Sommaire
IPremier mouvement : « Il n'est pas surprenant… dès la première vue »IIDeuxième mouvement : « Parmi le grand nombre… ni punition. »IIITroisième mouvement : « Si je n'étais assurée… la plus mordante satire » Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.
Dernière modification : 21/10/2026 - Conforme au programme 2026-2027
Il n'est pas surprenant, mon cher Aza, que l'inconséquence soit une suite du caractère léger des Français ; mais je ne puis assez m'étonner de ce qu'avec autant et plus de lumières qu'aucune autre nation, ils semblent ne pas apercevoir les contradictions choquantes que les étrangers remarquent en eux dès la première vue.
Parmi le grand nombre de celles qui me frappent tous les jours, je n'en vois point de plus déshonorante pour leur esprit que leur façon de penser sur les femmes. Ils les respectent, mon cher Aza, et en même temps ils les méprisent avec un égal excès.
La première loi de leur politesse, ou si tu veux de leur vertu, car je ne leur en connais point d'autre, regarde les femmes. L'homme du plus haut rang doit des égards à celle de la plus vile condition, il se couvrirait de honte et de ce qu'on appelle ridicule s'il lui faisait quelque insulte personnelle. Et cependant l'homme le moins considérable, le moins estimé, peut tromper, trahir une femme de mérite, noircir sa réputation par des calomnies, sans craindre ni blâme ni punition.
Si je n'étais assurée que bientôt tu pourras en juger par toi-même, oserais-je te peindre des contrastes que la simplicité de nos esprits peut à peine concevoir ? Docile aux notions de la nature, notre génie ne va pas au-delà ; nous avons trouvé que la force et le courage dans un sexe indiquaient qu'il devait être le soutien et le défenseur de l'autre, nos lois y sont conformes. Ici, loin de compatir à la faiblesse des femmes, celles du peuple, accablées de travail, n'en sont soulagées ni par les lois ni par leurs maris ; celles d'un rang plus élevé, jouet de la séduction ou de la méchanceté des hommes, n'ont pour se dédommager de leurs perfidies que les dehors d'un respect purement imaginaire, toujours suivi de la plus mordante satire.
Françoise de Graffigny
Lettres d'une Péruvienne, lettre 31
1747
Premier mouvement : « Il n'est pas surprenant… dès la première vue »
Dès l'ouverture de cette lettre, Zilia change de ton. Elle ne fait plus part de sa peine et de sa souffrance à Aza, elle n'exprime plus ses sentiments de désolation face à la société française. Devenue de plus en plus forte d'esprit, de plus en plus sûre d'elle-même et du regard porté sur autrui, elle émet directement son jugement critique.
L'utilisation de la négation initiale (« Il n'est pas surprenant que ») a pour fonction d'être euphémisante car Zilia n'a aucun doute sur son regard et sa compréhension. Par les mots « inconséquence » et « caractère léger », elle ne se gêne pas pour critiquer la faiblesse d'esprit des Français voire leur idiotie.
Elle renforce ce jugement en le rendant encore plus dur par le fait que cette bêtise ne devrait pas avoir lieu tant la société française est un peuple avancé, développé comme le suggère cette comparaison : « avec autant et plus de lumières qu'aucune autre nation ».
Deuxième mouvement : « Parmi le grand nombre… ni punition. »
Après cette entrée en matière destinée à Aza, Zilia révèle le sujet de sa critique. Elle s'indigne, une fois de plus, et là contre le manque de considération portée aux femmes : « je n'en vois point de plus déshonorante pour leur esprit que leur façon de penser sur les femmes. »
L'attitude des deux hommes français est double et paradoxale faite de respect et de mépris. Zilia fait preuve d'ironie en leur accordant une seule vertu : la politesse.
Antithèse soutenue par les mots opposés « respectent » et « méprisent » pour montrer la bêtise du comportement masculin à l'égard des femmes
Cette reconnaissance est d'autant plus ironique que la suite du comportement de l'homme va être aggravé selon son niveau social. Zilia distingue l'homme riche de l'homme pauvre, « l'homme du plus haut rang » et « l'homme le moins considérable ». Le premier, pour sauver son honneur, doit se comporter de manière parfaite envers les femmes ; le second n'ayant rien à perdre ou si peu, peut se permettre de détruire la vertu et la réputation d'une femme de plus haut rang que lui.
Accumulation montrant ce que l'homme peut faire de plus abject envers une femme.
Troisième mouvement : « Si je n'étais assurée… la plus mordante satire »
Pour illustrer ses considérations générales, Zilia va s'appuyer sur un exemple. Avant tout, elle prend des précautions oratoires envers Aza : la suite de ses explications lui paraît tellement improbable qu'elle se rassure en disant qu'Aza va les constater de lui-même quand il viendra la chercher. Le lecteur ne peut s'empêcher de sourire à de telles précautions et à de telles critiques de Zilia car Aza, par son infidélité, ne manque-t-il pas de respect lui-aussi à Zilia, donc à la femme ?
Question rhétorique qui attend l'approbation d'Aza et qui met en évidence que la vertu des Incas repose sur la simplicité à la différence des Français.
Zilia critique la condition injustite des femmes : en France, aucune différence n'est faite par rapport à la force du sexe féminin naturellement inférieure à celle de l'homme car dans son pays, les lois dispensaient les femmes de tout travail pénible. Zilia distingue ainsi la femme pauvre accablée par des travaux pénibles et la femme noble qui n'a d'existence que par son apparence physique qu'elle doit soigner pour être le « jouet de la séduction ou de la méchanceté des hommes ». Dans les deux cas, les femmes sont soumises aux hommes.
Derrière le regard de Zilia se dissimule celui de Françoise de Graffigny. Cette dernière critique la société de son temps et la place accordée aux femmes, une place bien mineure les réduisant soit à la vie de famille soit au couvent soit à la soumission à l'homme. Elle ne pouvait être libre et indépendante physiquement, financièrement, intellectuellement car elle n'avait pas accès aux études. N'est-ce pas une façon de montrer que Zilia a conquis progressivement son indépendance pour devenir une femme libre à l'image de son auteure ?