La scienceExemples et citations

I

Reconnaître la science

« Socrate : (…) En effet les opinions vraies, tant qu'elles demeurent, sont une belle chose, et produisent toutes sortes d'avantages ; mais elles ne veulent guère demeurer longtemps, et elles s'échappent de l'âme de l'homme : en sorte qu'elles ne sont pas d'un grand prix, à moins qu'on ne les arrête en établissant entre elles le lien de la cause à l'effet. C'est, mon cher Ménon, ce que nous avons appelé précédemment réminiscence. Ces opinions ainsi liées deviennent d'abord sciences, et alors demeurent stables. Voilà par où la science est plus précise que l'opinion vraie, et comment elle en diffère par l'enchaînement. »

Platon

Ménon

Platon fait ici remarquer qu'une opinion, même vraie, se caractérise par l'instabilité. Une autre opinion pourrait être choisie à tout instant, en apparaissant plus séduisante. La recherche des causes permet alors de stabiliser l'opinion, alors fondée dans les raisons qui la justifient.

« Lorsque quelqu'un affirme : "Il y a un Dieu", "L'inconscient est le fondement originaire du monde", "Il y a une entéléchie comme principe directeur du vivant", nous ne lui disons pas "Ce que tu dis est faux", mais nous lui demandons : "Qu'est-ce que tu signifies avec tes énoncés ?" Une démarcation très nette apparaît alors entre deux espèces d'énoncés : d'un côté les affirmations telles que les formules de la science empirique ; leur sens peut être constaté par l'analyse logique, plus précisément par le retour aux énoncés les plus simples portant sur le donné empirique. Les autres énoncés, parmi lesquels ceux que l'on vient de citer, se révèlent complètement dénués de signification quand on les prend au sens où l'entend le métaphysicien. »

Manifeste du cercle de Vienne, La conception scientifique du monde. 1929. Dans Manifeste du Cercle de Vienne et autres écrits

 

Sous la direction d'Antonia Soulez, © PUF, 1985, p. 116.

Pour l'empirisme logique du cercle de Vienne, n'ont de sens que les énoncés qui peuvent être décomposés en énoncés simples, appelés « énoncés protocolaires », vérifiés par une observation directe de l'expérience. La scientificité d'un énoncé se caractérise alors par sa capacité à être décomposé en observations vérifiées par l'expérience. 

« En apprenant un paradigme, l'homme de science acquiert à la fois une théorie, des méthodes, et des critères de jugement, généralement en un mélange inextricable. C'est pourquoi, lors des changements de paradigme, il y a généralement déplacement significatif des critères déterminant la légitimité des problèmes et aussi des solutions proposées. »

Thomas Samuel Kuhn

 

La Structure des révolutions scientifiques

trad. Laure Meyer, © Flammarion, collection Champs (1972), p. 155, 1962

Un paradigme scientifique est un ensemble de valeurs et de méthodes partagées par une communauté scientifique. C'est un ensemble contextuel plus large que la seule théorie scientifique, et qui permet de l'interpréter, de le comprendre, et de juger de sa scientificité face aux critères implicites du paradigme. Lorsqu'un paradigme accumule des anomalies par des expériences qui le contredisent, il peut entrer en crise, et être potentiellement abandonné pour un autre au cours du développement de la science. Un changement de paradigme se caractérise alors par l'abandon d'anciens problèmes qui sont posés d'une nouvelle façon dans le nouveau paradigme.

« 3) Toute "bonne" théorie scientifique consiste à proscrire : à interdire à certains faits de se produire. Sa valeur est proportionnelle à l'envergure de l'interdiction. 
4) Une théorie qui n'est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l'irréfutable n'est pas (comme on l'imagine souvent) vertu mais défaut. »

Karl Popper

Conjectures et réfutations : la croissance du savoir scientifique, (Conjectures and refutations)

 

trad. Michelle-Irène Buhot de Launay, Marc Buhot de Launay, © Payot, collection Bibliothèque scientifique (2006), p. 64−65, 1963

Pour Karl Popper, une théorie scientifique se reconnaît par sa capacité à résister à la réfutation davantage que par ses confirmations. Une théorie qui n'est réfutable par aucune expérience que l'on puisse logiquement imaginer n'est pas scientifique. Si une hypothèse se prête à la réfutation par des expériences, et si elle résiste à ces expériences qui auraient pu la réfuter, elle est alors provisoirement vraie. Une hypothèse qui a résisté à la réfutation est dite corroborée.

II

Induction, théorie et expérience

« Ces défauts [du principe de l'induction] proviennent du caractère vague et douteux de la revendication qu'un "grand nombre" d'observations sont faites dans des circonstances "fort variées". Combien d'observations faut-il accumuler pour en obtenir un grand nombre ? Doit-on chauffer une barre métallique dix fois, cent fois, avant de pouvoir conclure qu'elle se dilate toujours quand on la chauffe ? »

Alan Francis Chalmers

Qu'est-ce que la science ? Récents développements en philosophies des sciences : Popper, Kuhn, Lakatos, Feyerabend

© La Découverte, 1987

L'induction est un raisonnement qui part de cas particuliers pour arriver à une conclusion générale. C'est une inférence qui permet de passer de faits singuliers observés dans l'expérience à un énoncé général. Cette inférence pose toutefois le problème de l'indétermination de ses conditions. En effet, le problème de l'induction consiste à se demander s'il est légitime de passer d'observations particulières à une conclusion générale. Il est difficile de justifier la légitimité du passage des cas particuliers à la conclusion générale ; l'identification du nombre nécessaire de cas particuliers expérimentés est vague. 

« Trop souvent nous nous représentons encore l'expérience comme destinée à nous apporter des faits bruts : l'intelligence, s'emparant de ces faits, les rapprochant les uns des autres, s'élèverait ainsi à des lois de plus en plus hautes. Généraliser serait donc une fonction, observer en serait une autre. Rien de plus faux que cette conception du travail de synthèse, rien de plus dangereux pour la science et pour la philosophie. Elle a conduit à croire qu'il y avait un intérêt scientifique à assembler des faits pour rien, pour le plaisir, à les noter paresseusement et même passivement, en attendant la venue d'un esprit capable de les dominer et de les soumettre à des lois. Comme si une observation scientifique n'était pas toujours la réponse à une question, précise ou confuse ! Comme si des observations notées passivement à la suite les unes des autres étaient autre chose que des réponses décousues à des questions posées au hasard ! »

Henri Bergson

La Pensée et le Mouvant. Essais et conférences. VII − « La philosophie de Claude Bernard »

1969

Bergson rappelle ici qu'il est fréquent de séparer l'observation de la généralisation, en oubliant qu'une observation intervient toujours dans le cadre d'une question posée au réel. On pourrait d'ailleurs noter qu'à l'ère actuelle du big data, où les données collectées n'ont jamais été aussi nombreuses, les remarques de Bergson sont particulièrement précieuses : les données ne peuvent être recueillies qu'à partir de théories préalables qui déterminent quoi recueillir et comment le recueillir.

« Il y a donc deux opérations à considérer dans une expérience. La première consiste à préméditer et à réaliser les conditions de l'expérience ; la deuxième consiste à constater les résultats de l'expérience. Il n'est pas possible d'instituer une expérience sans une idée préconçue ; instituer une expérience, avons-nous dit, c'est poser une question ; on ne conçoit jamais une question sans l'idée qui sollicite la réponse. »

Claude Bernard

Introduction à l'étude de la médecine expérimentale

1865

La science ne progresse pas depuis un recueil neutre des données d'observation pour aller vers des généralisations, des lois et des théories scientifiques. Toute expérience a comme point de départ une certaine théorie qui détermine son élaboration, son sens, le recueil des données, les concepts utilisés pour observer, sélectionner les faits, et les organiser.

III

L'ambition scientifique

« Pour le réalisme scientifique, les entités, états et processus décrits par les théories existent vraiment, pour peu que ces théories soient exactes. Protons, photons, champs de force et trous noirs sont aussi réels qu'ongles d'orteils, turbines, tourbillons dans un cours d'eau ou volcans. »

Ian Hacking

Concevoir et expérimenter : thèmes introductifs à la philosophie des sciences expérimentales

trad. Bernard Ducrest, © Christian Bourgois Éditeur, p. 59, 1989

Pour un partisan du réalisme scientifique, la science décrit le réel lui-même, ou autrement dit le monde tel qu'il est. Les concepts utilisés par les scientifiques, mêmes ceux non directement visibles tels que la gravité, un courant électrique, ou des photos, sont alors des descriptions précises de la réalité telle qu'elle est en elle-même. Dire que ces entités existent, c'est dire qu'elles sont au même sens qu'un stylo, une pierre, ou une table.  

« J'ai dit que l'essence de la croyance selon laquelle les chauve-souris ont une expérience est que cela fait un certain effet d'être une chauve-souris. À l'heure actuelle, nous savons que la plupart des chauve-souris (…) perçoivent le monde extérieur principalement par sonar, ou écholocalisation (…). Nous ne pouvons nous former plus qu'une conception schématique de l'effet que cela fait. »

Thomas Nagel

Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ?, (What is it like to be a bat?)

The Philosophical Review (n° 83, 4), octobre 1974

L'expression « effet que cela fait » provient d'un article célèbre de Thomas Nagel intitulé Quel effet cela fait-il d'être une chauve-souris ? (What is it like to be a bat?). Si l'on simplifie l'argument de Nagel, il consiste à remarquer que si l'on peut très précisément expliquer les processus physiques par lesquels la chauve-souris perçoit, les connaissances physiques ne remplacent pas « l'effet que cela fait » de percevoir comme une chauve-souris. Nous ne pourrons jamais connaître directement cet effet vécu. La chauve-souris perçoit en effet par écho-localisation, c'est-à-dire par un mécanisme de sonar, et il semblerait que toutes les connaissances physiques à propos de ce système ne nous permettront jamais de ressentir « l'effet que cela fait » de percevoir comme un sonar. Toute « extrapolation » à partir de notre propre expérience ou à partir de nos connaissances de l'écho-localisation échouerait à appréhender ce vécu.