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Phèdre, La malédiction d'Hippolyte (IV, 2)

THÉSÉE :
Perfide, oses−tu bien te montrer devant moi ?
Monstre, qu'a trop longtemps épargné le tonnerre,
Reste impur des brigands dont j'ai purgé la terre,
Après que le transport d'un amour plein d'horreur
Jusqu'au lit de ton père a porté sa fureur,
Tu m'oses présenter une tête ennemie !
Tu parais dans des lieux pleins de ton infamie,
Et ne vas pas chercher, sous un ciel inconnu,
Des pays où mon nom ne soit point parvenu !
Fuis, traître ! Ne viens point braver ici ma haine,
Et tenter un courroux que je retiens à peine.
C'est bien assez pour moi de l'opprobre éternel
D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel,
Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire,
De mes nobles travaux vienne souiller la gloire.
Fuis ; et si tu ne veux qu'un châtiment soudain
T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main,
Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire
Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.
Fuis, dis−je ; et sans retour précipitant tes pas,
De ton horrible aspect purge tous mes Etats.
Et toi, Neptune, et toi, si jadis mon courage
D'infâmes assassins nettoya ton rivage,
Souviens−toi que pour prix de mes efforts heureux
Tu promis d'exaucer le premier de mes voeux.
Dans les longues rigueurs d'une prison cruelle
Je n'ai point imploré ta puissance immortelle
Avare du secours que j'attends de tes soins,
Mes voeux t'ont réservé pour de plus grands besoins :
Je t'implore aujourd'hui. Venge un malheureux père.
J'abandonne ce traître à toute ta colère ;
Étouffe dans son sang ses désirs effrontés :
Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés.

Jean Racine

Phèdre

1677

I

Une tirade virulente

  • Thésée interpelle violemment son fils : "perfide", "monstre". Il s'adresse directement à lui notamment à travers des questions rhétoriques : "oses-tu bien te montrer devant moi ?", "tu m'oses présenter".
  • Le père emploie l'impératif pour s'adresser à son fils à travers l'anaphore "fuis" et l'avertissement " prends garde". Il ne tente pas de parler avec son fils et ne lui donne pas l'occasion de répondre de l'accusation portée contre lui.
  • Le père s'attaque violemment à son fils en l'accusant de tous les maux : "Reste impur des brigands", "un fils si criminel", "T'ajoute aux scélérats", "De ton horrible aspect", "D'infâmes assassins". Tous ces éléments sont sans rapport avec le crime reproché à Hippolyte et qui concerne la femme de Thésée, Phèdre, laquelle a injustement accusé Hippolyte d'avoir tenté de la séduire. C'est un homme meurtri dans son orgueil qui s'exprime.
II

La colère d'un père

  • Les termes désignant les liens qui unissent les deux hommes sont explicités dans la tirade : "père" et "fils" sont ici déchiré à cause de la trahison supposée du fils.
  • Le champ lexical de la faute et de la souillure est présent dans tout le texte : "infamie", "traître", "l'opprobre", "honteuse", "souiller", "châtiment", "horrible aspect". Thésée accuse son fils de l'avoir trahi mais sans jamais lui donner l'occasion de se défendre.
  • Les sentiments que ressent le père à l'égard du fils sont extrêmement violents. Thésée ici fait preuve d'orgueil car il voit en son fils un adversaire potentiel : plus jeune que lui et plus fort. Cet hybris est développé à travers l'emploi d'un champ lexical virulent : "une tête ennemie", "haine", "courroux", "ta mort", "un châtiment soudain", "T'ajoute aux scélérats qu'a punis cette main", "ton horrible aspect".
III

L'impression de crescendo

  • A la vue du fils, la colère du père se réveille. S'il est surpris au départ de le voir paraître devant lui : "oses−tu bien te montrer devant moi ?" Il le rabaisse, l'insulte et lui interdit de se présenter devant lui : "Ne viens point braver ici ma haine, / Et tenter un courroux que je retiens à peine." A la vue de son fils, il craint de ne pouvoir se retenir.
  • Au début de la tirade, la sentence qu'il prononce à l'égard d'Hippolyte est celle du bannissement. Il le chasse : "Prends garde que jamais l'astre qui nous éclaire / Ne te voie en ces lieux mettre un pied téméraire.", "De ton horrible aspect purge tous mes Etats".
  • Hippolyte n'a pas le droit de se défendre, il ne prend pas la parole à l'inverse de Thésée qui montre à travers sa tirade sa domination. Cependant, plus la tirade progresse, plus sa colère s'attise. Et la prononciation de la sentence, au lieu de l'apaiser ne fait que renforcer la haine qu'il ressent envers son fils. La ponctuation et le rythme des phrases l'illustrent parfaitement. Au début de la tirade, la ponctuation est expressive, il s'adresse directement à Hippolyte. Par la suite, les phrases se développent et la colère froide la sentence de l'exil sans une once de tristesse à l'égard de son fils. Enfin l'adresse à Neptune marquant l'arrêt de mort du fils.
IV

La malédiction

  • Thésée ici, revêt plusieurs visages. Tout d'abord c'est en qualité de père qu'il s'exprime. Il a été trahi par son fils : "Jusqu'au lit de ton père", "D'avoir pu mettre au jour un fils si criminel". Ensuite, la figure de l'homme héroïque prend le pas, il ne faut pas que son fils salisse son nom ce qu'illustre ces vers antithétiques : "Sans que ta mort encor, honteuse à ma mémoire, / De mes nobles travaux vienne souiller la gloire.". La honte s'oppose en effet à la gloire, à son "courage" et ses "nobles travaux". Enfin, c'est en homme de pouvoir qu'il s'exprime, en tant que roi il le banni : "de tous [ses] états".
  • Thésée se montre impitoyable et maudit son fils. Il ne se contente pas de le bannir, il en appelle à Neptune : "Souviens−toi que pour prix de mes efforts heureux / Tu promis d'exaucer le premier de mes vœux."
  • Ce qu'il demande ensuite au dieu est monstrueux puisqu'il souhaite voir son fils mourir mais ne veut pas le tuer de sa main afin de ne pas être déshonoré : "Venge un malheureux père. / J'abandonne ce traître à toute ta colère ; / Étouffe dans son sang ses désirs effrontés : / Thésée à tes fureurs connaîtra tes bontés." En prononçant ces vers, Thésée scelle le destin tragique de son fils qui en acceptant dignement son destin, devient un héros tragique.

Comme la colère de Thésée s'exprime-t-elle dans cette tirade ?

I. La violence des termes employés
II. La colère démesurée de Thésée
III. La condamnation à mort de son fils

Quelles images de Thésée cette tirade livre-t-elle ?

I. Un père humilié
II. Un homme violent
III. Un héros monstrueux

En quoi Hippolyte devient-il un héros tragique ?

I. Une colère injustifiée
II. Le silence pour protéger la vraie coupable
III. Neptune, dieu vengeur qui domine son destin