Première ES 2015-2016
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Première ES 2015-2016

Le Rouge et le Noir, La rencontre entre Julien et madame de Rênal

Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes, Mme de Rênal sortait par la porte-fenêtre du salon qui donnait sur le jardin, quand elle aperçut près de la porte d'entrée la figure d'un jeune paysan presque encore enfant, extrêmement pâle et qui venait de pleurer. Il était en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette.

Le teint de ce petit paysan était si blanc, ses yeux si doux, que l'esprit un peu romanesque de Mme de Rênal eut d'abord l'idée que ce pouvait être une jeune fille déguisée, qui venait demander quelque grâce à M. le maire. Elle eut pitié de cette pauvre créature, arrêtée à la porte d'entrée, et qui évidemment n'osait pas lever la main jusqu'à la sonnette. Mme de Rênal s'approcha, distraite un instant de l'amer chagrin que lui donnait l'arrivée du précepteur. Julien tourné vers la porte, ne la voyait pas s'avancer. Il tressaillit quand une voix douce lui dit tout près de l'oreille :

- Que voulez-vous ici, mon enfant ?

Julien se tourna vivement, et frappé du regard si rempli de grâce de Mme de Rênal, il oublia une partie de sa timidité. Bientôt, étonné de sa beauté, il oublia tout, même ce qu'il venait faire. Mme de Rênal avait répété sa question.

- Je viens pour être précepteur, madame, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu'il essuyait de son mieux.

Mme de Rênal resta interdite ; ils étaient fort près l'un de l'autre à se regarder. Julien n'avait jamais vu un être aussi bien vêtu et surtout une femme avec un teint si éblouissant, lui parler d'un air doux. Mme de Rênal regardait les grosses larmes, qui s'étaient arrêtées sur les joues si pâles d'abord et maintenant si roses de ce jeune paysan. Bientôt elle se mit à rire, avec toute la gaieté folle d'une jeune fille ; elle se moquait d'elle-même et ne pouvait se figurer tout son bonheur. Quoi, c'était là ce précepteur qu'elle s'était figuré comme un prêtre sale et mal vêtu, qui viendrait gronder et fouetter ses enfants !

- Quoi, monsieur, lui dit-elle enfin, vous savez le latin ?

Ce mot de monsieur étonna si fort Julien qu'il réfléchit un instant.

- Oui, madame, dit-il timidement.

Mme de Rênal était si heureuse, qu'elle osa dire à Julien :

- Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ?
- Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi ?
- N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une voix dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux, vous me le promettez ?

S'entendre appeler de nouveau monsieur, bien sérieusement, et par une dame si bien vêtue était au-dessus de toutes les prévisions de Julien : dans tous les châteaux en Espagne de sa jeunesse, il s'était dit qu'aucune dame comme il faut ne daignerait lui parler que quand il aurait un bel uniforme. Mme de Rênal de son côté était complètement trompée par la beauté du teint, les grands yeux noirs de Julien et ses jolis cheveux qui frisaient plus qu'à l'ordinaire parce que pour se rafraîchir il venait de plonger la tête dans le bassin de la fontaine publique. À sa grande joie elle trouvait l'air timide d'une jeune fille à ce fatal précepteur, dont elle avait tant redouté pour ses enfants la dureté et le ton rébarbatif. Pour l'âme si paisible de Mme de Rênal, le contraste de ses craintes et de ce qu'elle voyait fut un grand événement. Enfin elle revint de sa surprise. Elle fut étonnée de se trouver ainsi à la porte de sa maison avec ce jeune homme presque en chemise et si près de lui.

- Entrons, monsieur, lui dit-elle d'un air assez embarrassé.

Stendhal

Le Rouge et le Noir

1830

I

Les différents points de vue

C'est la focalisation interne qui domine le passage : la rencontre est racontée du point de vue des personnages.

A

Le portrait de Julien par Madame de Rênal

  • Julien apparaît à Madame de Rênal comme asexué. Il est une "jeune fille déguisée". Elle le prend pour une "pauvre créature". Elle a tout de suite de l'affection pour ce personnage.
  • Madame de Rênal a un "esprit romanesque". Elle imagine tout de suite une histoire pour Julien. Elle voit le jeune homme à travers ses yeux de femme sentimentale.
  • L'auteur souligne la subjectivité de Madame de Rênal. Il utilise pour cela des termes qui montrent qu'elle exagère, comme "si", qui permet d'insister, ou l'adverbe "évidemment", qui montre qu'elle se permet un jugement.
  • Julien est confondu avec une femme. Il correspond à un idéal féminin, avec un teint clair, de grands yeux noirs, une certaine douceur. Il apparaît à Madame de Rênal comme s'il pleurait, il est sensible.
  • Cette description est en opposition avec l'idée qu'elle se faisait du précepteur. Julien est propre, doux, jeune. Madame de Rênal, à cause de ses préjugés, est surprise par l'apparence de Julien, elle est donc trompée sur son identité.
B

Le portrait de Madame de Rênal par Julien

La description de Madame de Rênal est faite à travers les yeux de Julien, tout comme Julien est perçu à travers ceux de Madame de Rênal.

  • Elle est d'abord qualifiée par sa voix, qui est douce.
  • Puis, il y a une progression. Julien se retourne et voit une femme. Elle est décrite comme très belle.
  • La perfection physique de Madame de Rênal est définie par sa "grâce".
  • La beauté de Madame de Rênal est associée à sa morale. Elle paraît aussi belle que douce, aussi belle que bonne. Elle est un idéal féminin.
  • On note aussi que Julien remarque l'élégance vestimentaire de Madame de Rênal : "aussi bien vêtu". Elle le fascine aussi par son statut social.
II

Le parallélisme

A

L'émotion

Le texte est construit sur un parallélisme. Stendhal montre la façon dont les deux personnages se découvrent.

  • Tout de suite, ils éprouvent de l'affection l'un pour l'autre. On peut parler de "correspondances affectives". Ils sont similaires sur de nombreux points. Madame de Rênal est triste (à cause de l'arrivée du précepteur) et elle croit que Julien pleure. Julien est décrit comme ayant les joues roses, Madame de Rênal est joyeuse comme une jeune fille (ils sont tous les deux perçus comme innocents). Le chagrin des deux devient une joie.
  • L'émotion de Julien et de Madame de Rênal est marquée par la surprise. Ils ne s'attendent pas à découvrir l'autre ainsi. Ils sont fascinés par l'autre, étonnés par l'autre.
  • Tout d'abord, Julien oublie une partie de sa timidité. Il oublie tout. De même, Madame de Rênal oublie sa tristesse, elle se montre libre devant Julien : "Avec la vivacité et la grâce qui lui étaient naturelles quand elle était loin des regards des hommes."
  • La joie qui les anime est un signe de leur soulagement. Madame de Rênal est rassurée par l'apparence du nouveau précepteur et sa douceur, Julien est flatté par la déférence avec laquelle une femme de haut rang s'adresse à lui.
B

Le jeu des regards

L'alternance des regards est primordiale dans la scène, et permet le parallélisme. L'importance des regards s'illustre dans l'emploi de nombreux verbes de perception liés à la vue :

  • Mme de Rênal voit d'abord Julien sans être vue. Ensuite, il la découvre. Stendhal se met alors à alterner les points de vue, à jouer sur les deux regards. La rencontre est fondée sur cette découverte visuelle de l'autre, très peu de mots sont échangés.
  • On peut relever : "aperçut", "il ne la voyait pas", "à se regarder", "Julien n'avait jamais vu" et "regardait".
III

L'alternance des registres

Plusieurs registres sont mêlés :

  • Comique : Madame de Rênal s'attend à voir un prêtre sale et mal vêtu qui martyriserait ses enfants. Elle découvre un jeune homme d'apparence innocente et douce. Le quiproquo rappelle le genre de la comédie, on en trouve souvent dans les pièces de Molière.
  • Pathétique : Madame de Rênal est triste au début du passage. Lorsqu'elle voit Julien, elle croit qu'il pleure. Elle éprouve de la pitié pour lui.
  • Lyrique : le passage analyse les sentiments des personnages : la pitié, la timidité, le chagrin, l'admiration, la joie. C'est donc un extrait très lyrique.
IV

L'utilisation des temps

Stendhal joue avec les temps verbaux dans ce passage.

  • Le passé simple permet la prise de conscience. C'est le temps de l'action. Ici, il permet de souligner le soulagement. Ainsi, Madame de Rênal découvre que Julien est le précepteur, elle est rassurée : "elle se mit à rire". De même, Julien oublie son malheur : "il oublia tout". C'est le temps qui permet de montrer la surprise, le sentiment de libération.
  • L'imparfait est le temps de la durée, de la description. Il est très utilisé car les deux personnages se découvrent, ils s'observent.

L'auteur alterne ces deux temps, car il alterne descriptions des personnages et actions. Cela permet surtout de mettre en avant le quotidien, ce qui est normal, ce qui est attendu (imparfait) avec ce qui est soudain, la surprise (passé simple).
On peut aussi souligner l'utilisation du plus-que-parfait, qui fait référence au passé du personnage et permet de donner du réalisme à la scène.

Comment Stendhal joue-t-il avec les différents points de vue ?

I. Un double portrait
II. Le parallélisme
III. Le jeu sur les regards

Comment l'auteur traite-t-il le thème de la première rencontre ?

I. Le mélange des registres
II. La focalisation interne
III. Le parallélisme des émotions

En quoi la rencontre amoureuse est-elle originale ?

I. Les différents points de vue
II. La surprise
III. Une scène d'amour ?

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