Première ES 2016-2017
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Première ES 2016-2017

Hernani, Le dénouement (V, 6)

DOÑA SOL :
Je n'ai pu le trouver, ce coffret.

HERNANI (à part) :
Dieu ! c'est elle !
Dans quel moment !

DOÑA SOL :
Qu'a-t-il ? je l'effraie, il chancelle
À ma voix ! − Que tiens-tu dans ta main ? quel soupçon !
Que tiens-tu dans ta main ? réponds.
Le domino s'est approché et se démasque. (Elle pousse un cri, et reconnaît Don Ruy.)
C'est du poison !

HERNANI :
Grand Dieu !

DOÑA SOL (à Hernani) :
Que t'ai-je fait ? quel horrible mystère !
Vous me trompiez, Don Juan !

HERNANI :
Ah ! j'ai dû te le taire !
J'ai promis de mourir au duc qui me sauva.
Aragon doit payer cette dette à Silva.

DOÑA SOL :
Vous n'êtes pas à lui, mais à moi. Que m'importe
Tous vos autres serments !
(À Don Ruy Gomez.)
Duc, l'amour me rend forte.
Contre vous, contre tous, duc, je le défendrai.

DON RUY GOMEZ (immobile) :
Défends-le si tu peux contre un serment juré.

DOÑA SOL :
Quel serment ?

HERNANI :
J'ai juré.

DOÑA SOL :
Non, non rien ne te lie !
Cela ne se peut pas ! Crime ! attentat ! folie !

DON RUY GOMEZ :
Allons duc !
(Hernani fait un geste pour obéir. Doña Sol cherche à l'entraîner.)

HERNANI :
Laissez-moi, Doña Sol. Il le faut.
Le duc a ma parole, et mon père est là-haut !

DOÑA SOL (à don Ruy Gomez) :
Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même
Arracher leurs petits qu'à moi celui que j'aime !
Savez-vous ce que c'est que Doña Sol ? Longtemps,
Par pitié pour votre âge et pour vos soixante ans,
J'ai fait la fille douce, innocente, et timide,
Mais voyez-vous cet œil de pleurs de rage humide ?
(Elle tire un poignard de son sein.)
Voyez-vous ce poignard ? − Ah ! vieillard insensé,
Craignez-vous pas le fer quand l'œil a menacé
Prenez garde, don Ruy ! je suis de la famille,
Mon oncle ! − Écoutez-moi. Fussé-je votre fille,
Malheur si vous portez la main sur mon époux !
(Elle jette le poignard, et tombe à genoux devant le duc.)
Ah ! je tombe à vos pieds ! Ayez pitié de nous !
Grâce ! Hélas ! monseigneur, je ne suis qu'une femme,
Je suis faible, ma force avorte dans mon âme,
Je me brise aisément. Je tombe à vos genoux !
Ah ! je vous en supplie, ayez pitié de nous !

DON RUY GOMEZ :
Doña Sol !

DOÑA SOL :
Pardonnez ! Nous autres Espagnoles,
Notre douleur s'emporte à de vives paroles,
Vous le savez. Hélas ! vous n'étiez pas méchant !
Pitié ! vous me tuez, mon oncle, en le touchant !
Pitié ! je l'aime tant !

DON RUY GOMEZ :
Vous l'aimez trop !

HERNANI :
Tu pleures !

DOÑA SOL :
Non, non, je ne veux pas, mon amour, que tu meures !
Non ! je ne le veux pas.
(À Don Ruy)
Faites grâce aujourd'hui !
Je vous aimerai bien aussi, vous.

DON RUY GOMEZ :
Après lui !
De ces restes d'amour, d'amitié, − moins encore,
Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ?
(Montrant Hernani)
Il est seul ! il est tout ! Mais moi, belle pitié !
Qu'est-ce que je peux faire avec votre amitié ?
Ô rage ! il aurait, lui, le cœur, l'amour, le trône,
Et d'un regard de vous il me ferait l'aumône !
Et s'il fallait un mot à mes vœux insensés,
C'est lui qui vous dirait : − Dis cela, c'est assez !
En maudissant tout bas le mendiant avide
Auquel il faut jeter le fond du verre vide !
Honte ! dérision ! Non. Il faut en finir.
Bois.

HERNANI :
Il a ma parole et je dois la tenir.

DON RUY GOMEZ :
Allons !
(Hernani approche la fiole de ses lèvres. Doña Sol se jette sur son bras.)

DOÑA SOL :
Oh ! pas encor ! Daignez tous deux m'entendre !

DON RUY GOMEZ :
Le sépulcre est ouvert, et je ne puis attendre.

DOÑA SOL :
Un instant ! − Monseigneur ! Mon Don Juan ! − Ah ! tous deux
Vous êtes bien cruels ! Qu'est-ce que je veux d'eux ?
Un instant ! voilà tout, tout ce que je réclame !
Enfin on laisse dire à cette pauvre femme
Ce qu'elle a dans le cœur !... − Oh ! laissez-moi parler !

DON RUY GOMEZ (à Hernani) :
J'ai hâte.

DOÑA SOL :
Messeigneurs, vous me faites trembler !
Que vous ai-je donc fait ?

HERNANI :
Ah ! son cri me déchire.

DOÑA SOL (lui retenant toujours le bras) :
Vous voyez bien que j'ai mille choses à dire !

DON RUY GOMEZ (à Hernani) :
Il faut mourir.

DONA SOL (toujours pendue au bras d'Hernani) :
Don Juan, lorsque j'aurai parlé,
Tout ce que tu voudras, tu le feras.
(Elle lui arrache la fiole.)
Je l'ai !
(Elle élève la fiole aux yeux d'Hernani et du vieillard étonné.)

DON RUY GOMEZ :
Puisque je n'ai céans affaire qu'à deux femmes,
Don Juan, il faut qu'ailleurs j'aille chercher des âmes.
Tu fais de beaux serments par le sang dont tu sors,
Et je vais à ton père en parler chez les morts !
- Adieu !
(Il fait quelques pas pour sortir. Hernani le retient.)

HERNANI :
Duc, arrêtez !
À Doña Sol.)
Hélas ! je t'en conjure,
Veux-tu me voir faussaire, et félon, et parjure ?
Veux-tu que partout j'aille avec la trahison
Écrite sur le front ? Par pitié, ce poison,
Rends-le moi ! Par l'amour, par notre âme immortelle !...

DOÑA SOL (sombre) :
Tu veux ?
(Elle boit.)
Tiens maintenant.

DON RUY GOMEZ (à part) :
Ah ! c'était donc pour elle !

DOÑA SOL (rendant à Hernani la fiole à demi vidée) :
Prends, te dis-je.

HERNANI (à Don Ruy) :
Vois-tu, misérable vieillard !

DOÑA SOL :
Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part.

HERNANI (prenant la fiole) :
Dieu !

DOÑA SOL :
Tu ne m'aurais pas ainsi laissé la mienne,
Toi ! Tu n'as pas le cœur d'une épouse chrétienne.
Tu ne sais pas aimer comme aime une Silva.
Mais j'ai bu la première et suis tranquille. − Va !
Bois si tu veux !

HERNANI :
Hélas ! qu'as-tu fait, malheureuse ?

DOÑA SOL :
C'est toi qui l'as voulu.

HERNANI :
C'est une mort affreuse !

DOÑA SOL :
Non. Pourquoi donc ?

HERNANI :
Ce philtre au sépulcre conduit.

DOÑA SOL :
Devions-nous pas dormir ensemble cette nuit ?
Qu'importe dans quel lit ?

HERNANI :
Mon père, tu te venges
Sur moi qui t'oubliais !
(Il porte la fiole à sa bouche.)

DOÑA SOL (se jetant sur lui) :
Ciel ! des douleurs étranges !...
Ah ! jette loin de toi ce philtre ! − Ma raison
S'égare. Arrête ! Hélas ! mon Don Juan, ce poison
Est vivant ! ce poison dans le cœur fait éclore
Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !
Oh ! je ne savais pas qu'on souffrît à ce point !
Qu'est-ce donc que cela ? c'est du feu ! Ne bois point !
Oh ! tu souffrirais trop !

HERNAN (à Don Ruy) :
Oh ! ton âme est cruelle !
Pouvais-tu pas choisir d'autre poison pour elle ?
(Il boit et jette la fiole.)

DOÑA SOL :
Que fais-tu ?

HERNANI :
Qu'as-tu fait ?

DOÑA SOL :
Viens, ô mon jeune amant,
Dans mes bras.
(Ils s'asseyent l'un près de l'autre.)
Est-ce pas qu'on souffre horriblement ?

HERNANI :
Non.

DOÑA SOL :
Voilà notre nuit de noces commencée !
Je suis bien pâle, dis, pour une fiancée ?

HERNANI :
Ah !

DON RUY GOMEZ :
La fatalité s'accomplit.

HERNANI :
Désespoir !
Ô tourment ! Doña Sol souffrir, et moi le voir !

DOÑA SOL :
Calme-toi. Je suis mieux. − Vers des clartés nouvelles
Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes.
Partons d'un vol égal vers un monde meilleur.
Un baiser seulement, un baiser !
(Ils s'embrassent.)

DON RUY GOMEZ :
Ô douleur !

HERNANI (d'une voix affaiblie) :
Oh ! béni soit le ciel qui m'a fait une vie
D'abîmes entourée et de spectres suivie,
Mais qui permet que, las d'un si rude chemin,
Je puisse m'endormir ma bouche sur ta main !

DON RUY GOMEZ :
Qu'ils sont heureux !

HERNANI (d'une voix de plus en plus faible) :
Viens, viens... Doña Sol... tout est sombre...
Souffres-tu ?

DOÑA SOL (d'une voix également éteinte) :
Rien, plus rien.

HERNANI :
Vois-tu des feux dans l'ombre ?

DOÑA SOL :
Pas encor.

HERNANI (avec un soupir) :
Voici...
(Il tombe.)

DON RUY GOMEZ (soulevant sa tête qui retombe) :
Mort !

DONA SOL (échevelée, et se dressant à demi sur son séant) :
Mort ! non pas ! nous dormons.
Il dort. C'est mon époux, vois-tu. Nous nous aimons.
Nous sommes couchés là. C'est notre nuit de noce.
(D'une voix qui s'éteint.)
Ne le réveillez pas, seigneur duc de Mendoce.
Il est las.
(Elle retourne la figure d'Hernani.)
Mon amour, tiens-toi vers moi tourné...
Plus près... plus près encor...
(Elle retombe.)

DON RUY GOMEZ :
Morte ! − Oh ! je suis damné.
(Il se tue.)

Victor Hugo

Hernani

1830

I

La tension dramatique

  • La tension est de plus en plus forte dans cette scène.
  • Les didascalies permettent de mettre en avant la tension dramatique. Ainsi, Don Ruy Gomez se démasque, Doña Sol tire son poignard, Hernani approche la fiole de ses lèvres. Toutes les actions des personnages sont tendues vers la mort.
  • Victor Hugo utilise la stichomythie, c'est-à-dire que les répliques sont courtes et se succèdent rapidement. Cela crée de la tension.
  • Il y a une opposition entre la rapidité des actions et leur enchaînement au début de la scène, et l'agonie d'Hernani et de sa femme.
  • La tension est sublimée par le lyrisme, avec les didascalies qui montrent le rapprochement des deux époux : "Ils s'assoient l'un près de l'autre", "Ils s'embrassent".
  • Le sens de l'honneur est un thème central dans cette scène. Le mot "serment" est mis en valeur par la répétition du verbe "jurer".
  • C'est une scène qui mène à la mort des héros.
II

Le dilemme d'Hernani

  • Le personnage d'Hernani est en proie avec un dilemme.
  • Il ne sait que choisir entre son bonheur avec Doña Sol et respecter sa parole d'honneur. C'est un dilemme cornélien dans le sens où les deux solutions sont mauvaises, il n'y a pas d'issue.
  • Les répliques d'Hernani sont courtes et plus rares que celles des autres personnages. Il est en pleine réflexion.
  • Son discours est marqué par des phrases exclamatives, ce qui souligne qu'il est en proie à un dilemme moral difficile : "Ah ! son cri me déchire".
  • Il ne cesse de répéter qu'il a donné sa parole. Il insiste sur les membres de sa famille pour se souvenir qu'il doit se montrer honorable : "j'ai promis de mourir au duc qui me sauva / Aragon doit payer cette dette à Silva".
  • Un parallélisme met en valeur l'honneur : "le duc a ma parole, et mon père est là-haut".
  • Mais Hernani ne supporte pas la douleur de sa femme. Il la supplie et utilise des termes forts : "par pitié", "conjure".
  • Son discours est marqué par des questions rhétoriques.
  • On trouve des enjambements dans ses répliques qui soulignent son émoi. Ainsi, le terme "trahison" est mis en avant par le rejet au vers suivant.
III

Don Ruy Gomez, un être insensible et monstrueux

  • Don Ruy Gomez est montré comme un homme cruel et grotesque.
  • Il reste impassible, il n'est pas ému. Il use même d'ironie : "je n'ai céans affaire qu'à deux femmes".
  • Il donne des ordres, ce que montre l'utilisation de l'impératif : "Allons duc !"
  • Il se montre méprisant : "Il fait quelques pas pour sortir".
  • En vérité, il se révèle jaloux. Sa tirade souligne son amertume. La didascalie qui indique son air "sombre" le prouve.
  • Sa jalousie est mise à jour dans l'expression métaphorique : "Croyez-vous apaiser la soif qui me dévore ?". Il continue cette métaphore filée de l'aumône en opposant "trône" et "aumône".
  • Il est celui qui pousse à la mort : "Bois", "il faut en finir", "Il faut mourir".
  • Le suicide de Doña Sol est un coup de théâtre. Il assiste impuissant à l'union des deux amants dans la mort. Il dit : "Qu'ils sont heureux". Il se croyait vainqueur, mais finalement il perd. La femme qu'il aime meurt.
  • À la fin de la scène, il avoue son échec : "je suis damné". Il reconnaît sa cruauté, il réalise qu'il a été mauvais.
IV

Une héroïne tragique qui tente de convaincre

  • Doña Sol se révèle être une héroïne tragique dans cette scène.
  • D'abord, elle est terrorisée à l'idée de perdre son époux. Son émotion transparaît dans l'impératif qu'elle utilise et la multiplication des phrases exclamatives. Elle passe également du vouvoiement au tutoiement.
  • Elle tente d'abord de persuader Don Ruy Gomez d'abandonner sa vengeance, puis elle tente de convaincre son époux de ne pas tenir sa parole. Elle avance qu'Hernani lui appartient : "Vous n'êtes pas à lui mais à moi".
  • Elle rejette fermement l'idée de la mort de son mari : contre-rejet de "que m'importe", répétition de "non".
  • Pour elle, l'amour est une force : "Duc, l'amour me rend forte".
  • Elle est prête à défendre son époux : "elle tire un poignard", "je te défendrai", "contre vous, contre tous". Elle est courageuse.
  • Elle devient terrifiante, prête à tout pour sauver l'homme qu'elle aime : "Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres".
  • Elle parle d'elle à la troisième personne, elle se déshumanise pour effrayer son adversaire : "Savez-vous ce que c'est que Doña Sol ?", "j'ai fait la fille douce, innocente", "rage".
  • Elle rappelle que sa famille est cruelle : "Mon oncle", "Prenez garde, Don Ruy ! je suis de la famille".
  • Elle essaie ensuite d'attendrir, tombant à genoux devant le duc. Elle devient humble : "je ne suis qu'une femme", "je tombe à vos genoux", "je tombe à vos pieds".
  • La parole dans cette scène est impuissante. Elle le comprend et décide d'agir. Son suicide est rapide. C'est elle qui prend la décision, elle qui fait le choix que les deux autres hommes ne sont pas capables de faire.
  • Par amour, elle supporte la douleur du poison : "Une hydre à mille dents qui ronge et qui dévore !", "mais j'ai bu la première et suis tranquille".
  • Elle essaie donc tout pour sauver l'homme qu'elle aime, et quand il devient évident qu'elle ne peut rien faire pour convaincre les deux hommes, elle fait le choix d'accompagner l'homme qu'elle aime dans la mort. Elle libère ainsi son époux de son dilemme.
V

Fatalité et lyrisme

  • Le thème de la fatalité est présent dans la scène.
  • Il est appuyé par le lyrisme. Les deux amants sont unis avant la mort et se déclarent leur amour. Hernani meurt dans les bras de la femme qu'il aime, cette situation est très pathétique.
  • Don Ruy Gomez est l'agent de la fatalité, témoin de la mort mais aussi responsable car il pousse Hernani à mourir.
  • La scène est directement inspirée de Roméo et Juliette. Victor Hugo est un grand admirateur de Shakespeare.
  • La souffrance des amants est rappelée plusieurs fois : "on souffre horriblement ?" C'est une souffrance violente, le poison est personnifié, il devient une hydre, il est donc monstrueux.
  • La souffrance est sublimée par l'amour. La mort devient une "nuit de noces", ce n'est qu'un "sommeil", comme le souligne la répétition du verbe "dormir".
  • À la fin, Hernani accepte son destin, il accepte la fatalité. Il remercie Dieu car il meurt dans les bras de la femme aimée.
  • Les didascalies insistent sur l'importance du rapprochement des deux amants et sur la déclinaison de la lumière. La mise en scène appuie sur le caractère pathétique de ce dénouement.

En quoi cette scène est-elle tragique ?

I. Le thème de la fatalité
II. Le dilemme d'Hernani
III. La mort des amants

En quoi Doña Sol est-elle une héroïne tragique ?

I. Une amante prête à défendre son mari contre tout
II. Le caractère pathétique du discours
III. Le choix de la mort pour soulager Hernani

Quelles sont les caractéristiques du drame romantique dans cette scène ?

I. Une mort sur scène
II. Un couple sublimé
III. Fatalité et lyrisme

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