Sommaire
IPremier mouvement : « Il y avait longtemps… de plus difficile. »IIDeuxième mouvement : « Je crains pourtant… point de conscience. »IIITroisième mouvement : « Je vous avoue… sa singularité. » Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.
Dernière modification : 21/10/2026 - Conforme au programme 2026-2027
Il y avait longtemps que nous ne parlions plus des mondes, Madame L. M. D. G. et moi, et nous commencions même à oublier que nous en eussions jamais parlé, lorsque j'allai un jour chez elle, et y entrai justement comme deux hommes d'esprit et assez connus dans le monde en sortaient. Vous voyez bien, me dit-elle aussitôt qu'elle me vit, quelle visite je viens de recevoir ; je vous avouerai qu'elle m'a laissée avec quelque soupçon que vous pourriez bien m'avoir gâté l'esprit. Je serais bien glorieux, lui répondis-je, d'avoir eu tant de pouvoir sur vous, je ne crois qu'on pût rien entreprendre de plus difficile. Je crains pourtant que vous ne l'ayez fait, reprit-elle. Je ne sais comment la conversation s'est tournée sur les mondes, avec ces deux hommes qui viennent de sortir ; peut-être ont-ils amené ce discours malicieusement. Je n'ai pas manqué de leur dire aussitôt que toutes les planètes étaient habitées. L'un d'eux m'a dit qu'il était fort persuadé que je ne le croyais pas ; moi avec toute la naïveté possible, je lui ai soutenu que je le croyais ; il a toujours pris cela pour une feinte d'une personne qui voulait se divertir, et j'ai cru que ce qui le rendait si opiniâtre à ne pas me croire moi-même sur mes sentiments, c'est qu'il m'estimait trop pour s'imaginer que je fusse capable d'une opinion si extravagante. Pour l'autre qui ne m'estime pas tant, il m'a crue sur ma parole. Pourquoi m'avez-vous entêtée d'une chose que les gens qui m'estiment ne peuvent pas croire que je soutienne sérieusement ? Mais, Madame, lui répondis-je, pourquoi la souteniez-vous sérieusement avec des gens que je suis sûr qui n'entraient dans aucun raisonnement qui fût un peu sérieux ? Est-ce ainsi qu'il faut commettre les habitants des planètes ? Contentons-nous d'être une petite troupe choisie qui les croyons, et ne divulguons pas nos mystères dans le peuple. Comment, s'écria-t-elle, appelez-vous peuple les deux hommes qui sortent d'ici ? Ils ont bien de l'esprit, répliquai-je, mais ils ne raisonnent jamais. Les raisonneurs, qui sont gens durs, les appelleront peuple sans difficulté. D'autre part ces gens-ci s'en vengent en tournant les raisonneurs en ridicules, et c'est ce me semble, un ordre très établi que chaque espèce méprise ce qui lui manque. Il faudrait, s'il était possible, s'accommoder à chacune ; il eût bien mieux valu plaisanter des habitants des planètes avec ces deux hommes que vous venez de voir, puisqu'ils savent plaisanter, que d'en raisonner, puisqu'ils ne le savent pas faire. Vous en seriez sortie avec leur estime, et les planètes n'y auraient pas perdu un seul de leurs habitants. Trahir la vérité ! dit la Marquise. Vous n'avez point de conscience. Je vous avoue, répondis-je, que je n'ai pas grand zèle pour ces vérités-là, et que je les sacrifie volontiers aux moindres commodités de la société. Je vois, par exemple, à quoi il tient, et à quoi il tiendra toujours, que l'opinion des habitants des planètes ne passe pour aussi vraisemblable qu'elle l'est ; les planètes se présentent toujours aux yeux comme des corps qui jettent de la lumière, et non point comme de grandes campagnes ou de grandes prairies ; nous croirions bien que des prairies et des campagnes seraient habitées, mais des corps lumineux, il n'y a pas de moyen. La raison a beau venir nous dire qu'il y a dans les planètes des campagnes, des prairies, la raison vient trop tard, le premier coup d'œil a fait son effet sur nous avant elle, nous ne la voulons plus écouter, les planètes ne sont que des corps lumineux ; et puis comment seraient faits leurs habitants ? Il faudrait que notre imagination nous représentât aussitôt leurs figures ; elle ne le peut pas ; c'est le plus court de croire qu'ils ne le sont point. Voudriez-vous que pour établir les habitants des planètes dont les intérêts me touchent d'assez loin, j'allasse attaquer ces redoutables puissances qu'on appelle les sens et l'imagination ? Il faudrait bien du courage pour cette entreprise ; on ne persuade pas facilement aux hommes de mettre leur raison en la place de leurs yeux. Je vois quelquefois bien des gens assez raisonnables pour vouloir bien croire, après mille preuves, que les planètes sont des Terres ; mais ils ne le croient pas de la même façon qu'ils le croiraient s'ils ne les avaient pas vues sous une apparence différente, il leur souvient toujours de la première idée qu'ils en ont prise, et ils n'en reviennent pas bien. Ce sont ces gens-là qui en croyant notre opinion, semblent cependant lui faire grâce, et ne la favoriser qu'à cause d'un certain plaisir que leur fait sa singularité.
Fontenelle
Entretiens sur la pluralité des mondes
1686
Premier mouvement : « Il y avait longtemps… de plus difficile. »
Le narrateur philosophe mentionne explicitement la coupure temporelle avec le dernier entretien qui correspond au Cinquième Soir. Un temps certain s'est écoulé entre les deux.
Lorsque le narrateur philosophe retourne voir la Marquise, cette dernière vient de recevoir « deux hommes d'esprit » qui auraient semé le doute en elle : plus exactement, elle remet en question l'enseignement qu'elle a reçu du narrateur philosophe. Il s'en défend. Fontenelle ménage ainsi le suspens de ses lecteurs et use d'une stratégie propre à remotiver la lecture du dernier entretien.
Deuxième mouvement : « Je crains pourtant… point de conscience. »
La Marquise a abordé avec ces « deux hommes d'esprit » la question des habitants des planètes. Elle semble avoir reçu une autre leçon et surtout ne pas avoir été crue dans ses propos. Un homme la croit, l'autre non. Là se mélangent savoirs et sentiments. Celui qui ne la croit pas est celui qui ne l'estime pas. Elle ne comprend pas une telle réaction.
Propositions subordonnées relatives ; compléments de leur antécédent respectif, elles permettent de préciser l'attitude des deux hommes rencontrés par la Marquise et de mieux cerner leur personnalité.
Le narrateur philosophe lui explique que raisonner ne peut se faire avec tout le monde, tout le monde n'en a pas les compétences. Les connaissances scientifiques ne peuvent être développées au peuple ! Fontenelle pointe du doigt et critique par le biais du narrateur philosophe ceux qui croient avoir des connaissances, ceux qui se font passer pour savants alors qu'il n'en est rien. Il vaut mieux s'adapter à ces derniers, ne rien leur apprendre car tout est vain. Avec de telles personnes, il est préférable de rester au niveau de la plaisanterie. La Marquise est en colère de voir que la vérité peut être trahie en certaines circonstances.
Troisième mouvement : « Je vous avoue… sa singularité. »
Le narrateur philosophe explique ne pas perdre son temps avec des personnes qui n'ont pas de réelles dispositions, de réelles facultés intellectuelles pour réfléchir, pour raisonner, pour apprendre. Il préfère ainsi s'économiser, garder son savoir pour le partager avec des personnes du même niveau que lui ; il se contente de donner la réplique en société pour obtenir la tranquillité. Conscient de son attitude stratégique, cela ne le dérange point.
Comparaison pour montrer la manière dont fonctionne le sens de la vue et donc pour Fontenelle, de préciser le raisonnement qu'il est en train de développer.
De là, il explique à la Marquise le rôle de l'imagination et celui de la raison. L'imagination est souvent première car elle découle du sens de la vue, sens par lequel on perçoit quasi immédiatement les éléments de la nature que la vue nous offre. Il est difficile pour l'homme de se défaire de ce qu'il a vu pour laisser plus de liberté et d'ampleur à sa réflexion qui, dans ce cas, demeure secondaire. Certaines personnes ne peuvent donc se défaire de l'imagination qui reste première en eux. Ces dernières peuvent néanmoins adhérer aux savoirs scientifiques exposés s'ils font appel à leur propre imagination et leur procurent en ce sens une forme de satisfaction.