permettent de mesurer la dispersion. Le rapport D9/D1 met en évidence l'écart entre le haut et le bas de la distribution : c'est une des mesures de l'inégalité de cette distribution.

Courbe de Lorenz

La courbe de Lorenz est obtenue sur un graphique carré, en portant en abscisse le pourcentage cumulé des effectifs et en ordonnée le pourcentage cumulé de la masse globale du caractère étudié. Elle est souvent appliquée à la répartition des revenus pour mesurer l'inégalité de leur distribution.

Si l'on prend 0% de la population, elle ne détient aucun salaire, et si l'on prend 100% de la population elle détient l'ensemble des salaires.

Plus la courbe de Lorenz se rapproche de la diagonale, plus la concentration est faible et plus la société est égalitaire, et plus elle s'éloigne de la diagonale, plus la concentration est importante (moins on est égalitaire).

Coefficient de concentration de Gini

Le coefficient de concentration de Gini est obtenu à partir de la courbe de Lorenz. On mesure la concentration d'une distribution en la comparant à une distribution qui serait la plus inégale possible. Le coefficient de Gini varie entre 0 et 1 : plus on est proche de zéro, plus il y a d'égalité, à l'inverse, plus le coefficient de Gini se rapproche de 1, plus le caractère étudié est inégalitaire.

En France, le coefficient de Gini est de 0,3 pour les revenus et de 0,6 pour les patrimoines. La distribution des patrimoines est donc plus inégalitaire que celle des revenus.

B

Les analyses classiques de la structure sociale (Marx, Weber, Bourdieu)

Les inégalités d'accès aux ressources sont cumulatives et se reproduisent également de génération en génération. Elles dessinent alors une structure sociale inégalitaire et stable : la stratification sociale, composée de "strates" d'individus entre lesquelles les ressources économiques et sociales sont inégalement réparties.

Stratification sociale

La stratification sociale désigne l'ordre des positions différenciées dans l'organisation sociale, économique et politique d'une société. Elle consiste en une hiérarchie de positions sociales inégales.

Classes sociales

Les classes sociales sont des groupes sociaux dans une société où il n'existe pas de hiérarchie sociale officielle et juridique mais dans laquelle on observe une tendance à l'hérédité des positions sociales. Ces groupes ont des caractéristiques économiques, sociales et culturelles et entretiennent entre eux des rapports d'opposition réels ou symboliques, qui s'expriment par exemple à l'occasion de conflits sociaux.

Les sociologues et économistes ont cherché à analyser la stratification sociale, ses mécanismes de reproduction et d'évolutions. Trois analyses classiques se succèdent et se complètent :

  • L'analyse de Karl Marx
  • L'analyse de Max Weber
  • L'analyse de Pierre Bourdieu
1

L'analyse marxiste et les classes sociales

Pour Karl Marx (1818 − 1883), dans toutes les sociétés, on retrouve un système de classes, c'est-à-dire des rapports entre groupes sociaux dont l'un est dominant et l'autre est dominé. Marx repère trois critères essentiels dans la définition des classes :

  • La possession d'un moyen de production particulier.
  • La conscience de classe, c'est-à-dire la conscience d'appartenir à une classe particulière et d'avoir des intérêts en commun au sein de la classe qui repose sur la possession du même moyen de production (capital ou travail).
  • Des rapports conflictuels avec d'autres classes, notamment sur la question du partage de la valeur ajoutée, ce qui est à la base de la "lutte des classes".
Classe "en soi"

Pour Marx, les individus forment une classe "en soi" par la possession d'un moyen de production (capital ou travail) mais ils n'en ont pas forcément conscience.

Classe "pour soi"

Lorsque les individus acquièrent une conscience de classe et mènent des mouvements collectifs de revendication, ils forment alors une classe "pour soi".

Pour Marx, le capitalisme génère des rapports de production qui opposent d'un côté les capitalistes (classe bourgeoise) qui possèdent les moyens de production fixes (le capital), et d'un autre côté les prolétaires (classe ouvrière) qui n'ont que leur "force de travail" à vendre. Leurs intérêts sont totalement antagonistes. En effet, les capitalistes qui espèrent toucher un maximum de profit vont payer le moins cher possible la force de travail des prolétaires en leur versant un "salaire de subsistance" juste nécessaire à leur survie : c'est l'exploitation capitaliste. La différence entre la richesse produite par les prolétaires et le salaire de subsistance qui leur est versé constitue une plus-value à la base du système capitaliste qui nourrit donc la lutte des classes.

2

L'analyse de Max Weber et les groupes de statut

Pour Max Weber (1864 − 1920), la position des individus dans la stratification sociale dépend toujours de plusieurs variables qui sont d'ordres différents (elles peuvent être économiques, sociales, culturelles et symboliques). C'est une analyse pluri-dimensionnelle dans laquelle l'approche économique (place dans le système de production) n'est qu'un facteur.

Weber estime qu'il existe trois hiérarchies sociales distinctes correspondant aux ordres suivants :

  • Ordre économique : les classes sociales caractérisent le fait que les individus soient rassemblés selon le type de biens dont ils disposent et leur position sur le marché du travail. Les individus n'entretiennent pas nécessairement des liens entre eux ou de conscience de classe.
  • Ordre social : les hommes se distinguent par l'appartenance à des groupes de statut définis par le prestige ou honneur social. Il s'agit de montrer que la société est structurée par d'autres éléments que le marché.
  • Ordre politique : les partis qui s'y forment sont une extension des groupes de statuts. Ils permettent l'action collective politique qui assoit leur domination (capacités à exercer un pouvoir).
Groupe de statut

Les groupes de statuts sont des groupes sociaux constituant une forme de stratification sociale et reposant sur des différences de prestige.

3

L'analyse de Pierre Bourdieu et les quatre capitaux

Le sociologue français Pierre Bourdieu (1930 − 2002) a proposé une synthèse des approches classiques des classes sociales. Il conserve le postulat de Marx d'une division entre dominants et dominés, tout en montrant que la lutte entre les classes sociales porte non seulement sur des enjeux économiques mais aussi et surtout sur des enjeux symboliques. Les enjeux symboliques sont de l'ordre des représentations que les individus se font de leur place et de celle des autres. Bourdieu montre ainsi que la lutte des classes est aussi une "lutte des classements". Bourdieu distingue quatre types de capitaux qui sont des ressources dont les individus disposent dans cette lutte de position :

  • Le capital économique, qui est l'ensemble des richesses matérielles détenues par l'individu (le patrimoine et les revenus).
  • Le capital culturel, qui est l'ensemble des ressources culturelles dont un individu dispose. Il peut prendre une forme matérielle (ce que l'on possède, les livres, les œuvres d'art, etc.), une forme incorporée (c'est le bagage culturel, l'ensemble de ses connaissances, mais aussi ses façons de se comporter en société) et une forme institutionnalisée (les diplômes).
  • Le capital social, qui est l'ensemble des relations par lesquelles l'individu peut mobiliser des ressources (son "carnet d'adresses ou ses relations" par exemple).
  • Le capital symbolique, qui recoupe en partie les trois autres, car la valeur de ces capitaux dépend de la perception que les autres et la société en général (par exemple la réputation d'un individu n'a de valeur que s'ils sont connus et reconnus par l'environnement social).

Cette dotation en capital est inégalement répartie et c'est de là que découlent la hiérarchie sociale et sa reproduction.

C

Le renouveau de l'analyse de la structure sociale et de ses évolutions

En relation avec les élaborations théoriques des sociologues, les instituts statistiques définissent des critères pour construire des catégories sociales qui regroupent les individus. En France, les CSP (Catégories socioprofessionnelles) sont mises au point en 1954 puis évoluent en PCS (Professions et catégories socioprofessionnelles) en 1982 pour tenir compte des transformations économiques comme par exemple la tertiarisation de la société.

Les PCS (Professions et catégories socioprofessionnelles)

Les PCS classent la population en fonction de la profession (ou de l'ancienne profession), de la position hiérarchique, et du statut (salarié ou non). Elle comporte 8 groupes socioprofessionnels, qui se subdivisent en 24 catégories socioprofessionnelles, elles-mêmes divisées en 486 professions.

Plusieurs critères sont utilisés pour construire les PCS, notamment :

  • Le métier
  • Le statut (salariés, indépendants)
  • La qualification
  • La taille de l'entreprise, le secteur d'activité
  • La position hiérarchique

Les PCS comptabilisent 8 groupes socioprofessionnels, dont 6 d'actifs :

  • Agriculteurs exploitants
  • Artisans, commerçants et chefs d'entreprise
  • Cadres et professions intellectuelles supérieures
  • Professions intermédiaires
  • Employés
  • Ouvriers
  • Retraités
  • Autres personnes sans activité professionnelle

Les PCS permettent d'analyser la structure sociale. On peut mesurer la répartition de la population selon ces catégories, mesurer l'évolution de la répartition, analyser la corrélation entre les revenus et la position dans le processus de production.

Cependant les PCS présentent également des limites :

  • L'élaboration dans un cadre purement français rend difficile les comparaisons internationales.
  • Le choix des critères rend homogènes ou non des professions proches (par exemple un ouvrier peu ou très qualifié).
  • Il y a une difficulté à prendre en compte les formes particulières de l'emploi (par exemple, un ouvrier en intérim n'a pas la même stabilité économique qu'un ouvrier en CDI).

Les sociologues contemporains mettent enfin en avant les transformations récentes de la structure sociale qui nuancent ou remettent en question les approches classiques. Ils soulignent par exemple la diminution voire la disparition de la conscience de classe, la "moyennisation" de la société et l'émergence de nouveau liens sociaux. Ces évolutions restent l'objets de débats importants dans leur évolutions et leurs analyses.

Pour François Dubet ou Alain Touraine, la notion de classe a perdu une partie de son actualité en raison de mutations sociales profondes. Les différences entre les individus sont de plus en plus plurielles et de moins en moins réductibles à une unique appartenance de classe. Les classes ont été définies comme des communautés d'individus partageant une même vision et agissant ensemble pour leurs intérêts communs. Ce type d'action collective a fortement diminué, notamment au profit d'autres revendications, selon d'autres identités.

La consommation et la culture de masse s'est diffusée à tous les groupes sociaux estompant les différences par une homogénéisation des pratiques culturelles et des modes de vie.

L'émergence de nouveaux groupes sociaux aux liens variés (mouvements féministes, régionalistes, écologistes ou plus récemment mouvements LGBT) ne reposent plus sur la place dans le processus de production.

"Moyennisation" de la société

La moyennisation de la société, évoquée par Henri Mendras (1927 − 2003), correspond à la montée d'une "classe moyenne généralisée" dont la valeur centrale serait l'individualisme.

Henri Mendras fonde son analyse sur une étude de la France entre les années 1960 et les années 1980 et s'appuie sur plusieurs éléments :

  • La croissance économique permet une augmentation continue des salaires et une diminution des inégalités salariales.
  • Les grands collectifs (L'Église, les syndicats, les partis politiques) et la conscience de classe perdent de leur influence et les modes de vie plus individualistes triomphent sur les classes sociales.
  • La consommation de masse se développe et devient plus homogène, réduisant les différences de positions sociales.
  • La propriété immobilière augmente grâce au développement du crédit aux particuliers, l'achat de logement se démocratise, et de plus en plus de travailleurs sont propriétaires de leur logement.
  • L'enseignement se démocratise, de plus en plus d'individus ont accès à des études relativement longues et obtiennent le baccalauréat.
  • La culture se démocratise et s'homogénéise, à la fois en termes de pratiques culturelles et en termes de culture de groupes. En effet, les différences entre les modes de vie diminuent. De plus en plus d'individus adoptent les mêmes normes et valeurs, dans de nombreux domaines.
  • La tertiarisation de l'emploi fait que des emplois se développent dans diverses strates sociales sans que l'on puisse les attribuer à une classe particulière, et sans qu'une identité de classe unisse les travailleurs du tertiaire.

Il semble ainsi que se développe une vaste classe moyenne, définie négativement par Mendras comme l'ensemble des personnes ne faisant partie ni des classes supérieures qui cherchent à se distinguer par des pratiques particulières, ni des classes populaires.

L'analyse de la moyennisation de la société et de la thèse d'une disparition des classes sociales, a été largement débattue dans les sciences sociales. En 2001, Louis Chauvel a publié un article célèbre intitulé "Le Retour des classes sociales ?", où il s'oppose à la thèse de la moyennisation. Il rappelle notamment que cette thèse s'inscrivait dans un contexte particulier, celui de la fin des Trente Glorieuses (période de réduction des inégalités) mais que la moyennisation des niveaux de vie s'est arrêtée ensuite, à partir des années 1980 tandis que depuis les années 2000, il y a au contraire un accroissement des écarts de niveaux de vie, ce qui montre l'existence objective de catégories différentes de population.

Pour Louis Chauvel il existe donc toujours actuellement des classes sociales visibles à travers deux phénomènes principaux :

  • La différenciation de la consommation selon les différentes catégories socioprofessionnelles (par exemple, la part inégale du budget consacrée à la subsistance ou au loisir selon que l'on soit ouvrier ou cadre).
  • La reproduction sociale importante des catégories

Cependant, Chauvel note qu'il y a bien une disparition de l'identité de classe. De moins en moins d'individus vivent selon une conscience de classe, et la plupart de ceux qui disent appartenir à une classe la désignent comme la classe moyenne. Pour Louis Chauvel cette classe moyenne très diversifiée constitue une catégorie de représentation (l'ensemble des personnes ne considérant pas faire partie des plus riches, ni des plus pauvres) mais peu réelle, ce qui justifie l'importance de tenir compte des autres critères de différenciation comme l'âge, le genre ou les styles de vie, afin de comprendre les éléments qui permettent aux individus de s'identifier, eux-mêmes et entre eux.

II

Rendre compte de la mobilité sociale

A

Définition et formes des mobilités sociales

Dans une société, les positions sociales ne sont pas distribuées au hasard. Elles dépendent étroitement de l'origine sociale mais aussi des parcours éducatifs et professionnels. Le statut social ne se transmet donc pas de manière identique dans tous les groupes sociaux. Dans certains groupes sociaux, d'une génération à l'autre, les enfants changent massivement de catégorie, du fait de stratégies individuelles ou familiales, ou encore à cause de contraintes liées aux changements sociaux. Toutes ces questions sont regroupée par les sociologues dans l'étude de la "mobilité sociale".

Mobilité sociale

La mobilité sociale désigne le changement de position sociale d'un individu ou d'un groupe d'individus.

Les sociologues distinguent plusieurs formes de mobilités sociales :

  • La mobilité géographique : elle ne donne pas nécessairement lieu à un changement de niveau social, même si les migrations géographiques, internes ou externes à un même pays sont très souvent liées à la mobilité sociale. Changer d'emploi ou simplement trouver un emploi peut conduire à quitter la campagne (exode rural) ou son pays (émigration).
  • La mobilité professionnelle : elle peut consister à changer d'entreprise ou de type de travail sans impliquer nécessairement une modification de niveau social, même si changer de profession est un des moyens de passer à un autre statut social. Un cadre du secteur public qui devient cadre du secteur privé est un exemple de mobilité professionnelle.
  • La mobilité verticale et horizontale : la mobilité verticale correspond à un changement de position dans la structure sociale qui a pour effet une progression ou une régression dans la hiérarchie sociale. La mobilité horizontale correspond à une situation dans laquelle le changement de statut et de milieu ne détermine pas une progression ou une régression décisive dans la hiérarchie sociale.
  • La mobilité intragénérationnelle et intergénérationnelle : la mobilité intragénérationnelle est une mobilité sociale en cours de carrière, lorsqu'un individu change de statut socioprofessionnel au cours de son existence d'adulte. La mobilité intergénérationnelle est une mobilité sociale qui se déroule entre deux générations d'un même groupe social (le statut d'un individu est donc différent du statut de son milieu d'origine).

Dans une usine productrice de vélos, lorsqu'un ouvrier devient contremaître, il connaît une mobilité verticale ascendante. S'il change ensuite d'entreprise pour devenir contremaître dans un abattoir, il connaît une mobilité horizontale.

Par-delà les formes de mobilité les sociologues cherchent à mesurer la fluidité sociale, c'est-à-dire la fréquence et la facilité avec laquelle les individus peuvent changer de milieu social, indépendamment des changements de structures.

Fluidité sociale

La fluidité sociale mesure l'importance et la fréquence de la mobilité sociale au niveau de la société entière. Elle représente la force du lien entre origine et position sociale, indépendamment de l'évolution de la structure socioprofessionnelle.

Mobilité observée

La mobilité observée est la mobilité telle qu'elle est affectée par l'évolution de la distribution socioprofessionnelle des fils par rapport à celle des pères. C'est une mobilité réelle, telle qu'elle découle de l'examen des tables de mobilités.

Mobilité structurelle

La mobilité structurelle est la mobilité qui s'explique par les modifications de la structure socioprofessionnelle de la société. Tout un groupe d'individus a alors tendance à connaître une même mobilité.

C'est la mobilité nette (mobilité observée diminuée de la mobilité structurelle) qui permet de mesurer "l'égalité des chances", c'est-à-dire les possibilités réelles qu'ont les individus d'évoluer dans la structure sociale et mesurer ainsi la véritable progression de l'égalité des chances entre individus d'origine sociale différente.

Une société fluide est une société où la position sociale des individus n'est pas déterminée par leur origine sociale. Il s'agit d'une société avec une forte mobilité nette, où tous les individus ont la même probabilité d'atteindre les diverses positions sociales, indépendamment de leur origine. Plus une société est fluide et moins les positions socioprofessionnelles sont héréditaires. Pour mesurer cette fluidité, on compare la probabilité pour deux catégories différentes de la population d'accéder à la même position sociale.

B

Mesurer la mobilité sociale : les tables de mobilité et leurs limites

La mobilité sociale est un enjeu politique : dans les sociétés où l'organisation politique se réfère à des principes démocratiques et l'organisation économique au libéralisme, il semble logique qu'à l'égalité des citoyens et à la liberté d'entreprendre corresponde dans le domaine social, sinon l'égalité des situations sociales, du moins l'égalité des conditions d'accès aux différentes situations.

L'analyse de la mobilité sociale renvoie ainsi au principe de "l'égalité des chances", que les sociétés démocratiques et libérales se donnent pour principe. Ces sociétés peuvent chercher à évaluer la réalité ou l'efficacité de ce principe de fonctionnement en mesurant l'importance des flux de mobilité sociale qu'elles permettent. Lorsque la position sociale des enfants est peu dépendante de celle des parents, ce qui suggère que l'égalité des chances est assurée, on dira que la société est fluide, ou mobile. Dans le cas contraire, la reproduction sociale est importante, et on parlera de rigidité ou de viscosité sociale.

Pour mesurer la mobilité sociale, les sociologues utilisent également des tables de mobilités.

  • Les tables de destinée renseignent sur ce que deviennent les fils issus d'un groupe socioprofessionnel donné.
  • Les tables de recrutement renseignent sur la position sociale des pères des individus composant un groupe socioprofessionnel, c'est-à-dire sur l'origine sociale.

L'utilisation des tables de mobilité présente un certain nombre de limites à prendre en compte :

  • Elles sont basées sur la classification des "PCS". Or, seule la France utilise cette classification, ce qui rend les comparaisons internationales difficiles.
  • Elles recensent les individus qui ont surtout entre 40 et 59 ans. Ce qui permet de saisir pour tous les individus leur position sociale en fin de carrière mais ne tient pas compte de la mobilité intragénérationnelle ou du manque d'indications sur la mobilité intergénérationnelle pour les générations qui n'ont pas encore atteint 40 ans.
  • Elles se basent sur l'appartenance à une PCS, mais ce n'est pas le seul indicateur du statut socioprofessionnel.
  • Elles ne permettent pas de prendre en compte le ressenti personnel (ainsi, être ouvrier en 2010 est moins valorisé qu'en 1970).
  • Elles sont traditionnellement basées sur les positions respectives des fils et des pères. Elles ne prennent pas en considération la position socioprofessionnelle du fils et celle de sa mère.
III

Les déterminants de la reproduction sociale

L'évolution de la société et de ses hiérarchies renvoie aux inégalités et à la mobilité sociale. Sociologues et économistes ont donc cherché à expliquer les causes et les déterminants qui contribuent à expliquer la stratification sociale et ses évolutions actuelles. Ils mettent en évidence plusieurs facteurs :

  • Le paradoxe des liens entre emploi et niveau de diplôme lié à la démocratisation de l'éducation
  • Le rôle de la socialisation primaire et de la reproduction sociale
A

Le paradoxe d'Anderson

Le paradoxe d'Anderson

Le paradoxe d'Anderson énonce que pour un individu, l'acquisition d'un diplôme supérieur à celui du père ne garantit pas une position sociale supérieure. Un individu peut obtenir un diplôme plus élevé que celui de son père et aboutir à une position sociale inférieure. C'est notamment le cas lorsqu'une plus grande partie de la population est diplômée.

Pour les générations nées dans les années 1960, avec la massification scolaire, le nombre de diplômés a augmenté plus rapidement que le nombre d'emplois auxquels les diplômes donnaient accès dans les catégories supérieures (cadres et professions intellectuelles supérieures notamment). Des diplômés de l'enseignement supérieur ont alors dû trouver des emplois qui demandaient un niveau de diplôme moins élevé que celui qu'ils avaient, en devenant par exemple employés. Au final, ils ont donc pu avoir une position sociale identique à celle de leurs parents (employés), alors même qu'ils avaient obtenu des diplômes de niveau supérieur.

Le paradoxe d'Anderson invite à s'intéresser à la structure des emplois ainsi qu'à celle des diplômes correspondants pour comprendre les évolutions de la mobilité sociale. Du fait de changements structurels, la relation entre diplômes et emplois a pu évoluer. Ce type de phénomène a été désigné par le sociologue français Raymond Boudon comme "effet pervers", c'est-à-dire une conséquence non intentionnelle de comportements intentionnels, due au fait que tous les agents font le même raisonnement. Ici, étant donné que tous les agents font le même calcul (obtenir un diplôme élevé pour avoir un bon poste) et prolongent leurs études, ils font diminuer la "valeur" du diplôme sur le marché du travail, ce qui est une conséquence contraire au but visé.

B

Le rôle de l'école et de la famille dans la reproduction sociale

Assurer la fluidité de la société est un enjeu politique pour les sociétés démocratiques. Les gouvernements français ont donc voulu assurer l'"égalité des chances" de tous les individus en démocratisant l'accès à l'éducation. L'école devant être le lieu où tous les individus peuvent avoir accès aux mêmes apprentissages et aux mêmes ressources, ce qui devrait permettre à tous d'avoir les mêmes "chances", d'occuper les diverses positions sociales, quelle que soit l'origine des individus. L'école républicaine devrait donc favoriser la mobilité sociale et la fluidité de la société. Pourtant dans les faits, il existe une reproduction des positions sociales, de génération en génération, qui montre que l'école échoue en partie à empêcher la reproduction sociale, voire la favorise.

Les sociologues se sont beaucoup penchés sur cette question et on peut tirer de leurs travaux deux facteurs qui expliquent que la stratification sociale se reproduit de génération en génération malgré l'école :

  • Premièrement, le facteur des résultats scolaires, qui fait que les enfants issus de milieux favorisés réussissent mieux à l'école.
  • Deuxièmement, le facteur des choix d'orientation scolaire, qui fait que les enfants des milieux favorisés poursuivent leurs études plus longtemps, et dans des filières plus prestigieuses, qui leur assurent comme une position favorisée de façon analogue à leurs parents.

Les sociologues français Pierre Bourdieu et Raymond Boudon ont tous les deux étudié cette question, selon des points de vue complémentaires :

  • Bourdieu a prêté une attention particulière à la transmission des capitaux dans la famille, en mettant l'accent sur la reproduction des structures sociales dans lesquelles les agents sont pris. Pour lui, la réussite scolaire s'explique par la proximité entre la culture attendue à l'école et celle des milieux favorisés et bourgeois qui disposent d'un capital culturel plus élevé.
  • Boudon s'est plutôt penché sur les stratégies individuelles et a analysé le facteur de l'orientation scolaire pour expliquer la reproduction sociale à l'école. Les familles des milieux favorisés tendent à reproduire pour leurs enfants l'orientation qui leur a permis d'occuper leur place dans la société.

Le capital culturel a d'autant plus de valeur symbolique qu'il contient des éléments de la culture légitime, c'est-à-dire la culture valorisée dans la société, considérée comme plus prestigieuse et le modèle à atteindre. C'est la culture de la classe dominante, qui impose son modèle au reste de la société.

Le capital culturel se décline selon trois formes :

  • Une forme objectivée : c'est l'ensemble des biens culturels matériels dont un individu ou un groupe social dispose (livres, œuvres d'art, manuels, instruments de musique, etc.).
  • Une forme incorporée : c'est l'ensemble des habitudes de comportements, des manières d'être et de penser acquises par l'individu au cours de la socialisation. Le capital culturel incorporé est complémentaire au capital culturel objectivé, car il permet à l'individu de savoir utiliser les objets culturels selon les codes sociaux en vigueur (par exemple savoir quand et comment lire un livre, comment apprécier une œuvre d'art).
  • Une forme institutionnalisée : c'est l'ensemble des diplômes scolaires.