Identifier les marques de subjectivité dans un texte argumentatifExercice fondamental

Dans les textes suivants, identifier les marques de subjectivité.

« Pour moi, je me vante de l'honneur d'être en ce point aussi stupide que Locke. Personne ne me fera jamais croire que je pense toujours; et je ne me sens pas plus disposé que lui à imaginer que, quelques semaines après ma conception, j'étais une fort savante âme, sachant alors mille choses que j'ai oubliées en naissant, et ayant fort inutilement possédé dans l'utérus des connaissances qui m'ont échappé dès que j'ai pu en avoir besoin, et que je n'ai jamais bien pu rapprendre depuis.

Locke, après avoir ruiné les idées innées, après avoir bien renoncé à la vanité de croire qu'on pense toujours, établit que toutes nos idées nous viennent par les sens, examine nos idées simples et celles qui sont composées, suit l'esprit de l'homme dans toutes ses opérations, fait voir combien les langues que les hommes parlent sont imparfaites, et quel abus nous faisons des termes à tous moments. »

Voltaire, « Lettre XIII - Sur M. Locke », Lettres philosophiques, 1734

« Mais tout ceci est trop vague : je veux vous peindre une partie des maux auxquels notre Tyran est en proie. Je veux vous apprendre des choses qui vous étonneront, si jamais je puis vous les faire comprendre. En vous consolant, je me consolerai moi-même. Car depuis que je suis éclairé, j'ai grand besoin de consolation ! L'homme se fait plus de mal à lui-même qu'il n'en fait à toutes les espèces d'animaux réunies. Comme sa sensibilité est extrême, qu'elle s'étend à mille choses hors de lui, il s'en sert pour tourmenter ses semblables et les faire souffrir. Il semble qu'il y trouve du soulagement à ce qu'il souffre lui-même et une distraction nécessaire.

L'homme-Rousseau (dont ma Maîtresse me fait lire les Ouvrages) dit que l'homme est bon et que les hommes sont méchants ! En vérité, il radotait ! Rien de plus méchant que les petits hommes ou les enfants. Ils sont cruels, ils déchirent impitoyablement un être vivant, le piquent, lui crèvent les yeux, rient de ses cris, de ses gémissements, etc. Ce n'est que lorsque la raison et l'expérience les ont éclairés qu'ils cèdent volontiers au sentiment de compassion. Encore le reperdent-ils quand ils sont devenus tout à fait vieillards. Les hommes se font entre eux des piqûres d'une autre espèce et plus cruelles, mais que vous ne sentirez pas vous autres, fussiez-vous Orangs-outangs : ce sont des blessures d'esprit, au moyen de la raillerie, de l'ironie, du persiflage. Ces blessures spirituelles font un mal horrible, à ce qu'il me paraît, à l'air de ceux qui les endurent et à la fureur que je leur ai quelquefois vu exhaler en particulier. »

Nicolas Restif de la Bretonne, Lettre d'un singe aux êtres de son espèce, 1781

« Il est étonnant de voir comment de si fortes convictions ont eu des débuts anodins, sont nées de causes frivoles. Cela même empêche de s'informer à leur sujet, car pendant que l'on recherche les causes et les fins fortes, importantes, et dignes d'un si grand nom, on perd de vue les vraies : elles échappent à notre vue du fait de leur petitesse. Et il est vraiment nécessaire de faire appel à un enquêteur compétent, attentif et subtil dans ce genre de recherche ; il faut qu'il soit impartial, et sans idées préconçues. Jusqu'à présent, tous ces miracles et événements étranges ne se sont pas montrés à moi. Je n'ai vu dans le monde rien de plus extraordinaire et de prodigieux que moi-même : on se fait à n'importe quelle étrangeté au fil du temps et par la force de l'habitude ; mais plus je m'examine et me connais, plus mon anomalie me frappe et m'étonne, et moins je me comprends ! »

Michel de Montaigne, « Des boiteux », Essais, livre III, 1580−1595

« Je ne suis point pourtant si déraisonnable qu'après m'être soustrait à la tyrannie de l'autorité, je veuille établir la mienne sans preuve : c'est pourquoi vous trouverez bon que je vous apprenne les motifs que j'ai eu de douter de tant d'effets étranges qu'on raconte des esprits. Il me semble avoir observé beaucoup de choses bien considérables pour me débarrasser de cette chimère. Premièrement, on ne m'a quasi jamais récité aucune histoire de sorciers que je n'ai pris garde qu'elle était ordinairement arrivée à trois ou quatre cents lieues de là. Cet éloignement me fit soupçonner, qu'on avait voulu dérober aux curieux l'envie et le pouvoir de s'en informer. Joignez à cela que, cette bande d'hommes habillés en chats, trouvés au milieu de la campagne, sans témoins, la foi d'une personne seule doit être suspecte en chose si miraculeuse. Près d'un village, il en a été plus facile de tromper des idiots. C'était une pauvre vieille ! Elle était pauvre : la nécessité l'a pu contraindre à mentir pour de l'argent ; elle était vieille, l'âge affaiblit la raison, l'âge rend babillard : elle a inventé ce conte pour entretenir des voisines ; l'âge affaiblit la vue : elle a pris un lièvre pour un chat ; l'âge rend timide : elle a cru voir cinquante au lieu d'un. Car enfin, il est plus facile qu'une de ces choses soit arrivée, qu'on voit tous les jours arriver, qu'une aventure surnaturelle, sans raison et sans exemple. »

Cyrano de Bergerac, « Contre les sorciers », Lettres diverses, 1654

« Premièrement, cela est, comme je crois, hors de doute que, si nous vivions avec les droits que la nature nous a donnés et avec les enseignements qu'elle nous apprend, nous serions naturellement obéissants aux parents, sujets à la raison, et serfs de personne. De l'obéissance que chacun, sans autre avertissement que de son naturel, porte à ses père et mère, tous les hommes s'en sont témoins, chacun pour soi ; de la raison, si elle naît avec nous, ou non, qui est une question débattue à fond par les académiques et touchée par toute l'école des philosophes. Pour cette heure je ne penserai point faillir en disant cela, qu'il y a en notre âme quelque naturelle semence de raison, laquelle, entretenue par bon conseil et coutume, florit en vertu, et, au contraire, souvent ne pouvant durer contre les vices survenus, étouffée, s'avorte. »

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire, 1576