Première S 2015-2016
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Première S 2015-2016

L'Assommoir, Le festin de Gervaise

Par exemple, il y eut là un fameux coup de fourchette : c'est-à-dire que personne de la société ne se souvenait de s'être jamais collé une pareille indigestion sur la conscience. Gervaise, énorme, tassée sur les coudes, mangeait de gros morceaux de blanc, ne parlant pas, de peur de perdre une bouchée ; et elle était seulement un peu honteuse devant Goujet, ennuyée de se montrer ainsi, gloutonne comme une chatte. Goujet, d'ailleurs, s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture. Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne ! Elle ne parlait pas, mais elle se dérangeait à chaque instant, pour soigner le père Bru et lui passer quelque chose de délicat sur son assiette. C'était même touchant de regarder cette gourmande s'enlever un bout d'aile de la bouche, pour le donner au vieux, qui ne semblait pas connaisseur et qui avalait tout, la tête basse, abêti de tant bâfrer, lui dont le gésier avait perdu le goût du pain. Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti ; ils en prenaient pour trois jours, ils auraient englouti le plat, la table et la boutique, afin de ruiner la Banban du coup. Toutes les dames avaient voulu de la carcasse ; la carcasse, c'est le morceau des dames. Madame Lerat, Madame Boche, Madame Putois grattaient des os, tandis que maman Coupeau, qui adorait le cou, en arrachait la viande avec ses deux dernières dents. Virginie, elle, aimait la peau, quand elle était rissolée, et chaque convive lui passait sa peau, par galanterie ; si bien que Poisson jetait à sa femme des regards sévères, en lui ordonnant de s'arrêter, parce qu'elle en avait assez comme ça : une fois déjà, pour avoir trop mangé d'oie rôtie, elle était restée quinze jours au lit, le ventre enflé. Mais Coupeau se fâcha et servit un haut de cuisse à Virginie, criant que, tonnerre de Dieu ! Si elle ne le décrottait pas, elle n'était pas une femme. Est-ce que l'oie avait jamais fait du mal à quelqu'un ? Au contraire, l'oie guérissait les maladies de rate. On croquait ça sans pain, comme un dessert. Lui, en aurait bouffé toute la nuit, sans être incommodé ; et, pour crâner, il s'enfonçait un pilon entier dans la bouche. Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres, en se tordant de rire sur sa chaise, à cause de Boche qui lui disait tout bas des indécences. Ah ! Nom de dieu ! Oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est, n'est-ce pas ? et si l'on ne se paie qu'un gueuleton par-ci par-là, on serait joliment godiche de ne pas s'en fourrer jusqu'aux oreilles. Vrai, on voyait les bedons se gonfler à mesure. Les dames étaient grosses. Ils pétaient dans leur peau, les sacrés goinfres ! La bouche ouverte, le menton barbouillé de graisse, ils avaient des faces pareilles à des derrières, et si rouges, qu'on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité.

Émile Zola

L'Assommoir

1877

I

Un véritable tableau

  • La description rappelle un tableau. On a d'abord une vision générale, puis le regard du narrateur qui rapporte les détails, puis vision d'ensemble de nouveau.
  • On a l'impression d'une orgie.
  • Les détails donnés permettent de comprendre les liens entre les personnages grâce au chemin de la nourriture.
  • Gervaise mange et regarde Goujet qui regarde Gervaise servir le père Bru. Les personnages se regardent.
  • Les femmes mangent la carcasse. Tel personnage mange telle partie de l'oie, etc. La répartition précise de la nourriture apprend au lecteur la place de chaque personnage.
II

Une narration polyphonique

  • C'est un texte polyphonique, plusieurs voix se font entendre.
  • La narration est coupée par du discours indirect libre. On ne sait pas toujours qui prend en charge le récit.
  • Goujet semble regarder Gervaise amoureusement : "Puis, dans sa gourmandise, elle restait si gentille et si bonne !"
  • Mais la phrase suivante présente Gervaise comme une gloutonne, il est difficile de cerner qui la voit ainsi.
  • Un autre passage souligne la difficulté de savoir qui parle, même si on se doute que c'est un des personnages qui dit cela : "la carcasse, c'est le morceau des dames".
  • Tout semble confus. Il est donc impossible d'identifier qui parle.
    C'est une communauté : "oui, on s'en flanqua une bosse ! Quand on y est, on y est".
  • Le regard du narrateur est assez critique : "on aurait dit des derrières de gens riches, crevant de prospérité."
III

Une peinture des relations sociales

  • Cette scène est un moyen pour Zola de faire une peinture des relations sociales.
  • Gervaise exerce un certain pouvoir sur les personnes à qui elle donne de la nourriture. C'est aussi une revanche sur sa misère passée.
  • Il y a des rivalités : "Les Lorilleux passaient leur rage sur le rôti", "Poisson jetait à sa femme des regards sévères".
  • Goujet semble jaloux que Gervaise s'intéresse au père Bru.
  • Le partage de la nourriture et la façon dont les personnages se regardent et parlent en apprennent beaucoup sur leurs liens, leurs querelles, leurs sentiments profonds.
    Le festin apparemment cache autre chose.
IV

La métaphore animale

  • Gervaise semble devenir l'oie elle-même. Les Lorilleux ne mangent pas simplement la viande, ils semblent vouloir manger ce qui lui appartient : "la table et la boutique".
  • Virginie choisit la peau comme si elle se vengeait de la fessée que Gervaise lui a donnée plus tôt.
  • Clémence est un personnage sensuel : "Cependant, Clémence achevait son croupion, le suçait avec un gloussement des lèvres".
  • Les instincts des personnages sont animaux. Les personnages engloutissent littéralement l'oie, qui est une métaphore de Gervaise.
  • Gervaise est "gloutonne comme une chatte", "énorme, tassée sur les coudes".
  • Goujet "s'emplissait trop lui-même, à la voir toute rose de nourriture."
  • Boche se montre entreprenant : "disait tout bas des indécences".
  • C'est une scène d'orgie qui montre les instincts les plus bas des personnages.
V

Une scène prophétique

  • La voix du narrateur est ce qui permet la critique sociale.
  • Gervaise est montrée comme un personnage sensuel. C'est cette sensualité qui va la conduire à sa chute.
  • Les instincts des personnages sont très présents dans cette scène. C'est ce côté "animal" qui les empêche de s'élever.
  • D'une certaine façon, la scène annonce la fin du livre. Si Gervaise profite de son pouvoir dans cette scène, elle se montre également généreuse. C'est cette générosité qui va aussi précipiter sa fin. Elle sera "engloutie" par ceux qui l'entourent, mangée un peu comme l'oie.

Comme Zola décrit-il ici le festin orgiaque ?

I. Une description de tableau
II. La narration polyphonique
III. Des instincts animaux

En quoi cette scène annonce-t-elle la fin du roman ?

I. Une peinture des rapports sociaux
II. Des instincts animaux
III. Gervaise et l'oie, un même destin

À quoi sert cette scène de festin ?

I. Un tableau des relations humaines
II. Une peinture des instincts animaux
III. Une scène annonciatrice de la tragédie à venir

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