Terminale L 2015-2016
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Terminale L 2015-2016

La culture : introduction

La culture est un terme qui revêt des sens multiples, tous dérivés du sens premier de "culture de la terre". La culture est le propre de l'Homme : elle fait partie de son évolution et de sa définition. Il faut également s'interroger sur les cultures au pluriel, car il en existe une grande diversité.

I

Nature et culture

A

L'opposition entre la nature et la culture

1

L'Homme, un être de culture

La culture peut d'abord se comprendre comme ce qui s'oppose à la nature. Il y aurait dans l'Homme d'un côté ce qui relève du naturel, c'est-à-dire ce qui serait inné, et d'un autre ce qui relève de la culture, c'est-à-dire d'un apprentissage.

Le mot culture vient du verbe latin colere, qui se traduit par "cultiver" ou "habiter". Il a d'abord donné le mot cultura, qui désigne l'action de cultiver la terre. Par la suite, le terme de culture a pris un sens plus large : il désigne l'ensemble des activités humaines qui s'écartent des simples déterminismes naturels et qui sont issues de la réflexion. La culture est donc ce qui s'oppose à la nature : c'est ce qui est acquis.

La nature, c'est tout ce qui est en nous par hérédité biologique ; la culture, c'est au contraire tout ce que nous tenons de la tradition externe.

Claude Lévi-Strauss cité par Georges Charbonnier

Entretiens avec Lévi-Strauss

1961

Dans cette citation, Lévi-Strauss met en évidence les types d'héritages que reçoit l'Homme. D'un côté l'héritage biologique, qui se fait indépendamment de l'Homme, de l'autre, l'héritage culturel, qui suppose une activité d'apprentissage.

Il y a donc une distinction entre les lois de la nature et les règles sociales et culturelles : les premières ne sont pas apprises, tandis que les secondes sont liées à la pratique et à l'obéissance aux règles sociales et culturelles.

2

L'instinct et l'intelligence

La culture serait ce qui distingue l'Homme des autres êtres vivants. En effet, alors que le comportement des animaux serait entièrement régi par l'instinct, l'Homme pourrait faire usage de son intelligence. Le cas du langage illustre bien cette différence. Certes, les animaux possèdent une forme de langage instinctif, mais il se distingue radicalement du langage humain par son caractère limité et déterminé.

Par exemple, l'abeille butineuse peut indiquer à ses congénères, par un ensemble de mouvements déterminés, la distance et la direction de ses trouvailles. Mais il lui est impossible de créer une nouvelle signification, ni de répondre autrement à ce signal qu'en se dirigeant vers ces trouvailles. Cette communication relève donc de l'instinct.

À l'inverse, les hommes peuvent inventer des phrases qui n'ont jamais été prononcées et réagir de la manière qu'ils veulent aux propos de leur interlocuteur. Cette communication relève donc de l'intelligence. Plus généralement, l'intelligence renvoie à l'aptitude de l'être humain à s'adapter à une situation inédite et à choisir les moyens d'action adaptés en fonction des diverses circonstances.

Instinct

L'instinct renvoie à une impulsion innée, automatique et invariable qui régit le comportement de tous les individus d'une même espèce.

Les abeilles ne peuvent construire d'autres formes d'habitat que des ruches. Certes, ces constructions sont parfaites, mais elles ne changent jamais.

B

Le passage de la nature à la culture

Comprendre en quoi l'Homme est un être de culture passe par la mise en évidence de ce qui le fait sortir de la nature, de l'état d'animalité. Contrairement à l'animal qui ne fait qu'habiter le monde, l'Homme rend le monde habitable en le transformant. Par la technique et le travail, mais aussi par la religion, le langage, l'art et l'histoire, l'Homme transforme la nature, et charge les choses d'une portée symbolique.

C'est cette idée que la culture est indissociable de la nécessité, pour l'Homme, de rendre le monde habitable que souligne Hannah Arendt.

Le mot “culture” dérive de colere − cultiver, demeurer, prendre soin, entretenir, préserver – et renvoie principalement au commerce de l'Homme avec la nature, au sens de culture et d'entretien de la nature en vue de la rendre propre à l'habitation humaine.

Hannah Arendt

La Crise de la culture

1961

Dans cette citation, Arendt met en évidence le fait que l'Homme, contrairement aux animaux, entreprend un travail de transformation de la nature en vue de la rendre propre à l'habitation humaine.

Aussi pouvons-nous dire que l'Homme sort de la nature dans la mesure où, au lieu de simplement habiter dans le monde, il le transforme pour le rendre habitable. La culture correspond donc à ce qui, en l'Homme, le fait sortir de l'animalité.

C

Des limites floues

A priori, il semble possible de distinguer ce qui, en l'Homme, relève de la nature ou de la culture. En effet, il y aurait d'un côté notre héritage biologique, ainsi que les exigences propres à la nature d'être vivant de l'homme, et d'un autre côté les manifestations de son intelligence, telles que le langage, la technique, l'art ou bien encore la religion.
Pourtant, ce partage n'est peut-être pas si évident.

De fait, il faut bien voir que lorsqu'on tente de penser cette distinction entre nature et culture, on se place dans une perspective historique : il s'agit alors de se demander par quel moyen l'Homme s'est arraché du règne animal pour devenir un être culturel.

Or cette perspective masque le fait que les catégories de naturel et de culturel ont une histoire, qu'elles sont le fruit d'une construction historique. En outre, lorsqu'on tente de rendre compte précisément de ce qui, en l'Homme, dans ses comportements, relève de l'une ou de l'autre de ces deux catégories, on se rend rapidement compte que la frontière est tout sauf définie.

Par exemple, si l'enfant a peur du noir, est-ce dû aux instincts propres à sa nature animale, ou bien est-ce le résultat des histoires que lui racontait sa nourrice ?
De la même façon, il semble naturel d'avoir faim à midi, alors qu'il s'agit en vérité d'une habitude sociale.

Merleau-Ponty met en évidence cette intrication indémêlable du naturel et du culturel en l'Homme : l'Homme est un mélange de nature et de culture.

Il n'est pas plus naturel ou pas moins conventionnel de crier dans la colère ou d'embrasser dans l'amour que d'appeler table une table. Les sentiments et les conduites passionnelles sont inventés comme les mots. Même ceux qui, comme la paternité, paraissent inscrits dans le corps humain sont en réalité des institutions.
Il est impossible de superposer chez l'Homme une première couche de comportements que l'on appellerait "naturels" et un monde culturel ou spirituel fabriqué. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'Homme, comme on voudra dire, en ce sens qu'il n'est pas un mot, pas une conduite qui ne doive quelque chose à l'être simplement biologique, et qui en même temps ne se dérobe à la simplicité de la vie animale, ne détourne de leur sens les conduites vitales, par une sorte d'échappement et par un génie de l'équivoque qui pourraient servir à définir l'Homme.

Merleau-Ponty

Phénoménologie de la perception

Pour Merleau-Ponty, les sentiments comme les comportements qui paraissent les plus naturels ont en réalité le même niveau d'artificialité que les mots du langage choisis arbitrairement pour désigner des objets. En fait, le naturel ne se manifeste que par la médiation du culturel et, inversement, le culturel n'existe que par la médiation du naturel. Il n'y a donc pas de sens à séparer ce qui, en l'Homme, relèverait de l'une ou de l'autre de ces catégories.

Il faut donc dire que rien en nous n'est tout à fait naturel ou tout à fait culturel. Toutes nos réactions naturelles sont médiatisées par nos acquis culturels, tout comme nos acquis culturels sont médiatisés par nos données biologiques. L'Homme est un être mélangé, un mixte de nature et de culture.

II

Comment l'Homme se cultive-t-il ?

A

La raison : outil proprement humain

1

L'Homme, animal sans instinct

Définir la culture par son opposition avec la nature se révèle donc problématique, dans la mesure où la distinction entre les catégories du naturel et du culturel n'est peut-être pas si claire. Toutefois, il est indéniable que l'Homme se distingue des autres êtres vivants, et notamment des animaux, par sa capacité à transformer le monde qu'il rend habitable. Il importe donc de préciser cette spécificité du rapport de l'Homme au monde.

Dans un premier temps, il est possible de souligner que l'Homme possède au moins deux qualités spécifiques, qui le distinguent des animaux : la raison et la technique. On oppose souvent à cette idée que les animaux aussi possèdent la technique : les castors construisent des barrages à la perfection, et les ruches des abeilles présentent une technique que l'homme peine à reproduire. Pourtant, il est difficile de parler de culture dans ce cas-là dans la mesure où, lorsque les animaux réalisent de telles prouesses techniques, ils ne font que réaliser ce qu'exige d'eux leur instinct.

Malgré ce dont ils sont capables, les animaux ne peuvent pas innover : les abeilles continuent de construire les mêmes ruches, les castors de construire le même type de barrages. Au contraire, l'Homme, grâce à la raison, est capable d'inventer de nouveaux objets techniques : la raison en l'Homme correspondrait à l'instinct chez l'animal. C'est d'ailleurs cette différence que met en évidence le mythe de Prométhée tel que le rapporte Platon dans le Protagoras.

Le mythe de Prométhée

Ce mythe décrit la façon dont les dieux, au moment de la création des races mortelles, confient à deux frères la tâche de répartir les qualités entre les espèces. L'un des frères, Épiméthée, distribue ainsi entre les animaux diverses qualités : la force, la rapidité, la possession de griffes, d'ailes, etc. Mais, au cours de ce partage, il oublie l'homme, qui reste le singe nu, c'est-à-dire un être sans qualité. L'espèce humaine ne possède donc pas l'équipement naturel nécessaire à assurer sa propre survie. C'est afin de réparer cette erreur que son frère, Prométhée, intervient : comme toutes les qualités ont été distribuées, il dérobe aux dieux le feu qui est le symbole de l'intelligence technicienne. L'espèce humaine obtient alors les moyens d'assurer sa survie, au même titre que les autres animaux. Toutefois, dans la mesure où l'intelligence provient directement des dieux, l'espèce humaine obtient en même temps quelque chose de plus que les animaux : la technique est synonyme d'invention, et c'est par elle que vont apparaître la religion, le langage, ou bien encore l'agriculture.

Le début du mythe de Prométhée montre ainsi que la culture est avant tout une réponse à un manque : l'Homme est une espèce démunie face aux autres animaux. En effet, il ne possède ni outil ni instinct, c'est-à-dire un savoir-faire technique inné. C'est donc pour pallier ce manque qu'il reçoit une part du divin, l'intelligence technique, laquelle est susceptible de progrès indéfinis.

2

La perfectibilité

Mais si l'Homme, contrairement aux animaux, ne possède pas d'instinct naturel inné, mais la capacité de faire usage de sa raison et de développer des techniques, il est possible d'aller plus loin et de dire que la particularité de l'Homme est de n'avoir pas de nature particulière.

De ce point de vue, l'homme serait un être changeant, ayant la capacité de se développer d'une infinité de manières différentes. C'est ce que souligne Rousseau dans la première partie du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes : l'Homme naturel est cet être qui, à la différence des animaux, n'a pas d'instinct. Néanmoins, il est capable de s'approprier tous les instincts animaux.

La perfectibilité, c'est la faculté de se perfectionner, faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu ; au lieu qu'un animal est au bout de quelques mois ce qu'il sera toute sa vie, et son espèce au bout de mille ans ce qu'elle était la première année de ces mille ans.

Rousseau

Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes

1755

C'est bien la perfectibilité qui rend l'Homme susceptible de progrès et d'innovation, alors que l'animal, déterminé par l'instinct propre à son espèce, ne peut que reproduire ce qui est propre à sa nature.

L'Homme n'a pas d'instinct mais possède la capacité de suppléer à ce manque grâce à la perfectibilité, qui est d'abord comprise comme faculté d'appropriation des instincts des autres animaux. La perfectibilité, c'est donc la capacité de l'Homme de se perfectionner, c'est-à-dire de développer ses facultés. Pour Rousseau, c'est par le biais de cette faculté qu'émergent le langage, l'agriculture, puis la technique, la science, et les arts.

Si la nature de l'Homme est de n'avoir pas de nature définie, il possède néanmoins la faculté de se perfectionner.

B

Les façons de se cultiver

1

L'éducation et la transmission

Lorsque l'on s'interroge sur la nature de l'Homme, et lorsque l'on met en évidence qu'il n'a pas d'autre nature que celle de se perfectionner, qu'il n'a pas d'instinct comme l'animal mais possède comme en contrepartie la raison, on se place d'un point de vue chronologique. En effet, on se demande alors comment l'Homme est devenu un être cultivé, autrement dit, de quelle façon il est sorti de la pure animalité pour entrer dans ce qu'on pourrait nommer l'humanité.

Mais cette façon de poser la question ne nous permet pas de saisir la façon dont, dans le développement normal d'un individu, celui-ci se cultive. En effet, si contrairement à l'animal qui dès son plus jeune âge est déjà ce qu'il sera toute sa vie, l'enfant humain doit devenir Homme, il faut s'interroger sur les modalités de ce devenir.

La première chose que nous pourrions mettre en évidence est le fait que la culture se transmet, et s'apprend. En effet, le patrimoine culturel n'est pas de nature biologique, il ne se transmet pas par les gènes. Bien au contraire, comme le souligne E. Morin, la transmission de la culture relève d'une volonté de transmission et d'une appropriation active.

La culture est un patrimoine informationnel constitué des savoirs, savoir-faire, règles, normes propres à une société […]. La culture s'apprend, se réapprend, se retransmet, se reproduit de génération en génération. Elle n'est pas inscrite dans les gênes, mais au contraire dans l'esprit-cerveau des êtres humains.

Edgar Morin

La culture ne passe pas par les gènes mais nécessite une transmission volontaire et une appropriation active : c'est notamment le but des livres, mais aussi de la création des écoles, des musées, etc.

La culture, une fois développée, ne s'acquiert donc pas à la manière de l'instinct : se cultiver suppose un travail de l'individu par lequel il travaille à s'approprier un héritage culturel.

2

La culture de soi

Se cultiver, pour l'Homme, suppose donc un premier travail d'acquisition de l'héritage culturel légué par les générations passées. Mais la culture ne doit pas seulement s'entendre au sens de l'héritage culture : se cultiver, c'est aussi le fait de se transformer soi-même, de développer au mieux les facultés que l'on a en puissance.

Se cultiver, c'est donc aussi prendre soin de ce que l'on possède déjà : son corps et son esprit. En ce sens, la culture correspond ici au processus qui opère à partir de ce qui est naturel, c'est-à-dire déjà donné.

La culture correspond donc au processus qui transforme ce qui est donné dans le sens d'une amélioration.

La culture de ses forces naturelles (forces de l'esprit, de l'âme et du corps), comme moyens en vue de toutes sortes de fins possibles, est un devoir de l'Homme envers lui-même. L'être humain se doit à lui-même (comme être rationnel) de ne pas laisser inutilisées et, pour ainsi dire, de ne pas laisser se rouiller les dispositions et facultés naturelles dont sa raison peut un jour faire usage.

Kant

Métaphysique des mœurs

1797

L'Homme, en tant qu'être rationnel, possède la faculté de se cultiver, c'est-à-dire d'améliorer ses capacités (celles du corps et celles de l'esprit). C'est donc un devoir pour l'Homme, s'il veut devenir pleinement humain, de travailler à les cultiver.

Cette culture de soi ne se fait pas naturellement ou instinctivement : c'est par un effort sur lui-même et un dépassement de ses instincts que l'Homme devient humain. Mais il doit le faire, c'est un devoir envers lui-même, en tant qu'il est un être rationnel, et même, le seul être rationnel. En outre, en se cultivant, et donc en faisant son devoir d'être rationnel, l'homme devient meilleur.

C

Être cultivé

La culture, en tant qu'héritage qu'un individu s'approprie, en tant que processus au cours duquel on se cultive, suppose donc un effort d'apprentissage ainsi qu'un travail sur soi. Alors, au terme de cet effort, est-on cultivé ?

Il s'agirait de s'interroger sur le sens de cette idée d'être cultivé, et sur le sens du mot culture auquel renvoie cet usage. Car il semble bien que l'on ne fasse pas ici référence au fait, pour l'Homme, de développer ses capacités d'être rationnel.

En fait, lorsqu'on dit d'une personne qu'elle est cultivée (ou bien à l'inverse qu'elle est inculte), on renvoie implicitement à un type de culture particulier : la culture savante. Parler de culture savante, c'est renvoyer à un ensemble de références scientifiques, artistiques et littéraires qui sont reconnues comme constituant la Culture. Il faut donc comprendre l'idée de culture savante en tant qu'elle s'oppose à la culture populaire.

Par exemple, aller écouter un opéra de Mozart au théâtre relève de la culture savante tandis qu'écouter une chanson de variété à la radio relève de la culture populaire.

Cette distinction entre culture savante et culture populaire véhicule l'idée qu'il y aurait une forme de culture légitime : la culture cultivée, celle légitimée par des institutions.

Le sociologue Pierre Bourdieu s'est intéressé à cette distinction, jusqu'à en faire le titre de l'un de ses ouvrages majeurs. Il montre que, dans la société française, la culture et les styles de vie fonctionnent comme des moyens de produire des différences et des hiérarchies sociales.

Ainsi la culture légitime apparaît-elle comme le produit d'une domination : la culture peut se comprendre en termes de capital culturel, c'est-à-dire comme instrument de domination. La classe dominante maintient sa position dominante par une stratégie de distinction : en définissant et en imposant pour le reste de la société la norme du "bon goût", en imposant sa culture comme culture légitime pour toute la société, elle se pose en classe supérieure. La possession de ce capital culturel lui permet donc de se distinguer.

Mais Bourdieu insiste toutefois sur le fait qu'il ne s'agit pas d'une recherche explicite de distinction : les jugements portés sur le beau et le laid sont le résultat de ce qu'il nomme habitus, c'est-à-dire de manières de penser et d'agir intériorisées à travers l'éducation et le milieu familial, et qui guident les choix des individus de façon inconsciente.

L'enjeu, pour Bourdieu, est de montrer que dans les sociétés contemporaines, les inégalités culturelles jouent un rôle au moins aussi important que les inégalités socio-économiques, sans toujours les recouvrir. Ainsi, en dépit d'une réussite sociale et économique, un individu ne possédant pas les codes de la culture légitime demeurera culturellement inférieur. C'est ainsi que l'on oppose à la figure du nouveau riche celle de l'aristocrate qui, bien que ruiné, maîtrise à la perfection les règles du bon goût.

En ce sens, la "Culture" peut jouer comme un instrument de domination et de légitimation de cette domination. On le voit, une culture s'affirme par opposition avec ce qui lui est étranger (l'inculte, le non-savant).

III

La diversité des cultures

A

La culture se définit par opposition à son autre

Jusqu'à présent, la culture a été pensée en tant qu'elle caractérise l'Homme : d'une part dans son opposition avec la nature, d'autre part à travers les moyens par lesquels l'Homme se cultive. Mais la culture peut aussi être abordée par le biais de ses manifestations historiques : il ne s'agit plus alors d'interroger la culture comme ce qui définit l'Homme, mais plutôt le fait que des formes de culture divergentes se sont développées dans le monde. L'enjeu dès lors est de savoir s'il est possible de produire une définition unifiée de la culture.

Historiquement, la notion de culture s'est développée par opposition à son autre : le sauvage, le barbare. Ainsi, dans l'Antiquité, les Grecs appelaient "barbares" tous ceux qui ne participaient pas à la culture gréco-romaine. Étymologiquement, le mot barbare englobait toutes les personnes qui parlaient "en charabia" : leur langage, inarticulé en apparence, n'en était pas un, et s'apparentait aux cris émis par les animaux. Plus généralement, parler d'acte barbare ou de mœurs et de traditions barbares revient à refuser le statut de culture, et donc le statut humain, à un groupe d'hommes.

L'usage de la notion de sauvage fonctionne de la même manière : on qualifie de "sauvages" les populations dont les modes de vie semblent proches de ceux des animaux, en particulier au moment de la conquête du continent américain. À nouveau, parler de "sauvages" équivaut à refuser le statut d'être de culture, donc un statut proprement humain, à certains hommes. C'est d'ailleurs au cours de cette période que Montaigne dénonce l'usage de la notion de barbarie.

Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage.

Montaigne

Essais

1580

Dans cette citation, Montaigne met en évidence le fait que la notion de barbarie ne sert qu'à qualifier des pratiques qui nous sont étrangères.

C'est cette distinction entre peuples civilisés d'un côté et peuples sauvages de l'autre, que recouvre la culture comprise comme civilisation : certes tous les peuples attestent d'une forme de culture (c'est-à-dire de modes de vie particuliers, et d'expressions de leur histoire), mais seuls certains peuples peuvent être considérés comme des modèles de civilisation, en tant qu'ils auraient atteint un plus haut niveau de civilisation.

B

La comparaison des cultures

Il importe donc d'être conscient du fait que l'usage même de la notion de culture peut servir à diminuer des modes de vie qui s'opposent à ceux de la culture à laquelle on appartient. C'est pour cette raison que la comparaison des cultures est un exercice extrêmement délicat.

En effet, puisque le fait de comparer suppose que l'on prenne un étalon à partir duquel on effectue la comparaison, un modèle de culture sera toujours choisi à partir duquel on évaluera les autres cultures. Ainsi, il existe toujours le risque d'essentialiser des conduites culturelles particulières, et de les ériger en normes à partir desquelles évaluer les autres cultures. Autrement dit, comparer les cultures peut se réduire à universaliser des habitudes acquises, servant à rendre inférieures d'autres cultures.

C'est cette difficulté majeure qu'a mise en lumière l'ethnologue Claude Lévi-Strauss, à travers le concept d'ethnocentrisme. En effet, l'ethnocentrisme est la "tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient".

C'est ainsi que l'Occident a généralement pris son modèle d'évolution historique de la culture pour évaluer les autres cultures du monde. Lévi-Strauss souligne donc que ce qu'on évalue alors n'est pas une évolution, mais simplement un changement par rapport à sa propre culture. Autrement dit, ce qui apparaîtra comme un changement à un individu donné pourra apparaître comme une stagnation à un autre, car chacun voit le changement en fonction des critères propres à la culture à laquelle il appartient. Il apparaît donc extrêmement difficile de comparer les cultures entre elles.

Ethnocentrisme

L'ethnocentrisme est la tendance, pour une culture donnée, à considérer ses normes et ses pratiques comme la mesure et le modèle pour comprendre toutes les autres cultures. Cette tendance amène à rejeter les autres formes de cultures, ou à les considérer comme inférieures à la sienne.

C

Le relativisme culturel

Cette difficulté de comparer les cultures, et plus largement d'utiliser, pour étudier des cultures, des modes de pensée qui lui sont étrangers, a eu des effets sur l'appréhension des cultures. En effet, en réaction à l'ethnocentrisme, s'est formé ce qu'on nomme le relativisme culturel.

Le relativisme culturel est une thèse qui soutient que les croyances et les activités mentales d'un individu dépendent de la culture à laquelle il appartient : il importe de reconnaître la diversité des cultures ainsi que leur égale dignité. Cette reconnaissance s'accompagne donc d'une tolérance à l'égard des autres cultures, puisqu'elle pose comme principe qu'il est impossible de juger moralement les actes d'un individu d'un point de vue extérieur.

Par exemple, la pratique de la polygamie n'est pas une marque de sauvagerie, mais fait partie intégrante du mode de fonctionnement d'une société donnée.

Le relativisme culturel énonce alors que les normes et les règles morales changent d'une culture à l'autre. Il n'existe donc pas de modèle culturel universel : les normes ne sont ni absolues ni universelles, mais le résultat de coutumes et de pratiques sociales. Aussi ces règles ne peuvent-elles être comprises qu'à l'intérieur de l'aire culturelle où elles ont émergé.

Néanmoins, le relativisme culturel met l'ethnologue dans une position difficile : en tant que scientifique, le regard qu'il porte sur les sociétés étudiées doit être objectif. Mais en même temps, cette attitude risque de l'amener à accepter des comportements qu'il condamnerait par ailleurs, comme la cruauté. La solution pourrait consister à suspendre tout jugement moral dans le cadre de l'étude des populations, et à refuser de penser les cultures sur le mode du progrès ou de l'évolution, tout en maintenant par ailleurs l'exigence du respect de la dignité de l'être humain comme idéal.

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