Terminale L 2015-2016
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Terminale L 2015-2016

Le temps, l'existence et le bonheur

L'existence de l'homme est marquée par un temps qui s'écoule sans cesse. Mais la saisie de la nature du temps n'est pas aisée. En outre, le rapport de l'homme au temps est très complexe : il se situe à la fois dans le souvenir du passé, dans l'instant présent et dans l'anticipation du futur.

I

Le temps commun et le temps de la conscience

A

Définition de l'existence

Le rapprochement des notions de temps et d'existence n'est pas évident. Au sens large, exister semble qualifier tout objet dont on peut constater la réalité : on dira ainsi d'un théorème, d'une chaise ou bien encore d'un tableau qu'ils existent.

La notion d'existence semble donc avoir une extension assez large. Pourtant, lorsqu'elle est rapprochée de la notion de temps, cette notion permet de spécifier le type d'existence propre à l'Homme. En effet, ce qui fait la spécificité du rapport de l'Homme à l'existence est sa conscience du temps. Exister, pour l'Homme, prend donc un sens particulier.
On dira alors que l'existence de l'Homme est temporelle, et ce à deux niveaux :

  • D'une part elle se déroule dans le temps.
  • D'autre part, elle entretient un rapport constant au temps par la remémoration du passé, le vécu au présent et l'anticipation de l'avenir.

L'Homme, grâce à sa conscience du temps qui passe, entretient donc un rapport particulier au temps : c'est le temps proprement humain, c'est-à-dire tel qu'il est vécu par une conscience.

Enfin, la spécificité du rapport de l'Homme au temps tient en large partie à la conscience qu'il a du caractère irréversible du temps, et par conséquent, du caractère fini de son existence. En ce sens, la mort marque bien la fin de l'existence, à la fois comme son terme, mais aussi comme son but assigné depuis toujours.

B

Les différentes représentations du temps

Plus généralement, si la notion de temps renvoie spontanément au temps des horloges, il importe de souligner qu'il existe une multiplicité de représentations du temps, qui sont autant de signes que le temps passe.

  • Le passage des saisons, de l'horloge biologique du corps ou bien encore les mouvements des astres dans l'univers constituent ce que l'on peut appeler le temps de la nature. Ce sont autant de marques, dans la nature, du passage du temps.
  • À ce temps inscrit dans la nature, il est possible d'opposer ce qu'on appelle le temps objectif qui correspond à une mesure, celle de l'horloge.
  • Enfin, le temps tel qu'il est vécu par une conscience, constitue le temps psychologique : c'est par exemple celui de l'attente, de l'ennui ou bien encore du souvenir.

Entre ces trois grandes représentations du temps se dessine une opposition entre d'un côté un temps objectif, constatable dans le monde (celui de la nature et celui des horloges), et un temps subjectif, le temps en tant qu'il est vécu par une conscience. Dès lors, comment comprendre l'articulation du temps objectif, le temps commun dans lequel s'inscrit notre existence quotidienne, et le temps vécu subjectivement par une conscience ?

Dans Physique, Aristote définit sa notion du temps. Il décrit le monde comme étant en devenir, puisque la nature est constamment en mouvement, tout change perpétuellement. Le temps est donc le moteur de la vie. Aristote écrit que le temps est "le nombre du mouvement selon l'avant et l'après". Cela signifie que le temps est ce qui est mesurable entre deux moments dans les changements observables dans la nature.

À neuf heures du matin, il y a un cocon. À dix heures, il y a un papillon. Ce que l'Homme mesure, c'est le changement survenu en une heure, entre deux instants. Le changement (ou mouvement) permet de mesurer le temps.

C

Temps objectif et temps subjectif

1

Le problème de la nature du temps

C'est à cette difficile question de l'articulation du temps objectif et du temps subjectif que s'est confronté le philosophe Saint Augustin, dans ses Confessions. En effet, s'interrogeant sur la nature du temps, celui-ci se retrouve confronté à une difficulté qu'il énonce de la façon suivante :

Qu'est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais ; mais si on me le demande et que je veuille l'expliquer, je ne le sais plus.

Saint Augustin

Les Confessions

398 après J.-C.

Augustin énonce ici qu'une notion évidente, dont on se sert régulièrement, le temps, est en réalité extrêmement difficile à expliquer.

Cette difficulté est la suivante : d'un côté, le sens commun affirme l'existence du temps comme réalité évidente et objective, mais d'un autre côté, une analyse logique nous montre que le temps n'existe pas à proprement parler. En effet, lorsqu'il analyse logiquement la notion de temps, Saint Augustin fait le constat suivant : le passé n'est plus, le futur n'est pas encore. Quant au présent, ce n'est qu'un instant, un point de passage entre ce qui n'est pas encore (le futur) et ce qui n'est plus (le passé), qu'on peut diviser infiniment.

À proprement parler, ces trois temps dont use le langage courant n'existent pas. La saisie de la nature du temps constitue donc une aporie, c'est-à-dire une difficulté que la pensée n'arrive pas à résoudre.

La résolution de cette aporie passe alors par un changement de perspective sur le temps lui-même : il apparaît en effet à Augustin que le temps mesuré ne correspond pas au mouvement des choses elles-mêmes, mais se situe bien plutôt à l'intérieur de l'esprit de l'Homme. Ainsi, ce n'est que pour un esprit humain qu'il est possible de parler de temps.

Ce n'est pas user de termes propres que de dire : il y a trois temps, le passé, le présent et l'avenir. […] Car ces trois sortes de temps existent dans notre esprit et je ne les vois pas ailleurs. Le présent du passé, c'est la mémoire ; le présent du présent, c'est l'intuition directe ; le présent de l'avenir, c'est l'attente.

Saint Augustin

Les Confessions

398 après J.-C.

2

La durée : le temps de la conscience

Lorsqu'on s'interroge sur la nature du temps, il importe donc de distinguer le temps qui s'écoule objectivement du temps vécu subjectivement. A proprement parler, seul le temps subjectif existe comme temporalité, puisque le temps objectif ne correspond qu'à une mesure précise de l'espace.

Bergson, dans Essai sur les données immédiates de la conscience, met en évidence cette distinction entre le temps objectif, mesuré par les horloges, et le temps subjectif, vécu par une conscience, qu'il nomme durée. Ainsi souligne-t-il que, paradoxalement, le temps objectif de la science, quantifiable et mesurable, n'existe pour personne : en tant que sujet conscient, le temps est toujours vécu par l'Homme sur le mode de la durée. C'est pourquoi l'attente ou l'ennui rendent le temps long, tandis que les moments de joie et de bonheur semblent toujours très courts.

II

Vivre et mourir

A

L'approche de la mort

Le fait que l'Homme ait conscience du temps qui passe inscrit d'emblée son existence dans une temporalité marquée en amont par la naissance et en aval par la mort à venir. La conscience du temps produit donc en l'Homme l'idée que la mort approche. En effet, savoir que le temps passe, et qu'il est irréversible (on ne peut pas remonter le temps), fait de la mort la destination de tout homme. Cette idée de la mort qui approche est à l'origine de l'angoisse existentielle de l'Homme.

L'irréversibilité constitue pourtant le caractère le plus essentiel du temps, le plus émouvant, et celui qui donne à notre vie tant de gravité et ce fond tragique dont la découverte fait naître en nous une angoisse que l'on considère comme révélatrice de l'existence elle-même.

Louis Lavelle

Du temps et de l'éternité

1945

Prendre conscience de son existence, c'est prendre conscience du caractère irréversible du temps et, par conséquent, du terme nécessaire de la vie qu'est la mort.

Cette idée d'une existence nécessairement orientée vers une mort à venir, rendant vain tous les efforts réalisés par un homme au cours de son existence, est thématisé en art dans un genre particulier : les vanités (des natures mortes).

Le terme "vanité" est tiré d'un vers de l'Ecclésiaste ("Vanité des vanités, tout est vanité et poursuite du vent"). Ces œuvres d'art suivent l'adage Memento mori, qui est une locution latine signifiant "Souviens-toi que tu mourras". Les créations de ce genre artistique partagent toutes le même but : rappeler aux hommes leur inévitable mort et la vanité de leurs activités terrestres.

Par exemple, de nombreux peintres représentent des crânes dans leurs œuvres, comme Philippe de Champaigne dans La Vanité ou Allégorie de la vie humaine. Il y peint un crâne humain, entouré d'un sablier et d'une fleur qui se fane. Cette œuvre, comme beaucoup d'autres, rappelle ainsi l'écoulement incessant du temps et la présence constante de la mort au cœur de l'existence humaine.

B

La crainte de la mort

La conscience de la mort à venir marque donc l'existence humaine : il s'agit probablement de la crainte la plus forte et la plus universellement partagée. Mais faut-il craindre notre propre mort ? Le philosophe Épicure, dans Lettre à Ménécée, répond à cette question négativement : selon lui, la mort n'est rien pour nous. En effet, la mort n'est pas à craindre car elle ne peut pas nous faire de mal :

  • Soit je suis vivant, et je ne connais pas la mort.
  • Soit je suis mort, alors je ne suis plus, et je ne connais donc pas la mort.

Pour Épicure, qui est un philosophe matérialiste et atomiste, la mort n'est rien de plus qu'une dispersion des atomes qui composent un être : il n'y a pas de vie après la mort. Ainsi, puisque je n'existe plus lorsque je suis mort, la mort ne peut me causer de mal : un événement ne peut pas faire de mal à quelqu'un qui n'existe plus.

La mort, n'est rien pour nous : tant que nous existons nous-mêmes, la mort n'est pas ; quand la mort existe, nous ne sommes plus.

Épicure

Lettre à Ménécée

IVe siècle avant J.-C.

Pour Épicure, la mort relève donc de l'altérité absolue : une chose dont on ne fait jamais l'expérience. Il n'y a donc aucun sens à craindre quelque chose qui ne sera jamais connu.

Enfin, se libérer de la crainte de la mort possède une vertu éthique : cela permet d'apprécier pleinement la vie. En effet, craindre la mort au cours de son existence, c'est aussi craindre constamment son arrivée. Se libérer de cette crainte que la mort arrive trop tôt nous permet d'apprécier pleinement la seule chose que l'Homme possède vraiment : la vie.

Pour Heidegger, l'Homme est jeté dans le monde, il est livré à sa mort prochaine. Il se sent abandonné, il vit une certaine solitude morale qui se traduit par l'angoisse. Cette angoisse est une expérience du rien et du nulle part, l'Homme angoissé pense que l'existence est absurde. Heidegger pousse l'Homme à surmonter cette angoisse, en rappelant que la mort est ordinaire, qu'on ne peut rien contre elle. Il faut y penser car elle est le noyau de la vie, mais il ne faut pas laisser l'idée de la mort nous empêcher de vivre.

C

L'existence comme sortie hors de soi

Malgré la mort inéluctable, l'Homme doit donc apprendre à apprécier pleinement la vie. Or sa capacité à se projeter vers l'avenir lui permet justement de donner sens à son existence. Le futur est donc une dimension temporelle essentielle : c'est en se projetant vers des futurs possibles que l'Homme construit son existence.

En effet, si l'existence de l'Homme est contingente, c'est-à-dire si elle n'est pas entièrement déterminée (par un destin ou par une providence), mais n'est que le résultat des choix de chaque individu, alors la charge de lui donner du sens revient à l'Homme. Aussi peut-on dire, avec Sartre, que l'Homme est projet.

Pour comprendre cette idée, il importe de rappeler que pour Sartre, en l'Homme, "l'existence précède l'essence" : l'Homme existe d'abord, et on ne peut le définir qu'ensuite, à travers ce qu'il fait. Cela signifie que l'Homme, contrairement aux objets du monde, ne possède pas d'essence : il n'y a pas une nature de l'Homme qui le définit. L'Homme doit s'inventer : il est projet.

Cette idée que l'Homme est projet a pour conséquence qu'il donne un sens à son existence à travers chacun de ses actes.

L'Homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait.

Sartre

L'Existentialisme est un humanisme

1946

Il s'agit pour Sartre d'affirmer que l'Homme se définit par ses actes et ce qu'il fait de sa vie.

Cette ouverture de l'Homme vers le futur constitue sa condition : l'Homme est libre, et il lui est impossible d'échapper à cette liberté. Néanmoins, cette liberté absolue de l'Homme engendre une responsabilité tout aussi absolue à l'égard de chacun de ses choix. Pour Sartre, l'Homme choisit toujours au sens fort, c'est-à-dire que chaque chose qu'il fait participe de ce qu'il est.

III

Le bonheur et le temps

A

Le bonheur au futur

Ce rapport spécifique qu'entretient l'Homme au temps a des incidences sur sa conception du bonheur. Ainsi, certaines philosophies inscrivent le bonheur dans le futur.

Dans la morale chrétienne, ainsi que dans les autres religions monothéistes, le bonheur ne se trouvera qu'après la mort : c'est ce que représente le paradis. Pour l'atteindre, il faut alors accepter de souffrir sur terre, notamment en adoptant une forme de rigueur morale. Cette idée se retrouve dans les discours de Jésus à ses disciples, rapportés dans la Bible.

Jésus s'était arrêté dans la plaine, et la foule l'entourait. Regardant alors ses disciples, Jésus dit : Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous. Heureux, vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. [...] Mais malheur à vous, les riches ! car vous avez votre consolation. Malheur à vous, qui êtes repus maintenant ! car vous aurez faim. Malheur, vous qui riez maintenant ! car vous connaîtrez le deuil et les larmes.

Évangile selon Luc, 6, 20−26

L'accent est mis ici sur le fait qu'il faut accepter les souffrances de la vie terrestre, car le bonheur se trouve dans la vie après la mort.

B

Le bonheur au passé

De la même façon, il est possible de souligner que le bonheur ne se vit qu'au passé. Il ne serait ainsi possible d'apprécier les moments heureux qu'une fois qu'ils sont passés, grâce aux souvenirs que nous en conservons. Il est même possible de radicaliser cette idée en soutenant que, dans la mesure où le futur comme le présent sont incertains, le seul bonheur réel se trouverait dans les moments heureux gardés en souvenir.

En outre, la mémoire doublée de la nostalgie participerait à ce phénomène en embellissant les souvenirs. Alfred de Musset dit ainsi : "un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur".

C

Le bonheur au présent

Pourtant, l'une comme l'autre de ces solutions ne semblent pas satisfaisantes. Si l'Homme recherche le bonheur, n'est-ce pas plutôt pour le vivre ici et maintenant ?

En effet, placer le bonheur dans les moments passés, ou bien le projeter dans un futur incertain n'est-il pas le meilleur moyen de ne jamais être heureux véritablement ? Qu'on l'attende ou qu'on le regrette, chercher le bonheur hors du présent risque bien d'empêcher qu'on le saisisse lorsqu'il se présente à nous.

Pascal souligne précisément cette attitude proprement humaine qui consiste à être sans cesse occupé du passé ou de l'avenir, conduisant l'Homme à se détourner du présent.

Que chacun examine ses pensées, il les trouvera toutes occupées au passé et à l'avenir. Nous ne pensons presque point au présent ; et, si nous y pensons, ce n'est que pour en prendre la lumière pour disposer de l'avenir. Le présent n'est jamais notre fin : le passé et le présent sont nos moyens ; le seul avenir est notre fin. Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais.

Pascal

Pensées

1669

Si l'Homme entend trouver le bonheur au cours de son existence, il doit donc apprendre à être attentif au présent : seule dimension de son existence sur laquelle il peut agir.

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