Première ES 2016-2017
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Première ES 2016-2017

La condition humaine, Dialogue entre Gisors et Ferral

Gisors regarda ce visage aigu aux yeux fermes, éclairé du dessous par la petite lampe, un effet de lumière accroché aux moustaches. Des coups de feu au loin. Combien de vies se décidaient dans la brume nocturne ? Il regardait cette face âprement tendue sur quelque humiliation venue du fond du corps et de l'esprit, se défendant contre elle avec cette force dérisoire qu'est la rancune humaine ; la haine des sexes était au-dessus d'elle, comme si, du sang qui continuait à couler sur cette terre pourtant gorgée, eussent dû renaître les plus vieilles haines.

De nouveaux coups de feu, très proches cette fois, firent trembler les verres sur la table.

Gisors avait l'habitude de ces coups de feu qui chaque jour venaient de la ville chinoise. Malgré le coup de téléphone de Kyo, ceux-ci, tout à coup, l'inquiétèrent. Il ignorait l'étendue du rôle politique joué par Ferral, mais ce rôle ne pouvait être exercé qu'au service de Chang-Kaï-Shek. Il jugea naturel d'être assis à côte de lui − il ne se trouvait jamais " compromis ", même a l'égard de lui-même − mais il cessa de souhaiter lui venir en aide. De nouveaux coups de feu, plus éloignés.

- Que se passe-t-il ? demanda-t-il.
- Je ne sais pas. Les chefs bleus et rouges ont fait ensemble une grande proclamation d'union. Ça a l'air de s'arranger.

" Il ment, pensa Gisors : il est au moins aussi bien renseigné que moi. "

- Rouges ou bleus, disait Ferral, les coolies n'en seront pas moins coolies ; à moins qu'ils n'en soient morts. Ne trouvez-vous pas d'une stupidité caractéristique de l'espèce humaine qu'un homme qui n'a qu'une vie puisse la perdre pour une idée ?
- Il est très rare qu'un homme puisse supporter, comment dirais-je ? sa condition d'homme...

Il pensa à l'une des idées de Kyo : tout ce pourquoi les hommes acceptent de se faire tuer, au-delà de l'intérêt, tend plus ou moins confusément à justifier cette condition en la fondant en dignité : christianisme pour l'esclavage, nation pour le citoyen, communisme pour l'ouvrier. Mais il n'avait pas envie de discuter des idées de Kyo avec Ferral. Il revint à celui-ci :

- Il faut toujours s'intoxiquer : ce pays a l'opium, l'islam le haschich, l'Occident la femme... Peut-être l'amour est-il surtout le moyen qu'emploie l'Occidental pour s'affranchir de sa condition d'homme...

Sous ses paroles, un contre-courant confus et caché de figures glissait : Tchen et le meurtre, Clappique et sa folie, Katow et la révolution. May et l'amour, lui-même et l'opium... Kyo seul, pour lui, résistait à ces domaines.

- Beaucoup moins de femmes se coucheraient, répondait Ferral, si elles pouvaient obtenir dans la position verticale les phrases d'admiration dont elles ont besoin et qui exigent le lit.
- Et combien d'hommes ?
- Mais l'homme peut et doit nier la femme : l'acte, l'acte seul justifie la vie et satisfait l'homme blanc. Que penserions-nous si l'on nous parlait d'un grand peintre qui ne fait pas de tableaux ? Un homme est la somme de ses actes, de ce qu'il a fait, de ce qu'il peut faire. Rien autre. Je ne suis pas ce que telle rencontre d'une femme ou d'un homme modèle de ma vie ; je suis mes routes, mes...
- Il fallait que les routes fussent faites.

Depuis les derniers coups de feu, Gisors était résolu à ne plus jouer le justificateur.

" Sinon par vous, n'est-ce pas, par un autre. C'est comme si un général disait : avec mes soldats, je puis mitrailler la ville. Mais, s'il était capable de la mitrailler, il ne serait pas général... D'ailleurs, les hommes sont peut-être indifférents au pouvoir... Ce qui les fascine dans cette idée, voyez-vous, ce n'est pas le pouvoir réel, c'est l'illusion du bon plaisir. Le pouvoir du roi, c'est de gouverner, n'est-ce pas ? Mais, l'homme n'a pas envie de gouverner : il a envie de contraindre, vous l'avez dit. D'être plus qu'homme, dans un monde d'hommes. Échapper à la condition humaine, vous disais-je. Non pas puissant : tout-puissant. La maladie chimérique, dont la volonté de puissance n'est que la justification intellectuelle, c'est la volonté de déité : tout homme rêve d'être dieu.

Ce que disait Gisors troublait Ferral, mais son esprit n'était pas préparé à l'accueillir. Si le vieillard ne le justifiait pas, il ne le délivrait plus de son obsession :

- À votre avis, pourquoi les dieux ne possèdent-ils les mortelles que sous des formes humaines ou bestiales ?

Ferral s'était levé.

- Vous avez besoin d'engager l'essentiel de vous-même pour en sentir plus violemment l'existence, dit Gisors sans le regarder.

Ferral ne devinait pas que la pénétration de Gisors venait de ce qu'il reconnaissait en ses interlocuteurs des fragments de sa propre personne, et qu'on eût fait son portrait le plus subtil en réunissant ses exemples de perspicacité.

- Un dieu peut posséder, continuait le vieillard avec un sourire entendu, mais il ne peut conquérir. L'idéal d'un dieu, n'est-ce pas, c'est de devenir homme en sachant qu'il retrouvera sa puissance ; et le rêve de l'homme, de devenir dieu sans perdre sa personnalité...

André Malraux

La Condition humaine

1933

I

Un dialogue complexe

  • Ce dialogue est une réflexion sur la condition humaine.
  • Les personnages éprouvent des sentiments différents. Ferral est rongé par la rancune, Gisors par l'inquiétude pour son fils.
  • Les deux hommes appartiennent à des camps politiques opposés.
  • Gisors place le débat "sur le plan de la philosophie".
  • Au début, le lecteur suit le point de vue de Gisors. Ferral est vu de l'extérieur.
  • Le début de la scène épouse le point de vue de Gisors.
  • Le dialogue est complexe, car les deux hommes savent qu'ils ne sont pas du même bord politique, mais ils sont intéressés par les idées de l'autre.
  • Gisors devine que Ferral ment.
  • Dans la deuxième partie, c'est le point de vue de Gisors qui est adopté : "Il ment, pensa Gisors..."
II

Opposition de deux conceptions sur la révolte et l'Homme

A

Une vision individualiste

  • Le dialogue est un débat sur la question posée par Ferral : "Ne trouvez-vous pas d'une stupidité caractéristique de l'espèce humaine qu'un homme qui n'a qu'une vie puisse la perdre pour une idée ?"
  • Pour Ferral, l'intérêt de la vie est d'assouvir ses plaisirs. Il éprouve du désir sadique : "L'homme peut et doit nier la femme". Sa volonté de puissance dirige sa vie. Pour lui, l'intelligence est la "possession des moyens de contraindre les choses ou les hommes".
  • Ferral ne croit pas aux obligations morales.
  • Pour Ferral, la révolte est inutile. Il ne comprend pas le sacrifice d'une vie pour une "idée".
B

Une vision humaniste

  • Pour Gisors, il faut croire en l'Homme. Il a une vision humaniste de l'existence. La condition de l'Homme est mauvaise, mais elle peut être "justifiée" par la "dignité" humaine. Il oppose cette dignité à "l'intérêt".
  • Gisors reprend les idées de Kyo : "Il pensa à l'une des idées de Kyo (...). Mais il n'avait pas envie de discuter des idées de Kyo avec Ferral".
  • Gisors privilégie la réflexion à l'action. Pourtant, il refuse ici de comprendre Ferral : "Depuis les derniers coups de feu, Gisors était résolu à ne plus jouer le justificateur".
III

Supporter la condition humaine

  • Pour Ferral, "un homme est la somme de ses actes, de ce qu'il a fait, de ce qu'il peut faire". Il croit en son pouvoir, en sa position sociale. Il est individualiste. La condition de l'Homme peut être supportable si on fait tout pour accéder au pouvoir, si on profite des autres, si on satisfait ses désirs.
  • Ferral croit que l'amour est un moyen d'évasion pour les Occidentaux, comme une drogue.
  • Gisors pense qu'il faut transfigurer la condition humaine. Porte-parole de Malraux, il pense que la conscience de l'Homme doit précéder l'action : "il fallait que les routes fussent faites (...) sinon par vous, n'est-ce pas, par un autre". C'est cette conscience qui donne un sens à l'être humain.
IV

Une dénonciation de la soif de puissance

  • Gisors pense que la plupart des actions humaines sont faites uniquement pour "échapper à la condition humaine".
  • Pour lui, le pouvoir n'est qu'une illusion. C'est le rêve de l'Homme de tout posséder, ce qui est impossible, car l'Homme a un temps limité.
  • Il dénonce la volonté de pouvoir de l'Homme. À travers elle, c'est la "volonté de déité : tout homme rêve d'être dieu" qu'il dénonce.
  • Pour lui, Ferral essaie d'être un Dieu, "d'être plus qu'un homme dans un monde d'hommes". Pourtant, cette volonté est "chimérique".
  • Ce "rêve", cet "idéal" de puissance, est impossible. Il faut assumer sa condition d'homme plutôt que la dépasser.
  • Pour Gisors, Kyo représente l'homme qui n'a pas besoin de rêve, il se donne à une cause mais ne s'illusionne pas : "Kyo seul, pour lui, résistait à ces domaines".

En quoi ce dialogue est-il philosophique ?

I. Deux visions de la vie
II. Dépasser la condition humaine
III. Une dénonciation du pouvoir : il faut accepter sa condition

En quoi les deux personnages sont-ils opposés ?

I. L'individualisme de Ferral
II. La vision humaniste de Gisors
III. Deux idées sur la condition humaine

Comment ce dialogue est-il structuré ?

I. Une narration en deux points de vue
II. Un débat philosophique
III. L'opposition des deux hommes

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