Sommaire
IPremier mouvement : « Jusqu'ici… seul inventer »IIDeuxième mouvement : « Le gouvernement de cet empire… sans honte. »IIITroisième mouvement : « La connaissance… me ranger ? » Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.
Dernière modification : 21/10/2026 - Conforme au programme 2026-2027
Jusqu'ici, mon cher Aza, tout occupée des peines de mon cœur, je ne t'ai point parlé de celles de mon esprit ; cependant elles ne sont guère moins cruelles. J'en éprouve une d'un genre inconnu parmi nous, et que le génie inconséquent de cette nation pouvait seul inventer.
Le gouvernement de cet empire, entièrement opposé à celui du tien, ne peut manquer d'être défectueux. Au lieu que la Capa Inca est obligé de pourvoir à la subsistance de ses peuples, en Europe, les souverains ne tirent la leur que des travaux de leurs sujets ; aussi les crimes et les malheurs viennent-ils presque tous des besoins mal satisfaits.
Les malheurs des nobles en général naissent des difficultés qu'ils trouvent à concilier leur magnificence apparente avec leur misère réelle.
Le commun des hommes ne soutient son état que par ce qu'on appelle commerce ou industrie ; la mauvaise foi est le moindre des crimes qui en résultent.
Une partie du peuple est obligée pour vivre de s'en rapporter à l'humanité des autres ; elle est si bornée, qu'à peine ces malheureux ont-ils suffisamment pour s'y empêcher de mourir.
Sans avoir de l'or, il est impossible d'acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes. Sans posséder ce qu'on appelle du bien, il est impossible d'avoir de l'or, et, par une inconséquence qui blesse les lumières naturelles et qui impatiente la raison, cette nation insensée attache de la honte à recevoir de tout autre que du souverain ce qui est nécessaire au soutien de sa vie et de son état : ce souverain répand ses libéralités sur un si petit nombre de ses sujets en comparaison de la quantité des malheureux qu'il y aurait autant de folie à prétendre y avoir une part que d'ignominie à se délivrer par la mort de l'impossibilité de vivre sans honte.
La connaissance de ces tristes vérités n'excita d'abord dans mon cœur que de la pitié pour les misérables et de l'indignation contre les lois. Mais hélas ! que la manière méprisante dont j'entendis parler de ceux qui ne sont pas riches me fit faire de cruelles de réflexions sur moi-même ! Je n'ai ni or, ni terres, ni adresse ; je fais nécessairement partie des citoyens de cette ville. Ô ciel ! dans quelle classe dois-je me ranger ?
Françoise de Graffigny
Lettres d'une Péruvienne, lettre 20
1747
Premier mouvement : « Jusqu'ici… seul inventer »
Cette vingtième lettre s'adresse encore à Aza. L'interpellation habituelle « mon cher Aza » souligne tant la tendresse que l'amour qui lui sont accordés.
Zilia se confie toujours à Aza, non cette fois pour lui faire part « des peines de [son] cœur » mais celles de son « esprit ». Cela marque une évolution dans le comportement de Zilia. Elle commence à mieux comprendre la société française dans laquelle elle évolue : elle ne soutient pas son mode de fonctionnement, elle s'en étonne pour mieux le critiquer. Françoise de Graffigny suggère ainsi que son héroïne s'engage sur les voies de l'indépendance.
Deuxième mouvement : « Le gouvernement de cet empire… sans honte. »
Françoise de Graffigny s'engage dans des considérations économiques et politiques. Le regard étranger de Zilia lui permet de glisser une critique de la société de son temps, comme le suggère l'opposition utilisée dès la première phrase du second paragraphe de cet extrait : « Le gouvernement de cet empire, entièrement opposé à celui du tien, ne peut manquer d'être défectueux. » Suit immédiatement une comparaison entre la gestion du chef Inca et des dirigeants du peuple français.
Zilia s'indigne des injustices sociales comme le souligne la négation restrictive « ne que » dans la phrase suivante : « les souverains ne tirent la leur que des travaux de leurs sujets ». Si le souverain français est riche, c'est grâce à celui qui travaille. Zilia ne peut comprendre et supporter ce mode de fonctionnement.
L'auteur glisse ainsi une critique de la société française du XVIIIe siècle basée sur les trois ordres : la noblesse, le clergé, le tiers état. Dans ce passage, la noblesse est riche ; le tiers état est pauvre.
Zilia s'étonne aussi du fonctionnement qui repose uniquement sur le souci du « commerce » ou de l' « industrie ».
L'autre découverte de Zilia, qui sera elle aussi source d'indignation face à tant d'injustices, est la place de l'or. Sans lui, l'homme dans la société n'est rien : « Sans avoir de l'or, il est impossible d'acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes. » Zilia ne comprend pas comment un bien donné par la nature peut être soumis à une relation marchande et donc commerciale.
Elle en vient enfin à critiquer une autre injustice qui amplifie la précédente : le souverain crée des injustices entre les hommes par son système de préférences et par la disproportion entre le nombre de riches et de pauvres. Ces derniers sont bien évidemment les plus nombreux. Françoise de Graffigny suggère-t-elle là les reproches faits à Louis XV à la fin de son règne ?
Antithèse qui montre, selon Zilia, le malheur des nobles : leur bonheur fondé sur des apparences et sur la richesse ne peut être que factice.
Métaphore pour désigner la société française.
Troisième mouvement : « La connaissance… me ranger ? »
Zilia réalise la critique de la société française faite d'injustices entre les riches et les pauvres toujours plus accablés par leur propre situation. Le regard critique que Zilia porte montre sa propre évolution : elle est dans une démarche d'apprentissage, elle comprend mieux ce qui se passe autour d'elle. Elle évolue. Elle ne peut que retourner sur elle cette prise de conscience et par déduction, lui sembler appartenir à la catégorie des pauvres n'ayant « ni or, ni terres, ni adresse ». Zilia souligne ainsi sa position d'étrangère : elle est peinée et se sent humiliée.
Question rhétorique qui souligne que Zilia porte, après un regard critique sur la société, une réflexion sur elle-même interrogeant sa situation et son statut.