Histoire et violenceCours

Le XXe siècle est marqué par la violence des guerres, qui ont radicalement changé la manière de percevoir le monde. Les sociétés totalitaires et les génocides ont traumatisé les êtres humains. De nombreuses questions se posent alors, et notamment celle-ci : comment expliquer la montée en puissance de la violence ? Les écrivains et les philosophes s'engagent et dénoncent la violence sous toutes ses formes. Ils cherchent à comprendre pourquoi toutes les sociétés humaines font l'expérience de la violence, si elle est le propre de l'homme, si on peut s'en libérer. Ils espèrent pouvoir sortir de la violence. Au XXIe siècle, le développement des mouvements de justice sociale prouve que la violence est toujours bien d'actualité, tout comme le combat pour une société plus juste et moins inégalitaire.

histoire et violence XXe siècle XXIe siècle
I

Définition de la violence

La violence n'est pas une notion simple à définir. Elle est souvent associée à l'idée de guerre. Pour certains intellectuels, la violence est inhérente à l'humain. Pour d'autres, elle ne fait pas partie de la nature humaine mais a servi à justifier des guerres.

Violence

La violence représente l'utilisation de la force ou d'un pouvoir, qu'il soit physique ou psychique, pour contraindre, dominer ou tuer. Ainsi, elle s'accompagne de la notion de souffrance.

Ayant fait l'expérience de la Première Guerre mondiale, Alain met par écrit ses expériences de soldat dans Mars ou la guerre jugée. Il évoque tous les phénomènes historiques liés à la guerre : la révolte, le pouvoir, la situation du prolétariat, la violence, etc. Il explique que les hommes ne font pas la guerre par goût pour la violence, mais pas ambition, par volonté de gouverner.

« Je conçois donc, à la manière de Platon, un homme construit comme nous sommes tous, tête, poitrine et ventre ; et je cherche ce qui, dans cet assemblage, fait naturellement paix, guerre, ou commerce. De la partie dirigeante, qui est la tête, je ne dirai rien maintenant, sinon qu'il me semble qu'elle n'approuve pas la guerre, mais qu'elle s'y laisse entraîner. Personne n'a voulu la guerre, à les entendre ; et je crois qu'ils sont tous sincères en cela. Je cherche donc quelque chose qui soit plus fort que la tête, et qui l'entraîne malgré elle. Or le ventre est exigeant ; ses besoins principaux, qui sont de nutrition, ne souffrent point de délai. Il faut acquérir et consommer ; par travail et échange, si l'on peut ; par violence et meurtre si l'on ne peut autrement. Voilà donc la guerre ? Mais point du tout. C'est vol et pillage : ce n'est point guerre. Je ne puis appeler guerre, en l'individu que je veux considérer, cette chasse sans pitié que la faim, l'avidité, la convoitise, la peur de manquer éperonnent. »

Alain

Mars ou la guerre jugée

1921

Dans cet extrait, le philosophe Alain utilise la métaphore du corps humain pour comprendre l'origine de la violence. Il met en évidence que la partie ventrale du corps humain est celle qui est à l'origine des « vols et pillages ». La violence serait le résultat d'intérêts individualistes. C'est la raison pour laquelle on ne peut pas nommer cela la « guerre », qui ne devrait relever que d'intérêts économiques pour une société. La guerre incarne la volonté de conquérir quelque chose et de gouverner, tandis que la violence résulte seulement d'une forme de plaisir.

Simone Weil, dans son ouvrage Force et malheur, s'intéresse tout particulièrement à la première guerre connue en littérature, la guerre de Troie, et tente de comprendre les raisons qui poussent à la violence humaine. Pour elle, la violence est un état propre à l'homme dont on ne peut se défaire.

« L'âme souffre violence tous les jours. Chaque matin l'âme se mutile de toute aspiration, parce que la pensée ne peut pas voyager dans le temps sans passer par la mort. Ainsi la guerre efface toute idée de but, même l'idée des buts de la guerre. Elle efface la pensée même de mettre fin à la guerre. La possibilité d'une situation si violente est inconcevable tant qu'on n'y est pas ; la fin est inconcevable quand on y est. Ainsi l'on ne fait rien pour amener cette fin. »

Simone Weil

« L'Iliade ou le poème de la force », Force et malheur

1940

Dans cet extrait, Simone Weil commence par personnifier l'âme pour indiquer que la mort fait partie intégrante de cette dernière : « la pensée ne peut pas voyager dans le temps sans passer par la mort ». La violence est propre à l'homme, il est impossible de s'en défaire, comme l'indiquent les connecteurs logiques conclusifs « ainsi ». La violence fait oublier les raisons qui peuvent pousser à la guerre. Selon Simone Weil, la violence est un cycle infernal dont l'homme ne peut s'extraire.

Dans le chapitre « Sur la violence », extrait du livre Du Mensonge à la violence, Hannah Arendt met en avant l'idée selon laquelle la violence est un phénomène politique distinct du pouvoir et de la force brute. Selon elle, la politique ne va pas sans la violence. En effet, elle explique que les révolutions et les fondations de corps politiques se font dans la violence : la violence ne serait pas le propre de l'homme mais plutôt de la société dans laquelle il vit.

« Si la guerre est encore présente, ce n'est pas qu'il se trouve au fond de l'espèce humaine une secrète aspiration à la mort, non plus qu'un irrépressible instinct d'agression, ce n'est pas même, ce qui serait plus plausible en fin de compte, le fait que le désarmement puisse présenter, d'un point de vue économique et social, de très sérieux inconvénients ; cela provient tout simplement du fait qu'on n'a pas encore vu apparaître sur la scène politique d'instance capable de se substituer à cet arbitre suprême des conflits internationaux. Hobbes n'a-t-il pas dit, fort justement, que "sans l'épée, les pactes ne sont que des mots ?" »

Hannah Arendt

« Sur la violence », Du mensonge à la violence

1972

Dans cet extrait, Hannah Arendt indique par l'utilisation de phrases négatives que la guerre ne fait pas partie intégrante de la nature humaine. Elle remet en cause les excuses qui servent à justifier la guerre. En outre, elle dénonce, à travers la périphrase hyperbolique de « l'arbitre suprême des conflits internationaux », le fait que les intérêts de la guerre prennent toujours le pas sur les intérêts humains. C'est la raison pour laquelle elle continue avec une question rhétorique en citant Hobbes, qui pensait que l'homme était un loup pour l'homme : l'homme est prêt à tuer pour obtenir ce qu'il veut. S'il n'y a pas de bataille, alors aucun traité ne peut être respecté, c'est la menace de la violence qui permet à l'homme de respecter ses engagements.

II

Les différentes formes de violence

Il existe divers types de violence selon les époques et les sociétés. Les violences les plus facilement perceptibles sont celles qui s'expriment lors des conflits. Néanmoins, il existe également une violence sociale qui intervient dans un espace plus restreint au sein de la société. Constater que la violence a toujours existé pousse à se demander si la violence est irréductible.

A

La guerre

La guerre est le propre de l'homme depuis qu'il existe. Il existe différents types de guerres, et certaines semblent nécessaires à la survie des hommes. En effet, alors que certaines guerres sont des guerres de conquête, d'autres se présentent comme des guerres de libération (la lutte contre le nazisme lors de la Seconde Guerre mondiale, par exemple). 

1

Les guerres de conquête

Depuis l'Antiquité, les hommes cherchent à conquérir le plus de territoires possibles pour montrer leur puissance et développer leur économie. Acquérir une terre, c'est avoir accès à des richesses et à des voies de communication. On justifie alors les massacres au profit du développement des territoires. Dès le Moyen Âge, on cherche à étendre les territoires grâce aux guerres menées par un roi ou un suzerain. On voit également apparaître à la même époque un nouveau type de guerre : la guerre de conquête religieuse.

Les croisades sont un exemple de guerre pour des raisons religieuses.

À partir de 1492 et de la découverte de l'Amérique, on prend réellement conscience qu'il existe un monde inconnu, on justifie alors les guerres et les massacres sur les nouveaux continents par la volonté de « découvrir » le monde et ses secrets.

2

Les guerres de libération

Certaines guerres se déclenchent pour retrouver des relations plus pacifiées. Bien qu'elles soient la cause de centaines de milliers de morts, il n'en reste pas moins qu'elles semblent nécessaires pour instaurer la paix et libérer des populations. 

Il existe de nombreuses guerres et luttes qui ont été menées dans le but d'acquérir de la liberté : 

La Révolution française, en 1789, a pour but de renverser la monarchie absolue et aboutit à la Déclaration des droits de l'homme. 

La guerre de Sécession ou guerre civile américaine oppose les États-Unis d'Amérique aux États confédérés d'Amérique de 1861 à 1865. Abraham Lincoln souhaite abolir totalement l'esclavagisme. Durant quatre années, plus de 600 000 personnes ont été tuées, mais cette guerre permet la fin de l'esclavage aux États-Unis.

Au XXe siècle, la guerre d'Indochine, également appelée guerre d'indépendance d'Indochine, se déroule de 1946 à 1954, et permet la décolonisation des territoires asiatiques occupés par la France depuis le début du XXe siècle.

On constate donc que les guerres peuvent être engagées pour l'acquisition d'une plus grande liberté humaine.

B

Les régimes oppressifs

Au XXe siècle, les régimes oppressifs se multiplient : il s'agit de régimes qui abusent de leur autorité au détriment des populations. Certains tendent vers le totalitarisme ou commettent des actes de barbarie, des crimes de masse ou des génocides.

Les régimes oppressifs, c'est-à-dire qui privent de libertés leurs populations et les surveillent, se sont multipliés au XXe siècle. Plusieurs perdurent encore aujourd'hui.

Le régime en vigueur en Russie est un régime oppressif.

Il existe également des régimes totalitaires, dont les plus inquiétants sont nés au XXe siècle, comme le nazisme, le fascisme, le franquisme ou encore le stalinisme.

Totalitaire

L'adjectif « totalitaire » apparaît pour la première fois en Italie en 1923 et désigne un régime qui n'admet aucune opposition et dans lequel l'État cherche à confisquer la totalité des activités de la société.

Dans son œuvre Les Origines du totalitarisme, Hannah Arendt définit le totalitarisme comme un « système tendant à la totalité », qui se caractérise par son idéologie, sa propagande et le culte de son chef.

« Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs leaders en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les oublie et la facilité surprenante avec laquelle on les remplace. […] Les mouvements totalitaires visent et réussissent à organiser des masses – non pas des classes, comme les vieux partis d'intérêts des États-nations européens ; non pas des citoyens ayant des opinions sur, et des intérêts dans le maniement des affaires publiques, comme les partis des pays anglo-saxons. »

Hannah Arendt

Les Origines du totalitarisme

© Le Seuil, coll. Points (1972), 1951

Avec l'apparition des régimes communistes et du régime hitlérien est apparue une nouvelle forme d'oppression que Hannah Arendt nomme « totalitarisme ». Elle indique dans cet extrait que le totalitarisme naît dans les pays à forte densité de population car ils nécessitent la mise en place d'une organisation politique.

Certains régimes totalitaires ont perpétré des crimes de masse ou des génocides, comme le régime nazi avec le génocide des juifs et des Tsiganes. Vassili Grossman a raconté le destin d'une mère juive, obligée de quitter son domicile en Ukraine pour aller vivre dans le ghetto.

« Ce même matin on m'a rappelé que j'étais une Juive. Des Allemands passaient dans des camions en criant : « Juden kaputt ! » Et puis des voisins me l'ont rappelé eux aussi… J'ai constaté que les hommes qui appellent à libérer la Russie des Juifs, sont aussi ceux qui s'humilient devant les Allemands, serviles et pitoyables...

Peu de temps après on a annoncé la création d'un ghetto. On avait collé sur les murs des maisons de petites affiches jaunes : « Tous les habitants juifs sont invités à déménager dans le quartier de la Ville Vieille avant le 15 juillet à 6 heures »…

Les gens vivent dans le ghetto comme s'ils avaient de longues années devant eux. Les coiffeurs, les cordonniers, les tailleurs, les médecins… tous travaillent… Et au même moment des Allemands font irruption dans le ghetto et se livrent au pillage, des sentinelles tirent sur des enfants à travers les barbelés en guise de divertissement et des témoignages confirment que notre sort doit se décider d'un jour à l'autre… »

Vassili Grossman

Vie et Destin

© L'Âge d'homme, 1980

Dans cet extrait, on voit que les nazis se montrent particulièrement violents à l'encontre de la population juive qu'ils ont forcée à vivre dans des ghettos : « des Allemands font irruption dans le ghetto et se livrent au pillage, des sentinelles tirent sur des enfants à travers les barbelés en guise de divertissement ». Le mot « divertissement » souligne que les nazis voient l'action de tuer des enfants comme un jeu.

C

La violence dans la société

Dans la société, au quotidien, il existe des violences, comme des agressions physiques. Il existe également une violence plus sournoise, qui repose sur un système injuste privilégiant les plus riches et excluant certaines personnes. 

Karl Marx, dans son ouvrage Le Capital, montre que dans le système capitaliste il y a une hiérarchisation des rapports sociaux entre les classes et un fossé qui se creuse entre les différentes classes sociales. C'est une idée qui est reprise au XXIe siècle par Serge Paugam, dans son œuvre Les Inégalités sociales face à la détresse psychologique. Sociologie de la souffrance urbaine, qui explique que les sociétés sont hiérarchisées en fonction des richesses de chacun et que les plus pauvres sont géographiquement installés dans des « zones » à l'écart des plus riches.

« Les cités socialement disqualifiées s'écartent de ce modèle du quartier populaire intégré. Les ménages pauvres, confrontés à la précarité, au chômage ou à l'inactivité, y sont surreprésentés. La disqualification sociale dont ils font l'objet en tant que ménages disqualifie aussi l'espace de résidence. Ces cités font l'objet d'un ciblage spatial qui les stigmatise ainsi que les habitants qui y vivent et les institutions qui les représentent, notamment l'école. Le processus de disqualification spatiale se traduit peu à peu par une identité négative des habitants. On assiste au départ des locataires les moins pauvres, remplacés par des catégories jugées plus défavorisées, souvent d'origine étrangère. La stigmatisation des lieux est par ailleurs renforcée par le rôle des médias : classement des quartiers difficiles, reportages émotionnels sur la violence urbaine ; violence symbolique. »

Serge Paugam

Les Inégalités sociales face à la détresse psychologique. Sociologie de la souffrance urbaine

2009

Les inégalités sociales ne cessent de se creuser entre les personnes riches et les plus pauvres, et la société « stigmatise » les quartiers où vivent les plus pauvres. Le rôle des médias semble essentiel dans cette distinction puisque ce sont eux qui intensifient cet écart, comme le montre l'énumération des titres des reportages « classement des quartiers difficiles, reportages émotionnels sur la violence urbaine ; violence symbolique. »

III

La dénonciation de la violence en littérature

Au XXe siècle, la littérature s'engage pleinement dans la dénonciation de la violence. Les écrivains abordent la question de la déshumanisation. La violence et l'absurdité des conflits sont dénoncées en littérature. On parle de littérature engagée car plusieurs écrivains s'engagent contre la guerre ou font partie de la Résistance.

A

La question de la déshumanisation

Dans la première partie du XXe siècle, les auteurs s'intéressent de près à la guerre et aux effets de la violence sur les hommes. En effet, ils pensent que la violence peut avoir un effet dévastateur sur les hommes, qui sont hantés par ce qu'ils ont vu, ce qu'ils ont fait ou ce qu'ils ont subi. Ainsi, les auteurs s'attachent à mettre en scène un héros déshumanisé, aux antipodes du héros traditionnel romanesque. Ce héros subit des événements qui le dépassent, il est en proie à la fatalité.

Dans Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Céline présente un héros qui s'engage dans la Première Guerre mondiale sans savoir pourquoi, il découvre une bataille dont il ne comprend ni le but ni le fonctionnement et perd petit à petit son humanité.

« Elle me tracassait avec les choses de l'âme, elle en avait plein la bouche. L'âme, c'est la vanité et le plaisir du corps tant qu'il est bien portant, mais c'est aussi l'envie d'en sortir du corps dès qu'il est malade ou que les choses tournent mal. On prend des deux poses celle qui vous sert le plus agréablement dans le moment et voilà tout ! Tant qu'on peut choisir entre les deux, ça va. Mais moi, je ne pouvais plus choisir, mon jeu était fait ! J'étais dans la vérité jusqu'au trognon, et même que ma propre mort me suivait pour ainsi dire pas à pas. J'avais bien du mal à penser à autre chose qu'à mon destin d'assassiné en sursis, que tout le monde d'ailleurs trouvait pour moi tout à fait normal. »

Louis-Ferdinand Céline

Voyage au bout de la nuit

© Denoël et Steele, 1932

Cet extrait plonge le lecteur dans les pensées du personnage principal, Bardamu, qui semble totalement désabusé depuis qu'il a vécu les horreurs de la guerre. Pour exprimer cette idée, le narrateur utilise un langage familier : « J'étais dans la vérité jusqu'au trognon », pour tenter d'être le plus réaliste possible dans ses propos. Le personnage semble extérieur au monde qui l'entoure, totalement désabusé à cause de la guerre. Il se montre fataliste, ne voit aucun avenir possible pour lui, comme l'indique l'emploi de la négative et du temps du passé : « Mais moi, je ne pouvais plus choisir, mon jeu était fait ! ».

B

La dénonciation de la guerre et de ses horreurs

Au XXe siècle, les écrivains qui dénoncent l'absurdité de la guerre et l'inaction des sociétés face à la montée de la violence sont nombreux. 

Le roman Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline présente un héros qui découvre une bataille dont il ne comprend rien. Ce roman est une dénonciation de l'absurdité de la guerre et de sa violence.

« — Mais c'est impossible de refuser la guerre, Ferdinand ! Il n'y a que les fous et les lâches qui refusent la guerre quand leur Patrie est en danger…
— Alors vivent les fous et les lâches ! Ou plutôt survivent les fous et les lâches ! Vous souvenez-vous d'un seul nom par exemple, Lola, d'un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ?... Avez-vous jamais cherché à en connaître un seul de ces noms ?... Non, n'est-ce pas ?... Vous n'avez jamais cherché ? Ils vous sont aussi anonymes, indifférents et plus inconnus que le dernier atome de ce presse-papiers devant nous, que votre crotte du matin... Voyez donc bien qu'ils sont morts pour rien, Lola ! Pour absolument rien du tout, ces crétins ! Je vous l'affirme ! La preuve est faite ! Il n'y a que la vie qui compte. Dans dix mille ans d'ici, je vous fais le pari que cette guerre, si remarquable qu'elle nous paraisse à présent, sera complètement oubliée... À peine si une douzaine d'érudits se chamailleront encore par-ci, par-là, à son occasion et à propos des dates des principales hécatombes dont elle fut illustrée... C'est tout ce que les hommes ont réussi jusqu'ici à trouver de mémorable au sujet les uns des autres à quelques siècles, à quelques années et même à quelques heures de distance... Je ne crois pas à l'avenir, Lola... »

Louis-Ferdinand Céline

Voyage au bout de la nuit

© Denoël et Steele, 1932

Céline imagine l'histoire d'un homme, Ferdinand Bardamu, qui fait l'expérience des atrocités de la guerre. Après avoir subi les horreurs des tranchées, il est soigné dans un hôpital et se confie sur ce qu'il a vécu et affirme refuser la guerre à présent. Pour défendre son propos, il utilise diverses stratégies argumentatives, comme par exemple l'usage d'un argument d'autorité (c'est-à-dire que l'on ne peut pas réfuter) emprunté à l'histoire : « Vous souvenez-vous d'un seul nom par exemple, Lola, d'un de ces soldats tués pendant la guerre de Cent Ans ». De même, il emploie des questions rhétoriques qui doivent faire réfléchir Lola et la faire changer de point de vue sur la guerre.

Au théâtre, les dramaturges dénoncent la montée du totalitarisme en Europe et appellent à la révolte contre cette violence politique. C'est notamment ce que fait Jean Anouilh en reprenant l'histoire mythique d'Antigone dans sa tragédie éponyme en 1944.

« ANTIGONE.
Tu me tiens dans tes mains : veux-tu plus que ma mort ?

CRÉON.
Nullement : avec elle, j'ai tout ce que je veux.

ANTIGONE.
Alors pourquoi tarder ? Pas un mot de toi qui me plaise, et j'espère qu'aucun ne me plaira jamais. Et, de même, ceux dont j'use ne sont-ils pas faits pour te déplaire ? Pouvais-je cependant gagner plus de noble gloire que celle d'avoir mis mon frère au tombeau ? Et c'est bien ce à quoi tous ceux que tu vois là applaudiraient aussi, si la peur ne devait leur fermer la bouche. Mais c'est – entre beaucoup d'autres – l'avantage de la tyrannie qu'elle a le droit de dire et de faire absolument ce qu'elle veut.

CRÉON.
Toi seule penses ainsi parmi ces Cadméens. »

Jean Anouilh

Antigone

© Éditions de la Table ronde, 1946

Dans cet extrait, Antigone fait face à son oncle, Créon, devenu le tyran de la ville de Thèbes. Le caractère inflexible de Créon rappelle les dictateurs de la Seconde Guerre mondiale : « Nullement : avec elle, j'ai tout ce que je veux. » Antigone incarne la figure de dénonciation de la violence, elle utilise des questions rhétoriques et les réponses qu'elle y apporte : « Et c'est bien ce à quoi tous ceux que tu vois là applaudiraient aussi, si la peur ne devait leur fermer la bouche. »

Dans « Seule demeure la langue maternelle », Hannah Arendt évoque le régime nazi et plus particulièrement les chambres à gaz pour dénoncer la violence concentrationnaire et exterminatoire.

« Nous avons désespérément besoin, pour l'avenir, de l'histoire vraie de cet enfer construit par les nazis. Non seulement parce que ces faits ont changé et empoisonné l'air même que nous respirons, non seulement parce qu'ils peuplent nos cauchemars et imprègnent nos pensées jour et nuit, mais aussi parce qu'ils sont devenus l'expérience fondamentale de notre époque de détresse fondamentale. »

Hannah Arendt, entretien avec Günter Gaus

« Seule demeure la langue maternelle »

1964

Pour pouvoir résister à la guerre et à la violence, l'homme a besoin de connaître et de prendre conscience des actes de barbarie commis pour accéder à la liberté, selon Hannah Arendt. C'est la raison pour laquelle elle évoque dans une métaphore (« enfer ») les chambres à gaz construites par les nazis, et leurs conséquences.

C

La littérature engagée dans la Résistance

Durant la Seconde Guerre mondiale, la littérature devient plus engagée. Philosophes et écrivains s'attachent à unir les sociétés pour renverser les régimes en place et gagner leur liberté. Plusieurs intellectuels font partie de la Résistance.

En 1948, Jean-Paul Sartre fait publier son essai Qu'est-ce que la littérature ?, qui se présente comme un manifeste au sujet de la littérature engagée. Il indique que les écrivains doivent s'engager totalement dans leurs propos et dénoncer les crimes et les guerres.

« Imaginons qu'un parti révolutionnaire mente systématiquement à ses militants pour les protéger contre les incertitudes, les crises de conscience, la propagande adverse. La fin poursuivie est l'abolition d'un régime d'oppression ; mais le mensonge est lui-même oppression. Peut-on perpétuer l'oppression sous prétexte d'y mettre fin ? Faut-il asservir l'homme pour mieux le libérer ? »

Jean-Paul Sartre

Qu'est-ce que la littérature ?

© Gallimard, coll. Blanche, 1948

Dans cet extrait, Sartre cherche à montrer qu'aucune forme d'oppression, comme le mensonge, n'est tolérable, même si elle poursuit un but que l'on pourrait qualifier d'honorable, comme « l'abolition d'un régime d'oppression », puisqu'il indique, à travers une forme concessive, que « le mensonge est lui-même oppression ». Il utilise alors deux questions rhétoriques pour mener le lecteur à une réflexion personnelle.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Paul Éluard s'engage dans le mouvement de la Résistance et rédige le poème « Liberté », qui se présente comme une ode à la liberté face à l'occupation allemande.

Camus fait publier La Peste, roman dans lequel il imagine qu'une épidémie s'abat sur la ville d'Oran, laissant les habitants livrés à eux-mêmes. Tout au long de l'œuvre, on suit les pensées du docteur Rieux, premier témoin de ce fléau. L'épidémie de la peste qui se déroule dans le roman peut être assimilée au nazisme qui s'est répandu durant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, tenter d'éradiquer la peste ou la contenir est une métaphore, il s'agit de lutter contre le totalitarisme.

« Le fléau n'est pas à la mesure de l'homme, on se dit donc que le fléau est irréel, c'est un mauvais rêve qui va passer. Mais il ne passe pas toujours et, de mauvais rêve en mauvais rêve, ce sont les hommes qui passent, et les humanistes en premier lieu, parce qu'ils n'ont pas pris leurs précautions. Nos concitoyens n'étaient pas plus coupables que d'autres, ils oubliaient d'être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l'avenir, les déplacements et les discussions ? Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu'il y aura des fléaux. […] Il essayait de rassembler dans son esprit ce qu'il savait de cette maladie. Des chiffres flottaient dans sa mémoire et il se disait que la trentaine de grandes pestes que l'histoire a connues avait fait près de cent millions de morts. Mais qu'est-ce que cent millions de morts ? Quand on a fait la guerre, c'est à peine si on sait déjà ce qu'est un mort. Et puisqu'un homme mort n'a de poids que si on l'a vu mort, cent millions de cadavres semés à travers l'histoire ne sont qu'une fumée dans l'imagination. »

Albert Camus

La Peste

© Gallimard, 1947

Albert Camus effectue une comparaison entre le fléau qu'est la peste et la guerre. Le docteur Rieux livre ses questionnements : « Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l'avenir, les déplacements et les discussions ? ». Il témoigne pour que ce fléau ne se reproduise pas à nouveau à l'avenir : « Ils se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu'il y aura des fléaux. »

IV

Sortir de la violence 

Pour sortir de la violence humaine qui a ponctué toute l'histoire, les intellectuels cherchent à trouver une solution. Les témoignages deviennent primordiaux pour ne pas oublier les horreurs perpétrées. Un nouvel engagement humaniste voit le jour.

A

Les témoignages pour ne pas oublier

Pour faire face aux diverses violences survenues aux XXe et XXIe siècle dans le monde, les témoignages des rescapés des deux guerres et particulièrement de ceux sortis des camps de concentration se multiplient. Il est important de cultiver la mémoire et de ne pas oublier la violence pour mieux la contrer dans le futur.

Le témoignage a permis à certains survivants de se libérer intérieurement, il a des vertus thérapeutiques (des qualités permettant d'aller mieux). Les témoignages sur les camps de concentration correspondent souvent à une volonté de mettre en place « un signal d'alarme », pour que de telles horreurs ne se reproduisent plus jamais, comme le montre la préface de Si c'est un homme de Primo Levi, œuvre autobiographique dans laquelle l'auteur raconte sa vie dans les camps.

« J'ai eu la chance de n'être déporté à Auschwitz qu'en 1944, alors que le gouvernement allemand, en raison de la pénurie croissante de main-d'œuvre, avait déjà décidé d'allonger la moyenne de vie des prisonniers à éliminer, améliorant sensiblement leurs conditions de vie et suspendant provisoirement les exécutions arbitraires individuelles.

Aussi, en fait de détails atroces, mon livre n'ajoutera-t-il rien à ce que les lecteurs du monde entier savent déjà sur l'inquiétante question de camps d'extermination. Je ne l'ai pas écrit dans le but d'avancer de nouveaux chefs d'accusation, mais plutôt pour fournir des documents à une étude dépassionnée de certains aspects de l'âme humaine. Beaucoup d'entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que « l'étranger, c'est l'ennemi ». Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeure d'un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager ; c'est-à-dire le produit d'une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l'histoire des camps d'extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d'alarme.

Je suis conscient des défauts de structure de ce livre, et j'en demande pardon au lecteur. En fait, celui-ci était déjà écrit, sinon en acte, du moins en intention et en pensée dès l'époque du Lager. Le besoin de raconter aux « autres », de faire participer les « autres », avait acquis chez nous, avant comme après notre libération, la violence d'une impulsion immédiate, aussi impérieuse que les autres besoins élémentaires ; c'est pour répondre à un tel besoin que j'ai écrit mon livre ; c'est avant tout en vue d'une libération intérieure. De là son caractère fragmentaire : les chapitres en ont été rédigés non pas selon un déroulement logique, mais par ordre d'urgence. le travail de liaison, de fusion, selon un plan déterminé, n'est intervenu qu'après.

Il me semble inutile d'ajouter qu'aucun des faits n'y est inventé. »

Primo Levi

Si c'est un homme, (Se questo è un uomo)

trad. Martine Schruoffeneger, © Juillard (1987), 1947

Dans cet extrait, l'auteur explique les raisons de la rédaction de son œuvre. Témoigner est une réponse à un besoin, une nécessité pour vivre mieux : « en vue d'une libération intérieure ». Il s'agit également de se rappeler les atrocités de la guerre pour que cela n'arrive plus jamais dans le futur, c'est ce que l'on appelle le devoir de mémoire : c'est l'espoir que les peuples cessent de s'entretuer.

B

Un nouvel engagement pour la non-violence

Un nouvel engagement pour la non-violence voit le jour : il faut croire en l'humain et espérer le progrès social, l'instauration de la paix. Au XXIe siècle, alors que la violence revient sur le devant de la scène (terrorisme, catastrophes climatiques, mouvements sociaux de grande ampleur, retours de l'extrême droite), de nouveaux mouvements de justice sociale voient le jour.

Albert Camus rédige L'Homme révolté en pleine guerre froide. Dans ce livre, il cherche à mettre en avant la positivité de la révolte dans le but de dénoncer les révolutions qui se donnent le droit de tuer des gens au nom de l'acquisition de la liberté.

« On peut asservir un homme vivant et le réduire à l'état historique de chose. Mais s'il meurt en refusant, il réaffirme une nature humaine qui rejette l'ordre des choses. C'est pourquoi l'accusé n'est produit et tué à la face du monde que s'il consent à dire que sa mort sera juste, et conforme à l'Empire des choses. Il faut mourir déshonoré, ou ne plus être, ni dans la vie, ni dans la mort. Dans ce dernier cas, on ne meurt pas, on disparaît. De même, le condamné, s'il subit un châtiment, son châtiment proteste silencieusement et introduit une fissure dans la totalité. Mais le condamné n'est pas châtié, il est replacé dans la totalité, il édifie la machine de l'Empire. »

Albert Camus

L'Homme révolté

© Gallimard, coll. Folio essais, 1951

Dans cet extrait, Camus compare la servitude à l'état de « chose », c'est-à-dire qui ne sert à rien et dont on peut disposer à sa guise. Il imagine plusieurs cas de figure face à la mort : être révolté, être déshonoré, subir un châtiment. Selon le philosophe, l'homme doit mourir en rejetant « l'ordre des choses », c'est ainsi qu'il ne fera plus partie des rouages du système ou ne contribuera plus au fonctionnement du système. C'est la meilleure façon de sortir du cercle de la violence.

Au XXIe siècle, l'opinion publique est secouée par de nombreuses révélations : la violence à l'encontre des femmes, la violence sociale qui perdure dans les sociétés avec un écart grandissant entre riches et pauvres, la violence à l'encontre des homosexuels, des personnes étrangères ou de couleur, ou encore la violence dans les abattoirs à l'encontre des animaux.

De nombreux mouvements voient le jour pour dénoncer ces violences, comme le mouvement #Metoo, le mouvement contre les violences policières, le mouvement contre le racisme. Le mouvement végane qui voit également le jour est un mouvement nouveau qui se préoccupe des intérêts des animaux et entend défendre une éthique animale. Cette éthique est une éthique du vivant, la revendication d'accorder le droit de vie et d'existence à la nature, de la respecter. Ce mouvement se dresse contre la violence du système capitaliste qui repose sur l'exploitation des plus faibles, et donc sur la violence.

« L'égalité est une idée morale, et non l'affirmation d'un fait. Il n'y a aucune raison logiquement contraignante pour supposer qu'une différence de fait dans les aptitudes de deux personnes justifie une quelconque différence dans la quantité de considération à apporter à leurs besoins et à leurs intérêts. Le principe de l'égalité des êtres humains n'est pas la description d'une hypothétique égalité de fait parmi les humains : c'est une prescription portant sur la manière dont nous devons traiter ces êtres humains. […] Bentham écrivit : « Le jour viendra peut-être où le reste de la création animale acquerra ces droits qui n'auraient jamais pu être refusés à ses membres autrement que par la main de la tyrannie. Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n'est en rien une raison pour qu'un être humain soit abandonné sans recours au caprice d'un bourreau. On reconnaîtra peut-être un jour que le nombre de pattes, la pilosité de la peau, ou la façon dont se termine le sacrum sont des raisons également insuffisantes pour abandonner un être sensible à ce même sort. Et quel autre critère devrait marquer la ligne infranchissable ? Est-ce la faculté de raisonner, ou peut-être celle de discourir ? Mais un cheval ou un chien adulte sont des animaux incomparablement plus rationnels, et aussi plus causants, qu'un enfant d'un jour, ou d'une semaine, ou même d'un mois. Mais s'ils ne l'étaient pas, qu'est-ce que cela changerait ? La question n'est pas : peuvent-ils raisonner ? ni : peuvent-ils parler ? mais : peuvent-ils souffrir ? »

Peter Singer

La Libération animale

1975

Dans cet extrait, Peter Singer développe la thèse selon laquelle l'appartenance à une espèce particulière n'est pas une propriété moralement pertinente. Selon lui, la sensibilité est le premier critère à prendre en considération pour montrer l'appartenance à une communauté morale. Ainsi, tous les êtres sensibles doivent être égaux. Il fait un parallèle avec l'abolition de l'esclavage en France (« Les Français ont déjà découvert que la noirceur de la peau n'est en rien une raison pour qu'un être humain soit abandonné sans recours au caprice d'un bourreau ») pour montrer que l'histoire devra faire changer le statut des animaux. La dernière question rhétorique porte sur la souffrance : pour Peter Singer, si un animal peut souffrir, alors il est à considérer comme un être sensible, et la violence contre lui n'est plus possible.