Éducation, transmission et émancipationCours

L'éducation est généralement exercée par les adultes sur les enfants pour leur donner les facultés de raisonner par eux-mêmes, développer leurs connaissances et leur permettre de forger leur propre personnalité. On peut se demander quels sont les principes fondamentaux de l'éducation. Pourquoi éduquer l'homme ? Comment éduquer l'homme ? Quels sont les bénéfices de l'éducation ? Ces questions se posent depuis l'Antiquité et prennent une véritable importance au XVIIIe siècle, puis particulièrement aux XIXe et XXe siècles avec une éducation ouverte à tous. L'école publique joue alors un rôle primordial dans la transmission du savoir. L'éducation est perçue comme un moyen pour s'émanciper.

Éducation, transmission, émancipation du romantisme au XXe siècle
I

Les nouvelles idées éducatives des Lumières

Au XVIIIe siècle, les philosophes des Lumières proposent une nouvelle façon d'éduquer les enfants en rupture avec les idées humanistes de la Renaissance. L'influence de la pensée des Lumières se fait sentir au XIXe siècle avec l'idée d'une éducation qui doit se centrer sur l'utile.

A

L'idéal éducatif des Lumières

Les philosophes des Lumières proposent une nouvelle méthode d'éducation et insistent sur l'importance de se montrer bienveillant avec l'enfant. La toute-puissance des tuteurs est remise en question. 

Au moment de la Renaissance (XVe-XVIe siècles), les humanistes accordent de l'importance à une éducation plurielle (plusieurs matières enseignées) et critique (on n'apprend pas par cœur inutilement). Au siècle des Lumières, l'idéal de l'éducation est différent : il faut que l'éducation soit pour tous, qu'elle permette de former des individus qui pourront se montrer utiles à la société. C'est une éducation méthodique et pratique. 

Jean-Jacques Rousseau a accordé beaucoup d'importance au thème de l'éducation dans son livre Émile ou De l'éducation. Il propose des idées pédagogiques nouvelles et insiste sur l'importance de trouver une nouvelle méthode pour éduquer les enfants. Il imagine une éducation fictive avec une méthodologie bien détaillée.

« Je hais les livres ; ils n'apprennent qu'à parler de ce qu'on ne sait pas. On dit qu'Hermès grava sur des colonnes les éléments des sciences, pour mettre ses découvertes à l'abri d'un déluge. S'il les eût bien imprimées dans la tête des hommes, elles s'y seraient conservées par tradition. Des cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus sûrement les connaissances humaines.

N'y aurait-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun qui pût être facile à voir, intéressant à suivre, et qui pût servir de stimulant, même à cet âge ? Si l'on peut inventer une situation où tous les besoins naturels de l'homme se montrent d'une manière sensible à l'esprit d'un enfant, et où les moyens de pouvoir à ces mêmes besoins se développent successivement avec la même facilité, c'est par la peinture vive et naïve de cet état qu'il faut donner le premier exercice à son imagination.

Philosophe ardent, je vois déjà s'allumer la vôtre. Ne vous mettez pas en frais ; cette situation est trouvée, elle est décrite, et, sans vous faire tort, beaucoup mieux que vous ne la décririez vous-même, du moins avec plus de vérité et de simplicité. »

Jean-Jacques Rousseau

Émile ou De l'éducation

1762

L'auteur rejette l'idée d'une éducation uniquement fondée sur les livres. Il utilise une métaphore pour comparer les cerveaux à des monuments : « Des cerveaux bien préparés sont les monuments où se gravent le plus sûrement les connaissances humaines. » Rousseau pense que si les enfants ont assez développé leurs capacités, leur cerveau devient plus dur que de la pierre et ce que l'on y grave ne peut disparaître. Il utilise une question rhétorique pour mettre en avant l'idée selon laquelle il faudrait réfléchir à la publication d'un ouvrage universel qui pourrait servir à tout le monde : « N'y aurait-il point moyen de rapprocher tant de leçons éparses dans tant de livres, de les réunir sous un objet commun qui pût être facile à voir, intéressant à suivre, et qui pût servir de stimulant, même à cet âge ? »

Pour Jean-Jacques Rousseau, l'éducation morale des enfants est très importante, mais il faut respecter l'enfant, ne pas l'éduquer avec violence, au risque de l'effrayer.

« Connaître le bien et le mal, sentir la raison des devoirs de l'homme, n'est pas l'affaire d'un enfant.

La nature veut que les enfants soient enfants avant que d'être hommes. Si nous voulons pervertir cet ordre, nous produirons des fruits précoces, qui n'auront ni maturité ni saveur, et ne tarderont pas à se corrompre ; nous aurons de jeunes docteurs et de vieux enfants. L'enfance a des manières de voir, de penser, de sentir, qui lui sont propres ; rien n'est moins sensé que d'y vouloir substituer les nôtres ; et j'aimerais autant exiger qu'enfant eût cinq pieds de haut, que du jugement à dix ans. En effet, à quoi lui servirait la raison à cet âge ? Elle est le frein de la force, et l'enfant n'a pas besoin de ce frein.

En essayant de persuader à vos élèves le devoir de l'obéissance, vous joignez à cette prétendue persuasion la force et les menaces, ou, qui pis est, la flatterie et les promesses. Ainsi donc, amorcés par l'intérêt ou contraints par la force, ils font semblant d'être convaincus par la raison. Ils voient très bien que l'obéissance leur est avantageuse, et la rébellion nuisible, aussitôt que vous vous apercevez de l'une ou de l'autre. Mais comme vous n'exigez rien d'eux qui ne leur soit désagréable, et qu'il est toujours pénible de faire les volontés d'autrui, ils se cachent pour faire les leurs, persuadés qu'ils font bien si l'on ignore leur désobéissance, mais prêts à convenir qu'ils font mal, s'ils sont découverts, de crainte d'un plus grand mal. La raison du devoir n'étant pas de leur âge, il n'y a homme au monde qui vînt à bout de la leur rendre vraiment sensible ; mais la crainte du châtiment, l'espoir du pardon, l'importunité, l'embarras de répondre leur arrachent tous les aveux qu'on exige ; et l'on croit les avoir convaincus, quand on ne les a qu'ennuyés ou intimidés. »

Jean-Jacques Rousseau

Émile ou De l'éducation

1762

Dans cet extrait, Rousseau évoque l'éducation morale de l'enfant mais également le respect de l'enfant. Il utilise le champ lexical de la force et souligne qu'il ne faut pas chercher à dresser les enfants, car ils ne feraient que « semblant d'être convaincus par la raison » : « contraints par la force, l'obéissance, crainte, châtiment, intimidés ». Ainsi, l'enfant qui aurait subi une telle intimidation ne serait pas capable de distinguer le bien du mal. Rousseau suggère donc de laisser la nature suivre son cours, il faudrait donc laisser le temps à l'enfant d'être un enfant avant de devenir un adulte.

Le philosophe Emmanuel Kant propose également une nouvelle éducation pour tous.

« Dans l'éducation donc, l'homme doit : 1) être discipliné. Discipliner signifie : chercher à empêcher que l'animalité ne soit la perte de l'humanité, aussi bien dans l'homme privé que dans l'homme social. La discipline ne consiste qu'à dompter la sauvagerie. 2) L'homme doit être cultivé. La culture comprendre l'instruction et les divers enseignements. Elle procure l'habileté. Cette dernière est la possession d'une faculté suffisante pour toutes les fins que l'on peut se proposer. Elle ne détermine donc elle-même aucune fin, mais laisse ce soin aux circonstances. »

Emmanuel Kant

Réflexions sur l'éducation

1803

Dans cet extrait, Kant donne des règles à suivre en matière d'éducation. On remarque une notion de civisme (« l'homme social »), le détachement du côté animal en chaque homme (« dompter la sauvagerie ») et une éducation pour tous basée sur la culture (« faculté suffisante pour toutes les fins que l'on peut se proposer »).

Kant souligne notamment qu'il faut se détacher des tuteurs (les professeurs) qui ne doivent pas dicter la manière de penser mais seulement transmettre un savoir. Il est important de développer l'esprit critique des enfants.

« Les "Lumières" se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu'elle résulte non pas d'une insuffisance de l'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Telle est la devise des Lumières. Paresse et lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute tutelle étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs ; et qu'il soit si facile à d'autres de les diriger. »

Emmanuel Kant

Qu'est-ce que les Lumières ?

1784

Kant fixe comme règle universelle le fait que l'homme doit absolument penser par lui-même et se détacher de ce qu'il nomme les « tuteurs », ou « l'état de tutelle ». Il utilise de fait une maxime latine Sapere aude ! qui a valeur d'argument d'autorité, pour intimer les hommes de réfléchir par eux-mêmes.

B

La reprise des idées des Lumières par les romantiques

Les romantiques du XIXe siècle accordent également une grande importance à l'éducation. Ils rejettent une éducation austère, avec un tuteur violent et dur. Ils insistent sur l'importance de prendre en compte le caractère de l'enfant, sa sensibilité. Les idées pédagogiques de Rousseau sont reprises.

Dans les romans des auteurs romantiques, on trouve une dénonciation des méthodes d'éducation trop violentes et une glorification d'une éducation bienveillante. Ainsi, dans Le Rouge et le Noir, Stendhal met en scène un jeune précepteur qui rassure la mère des enfants en proposant une éducation qui ressemble à celle que Rousseau préconise dans Émile ou De l'éducation.

« — Vous ne gronderez pas trop ces pauvres enfants ?
— Moi, les gronder, dit Julien étonné, et pourquoi ?
— N'est-ce pas, monsieur, ajouta-t-elle après un petit silence et d'une voix dont chaque instant augmentait l'émotion, vous serez bon pour eux, vous me le promettez ?
[…]
Madame de Rênal trouva que Julien avait l'air fort méchant, il s'était arrêté à deux pas d'elle. Elle s'approcha et lui dit à mi-voix :
— N'est-ce pas, les premiers jours, vous ne donnerez pas le fouet à mes enfants, même quand ils ne sauraient pas leurs leçons ?
Ce ton si doux et presque suppliant d'une si belle dame fit tout à coup oublier à Julien ce qu'il devait à sa réputation de latiniste. La figure de Madame de Rênal était près de la sienne, il sentit le parfum des vêtements d'été d'une femme, chose si étonnante pour un pauvre paysan. Julien rougit extrêmement et dit avec un soupir, et d'une voix défaillante :
— Ne craignez rien, madame, je vous obéirai en tout. »

Stendhal

Le Rouge et le Noir

1830

Julien est le nouveau précepteur des enfants de Madame de Rênal. Cette scène a lieu après la rencontre du héros, Julien Sorel, avec Madame de Rênal. Rassurée par l'agréable apparence du jeune homme, Madame de Rênal ose une série de questions qui trahissent son inquiétude : elle rejette une éducation violente et austère où les enfants seraient battus ou grondés. Elle est rassurée par Julien qui se montre bienveillant et compréhensif, et qui sera d'ailleurs très apprécié des enfants.

II

Le nouveau rôle de l'école dans la transmission du savoir

À partir du XIXe siècle, l'idée que l'école a un rôle à jouer dans la transmission du savoir s'impose. L'éducation n'est plus réservée à une minorité même si elle n'est pas encore accessible à tous, il faut attendre le XXe siècle pour cela. Cependant, l'instruction devient la clé de la démocratie, puisque l'éducation permet de former les citoyens. En littérature, principalement au XXe siècle, on voit apparaître des souvenirs d'écoliers dans les romans ou dans les autobiographies : l'école a une place primordiale.

A

La formation du citoyen

Au XIXe siècle, l'éducation est au cœur de la société et de la construction de la République. Il s'agit de former les enfants à devenir de futurs citoyens libres et égaux. C'est la raison pour laquelle l'éducation doit être publique et dispensée à tous.

À partir de 1791, le Comité d'instruction publique de l'Assemblée législative lance une vaste enquête sur les établissements d'instruction publique. Les enjeux de ce nouveau système scolaire sont de donner une culture à tous les citoyens pour qu'une fois éclairés, ils ne tombent pas sous le joug de tyrans.

« L'égalité d'instruction que l'on peut espérer d'atteindre mais qui doit suffire, est celle qui exclut toute dépendance, forcée ou volontaire. Nous montrerons, dans l'état actuel des connaissances humaines, les moyens faciles de parvenir à ce but, même pour ceux qui ne peuvent donner à l'étude qu'un petit nombre de leurs premières années, et, dans le reste de leur vie quelques heures de loisir. Nous ferons voir que, par un choix heureux, et des connaissances elles-mêmes, et des méthodes de les enseigner, on peut instruire la masse entière d'un peuple de tout ce que chacun a besoin de savoir pour l'économie domestique, pour l'administration de ses affaires, pour le libre développement de son industrie et de ses facultés, pour connaître ses droits, les défendre et les exercer ; pour être instruit de ses devoirs, pour pouvoir les bien remplir ; pour juger ses actions et celles des autres d'après ses propres lumières, et n'être étranger à aucun des sentiments élevés ou délicats qui honorent la nature humaine ; pour ne point dépendre aveuglément de ceux à qui il est obligé de confier le soin de ses affaires ou l'exercice de ses droits, pour être en état de choisir et de les surveiller ; pour n'être plus la dupe de ces erreurs populaires qui tourmentent la vie de craintes superstitieuses et d'espérances chimériques ; pour se défendre contre les préjugés avec les forces de sa raison ; enfin pour échapper au prestige du charlatanisme, qui tendrait des pièges à sa fortune, à sa santé, à la liberté de ses opinions et de sa conscience, sous prétexte de l'enrichir, de le guérir et de le sauver. »

Nicolas de Condorcet

Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain

1795

Selon Condorcet, tous les hommes doivent être éduqués, comme en témoigne l'expression : « l'égalité d'instruction ». Cette éducation a de multiples objectifs comme l'indique l'énumération dans la longue phrase qui termine l'extrait. C'est grâce à cela que l'homme pourra « échapper au prestige du charlatanisme », métaphore pour désigner les despotes.

Une loi promulguée le 28 mars 1882 par Jules Ferry, ministre de l'Instruction publique, rend l'école primaire obligatoire pour tous les enfants. L'école va permettre de former les nouveaux citoyens, il faut leur inculquer des nouvelles valeurs et une morale.

« La loi du 28 mars se caractérise par deux dispositions qui se complètent sans se contredire : d'une part, elle met en dehors du programme obligatoire l'enseignement de tout dogme particulier, d'autre part elle y place au premier rang l'enseignement moral et civique. L'instruction religieuse appartient aux familles et à l'église, l'instruction morale à l'école. Le législateur n'a donc pas entendu faire une œuvre purement négative. Sans doute il a eu pour premier objet de séparer l'école de l'église, d'assurer la liberté de conscience et des maîtres et des élèves, de distinguer enfin deux domaines trop longtemps confondus, celui des croyances qui sont personnelles, libres et variables, et celui des connaissances qui sont communes et indispensables à tous. Mais il y a autre chose dans la loi du 28 mars : elle affirme la volonté de fonder chez nous une éducation nationale et de la fonder sur des notions du devoir et du droit que le législateur n'hésite pas à inscrire au nombre des premières vérités que nul ne peut ignorer. Pour cette partie capitale de l'éducation, c'est sur vous, Monsieur, que les pouvoirs publics ont compté. En vous dispensant de l'enseignement religieux, on n'a pas songé à vous décharger de l'enseignement moral : c'eût été vous enlever ce qui fait la dignité de votre profession. Au contraire, il a paru tout naturel que l'instituteur, en même temps qu'il apprend aux enfants à lire et à écrire, leur enseigne aussi ces règles élémentaires de la vie morale qui ne sont pas moins universellement acceptées que celles du langage et du calcul. »

Jules Ferry

« Lettre aux instituteurs »

Dans cet extrait, Jules Ferry s'adresse à tous les instituteurs pour leur rappeler leur rôle auprès des enfants, leur enseigner les « règles élémentaires de la vie morale ». Il construit sa lettre de manière méthodique : « d'une part », « d'autre part », « Mais », « Au contraire ».

B

Les souvenirs d'écoliers

On constate le nouveau rôle qu'a l'institution scolaire dans les récits, où l'école occupe désormais une place importante. L'autobiographie s'impose comme moyen d'expression privilégié pour raconter l'enfance et les souvenirs d'écoliers. Ces récits, parfois romancés, permettent de comprendre les nouveaux enjeux de l'institution scolaire à partir de la fin du XIXe siècle et au XXe siècle. Ils montrent également qu'en pratique, l'éducation ne correspond pas à l'idéal recherché.

Jules Vallès dépeint son enfance malheureuse et partage la souffrance qui a été la sienne dans son œuvre aux accents autobiographiques, L'Enfant. On y trouve en effet plusieurs extraits qui se déroulent à l'école.

« J'entre en quatrième. Professeur Turfin.
Il a été reçu le second à l'agrégation ; il est le neveu d'un chef de division, il porte de grands faux-cols, des redingotes longues, il a la lèvre d'en bas grosse et humide, des yeux bleus de faïence, des cheveux longs et plats.
Il a du mépris pour les pions, du mépris pour les pauvres, maltraite les boursiers, et se moque des mal vêtus.
Il fait rire les autres à mes dépens ; je crois qu'il veut faire rire de ma mère aussi.
Je le hais…
[…]
Des lignes, des lignes ! — des arrêts et des retenues, du cachot !
Je préfère le cachot à la retenue.
Je suis libre entre mes quatre murs, je siffle, je fais des boulettes, je dessine des bonshommes, je joue aux billes tout seul.
Avec des morceaux de bois et des bouts de ficelle je monte des potences auxquelles je pends Turfin, je me remets à la besogne vers le soir et je fais mon pensum.
On me renvoie à neuf heures à la maison.
[…]
— Je suis si maladroit ! — C'est mon encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche.
"Vingtras, cent lignes !"
Patatras ! mon paquet de livres qui dégringole et fait un tapage d'enfer !
"Cent lignes de plus.
— M'sieu !
— Vous répliquez ? Cinq pages de grammaire grecque."
Encore ! Toujours !
Ils veulent me faire mourir sous le pensum, ces gens-là !
C'est à peine si je vois le soleil ! »

Jules Vallès

L'Enfant

1869

On perçoit ici une vision violente de l'éducation, l'enfant est décrit comme un prisonnier que l'on maltraite moralement : « cachot », « quatre murs ». Vallès met en avant des sanctions démesurées : « cent lignes », « Cent lignes de plus », « Cinq pages de grammaire grecque ». Ces sanctions sont disproportionnées et punissent de simples maladresses enfantines, comme l'indique l'énumération : « C'est mon encrier que je renverse, c'est mon porte-plume qui tombe, mes papiers qui s'envolent, mon pupitre que je démanche. ». En utilisant la forme du dialogue et un langage familier (« M'sieu ! », « Patatras »), l'auteur rend son récit authentique.

Jean-Paul Sartre, au XXe siècle, raconte lui aussi ses souvenirs d'écolier dans son œuvre autobiographique Les Mots. Inscrit dans une institution, l'auteur va montrer que l'instruction reçue n'est pas la meilleure possible.

« L'automne suivant, ma mère prit le parti de me conduire à l'institution Poupon. Il fallait monter un escalier de bois, pénétrer dans une salle du premier étage ; les enfants se groupaient en demi-cercle, silencieusement ; assises au fond de la pièce, droites et le dos au mur, les mères surveillaient le professeur. Le premier devoir des pauvres filles qui nous enseignaient, c'était de répartir également les éloges et les bons points à notre académie de prodiges. Si l'une d'elles avait un mouvement d'impatience ou se montrait trop satisfaite d'une bonne réponse, les demoiselles Poupon perdaient des élèves, elle perdait sa place. Nous étions bien trente académiciens qui n'eûmes jamais le temps de nous adresser la parole. À la sortie, chacune des mères s'emparait farouchement du sien et l'emportait au galop, sans saluer. Au bout d'un semestre, ma mère me retira du cours : on n'y travaillait guère et puis elle avait fini par se lasser de sentir peser sur elle le regard de ses voisines quand c'était mon tour d'être félicité. Mlle Marie-Louise, une jeune fille blonde, avec un pince-nez, qui professait huit heures par jour au cours Poupon pour un salaire de famine, accepta de me donner des leçons particulières à domicile, en se cachant des directrices. Elle interrompait parfois les dictées pour soulager son cœur de gros soupirs : elle me disait qu'elle était lasse à mourir, qu'elle vivait dans une solitude affreuse, qu'elle eût tout donné pour avoir un mari, n'importe lequel. Elle finit, elle aussi, par disparaître : on prétendait qu'elle ne m'apprenait rien, mais je crois surtout que mon grand-père la trouvait calamiteuse. »

Jean-Paul Sartre

Les Mots

Dans cet extrait, le narrateur donne une image particulière de l'institution Poupon. On remarque que l'éducation n'est pas la même pour tous. En effet, alors que certains vont à l'école publique, d'autres vont dans cette « académie de prodiges ». On constate la pression sur la haute société qui mise désormais tout sur l'éducation : « les éloges et les bons points », « sentir peser sur elle le regard de ses voisines quand c'était mon tour d'être félicité ».

III

L'éducation : un moyen vers l'émancipation

Aux XIXe et XXe siècles, l'éducation est perçue comme un moyen vers l'émancipation. Elle permet à l'homme de se libérer, de sortir de sa condition sociale. Elle permet plus particulièrement aux femmes de s'émanciper des hommes.

A

L'éducation pour libérer l'homme

Dès le XVIIIe siècle, Diderot écrit dans l'Encyclopédie qu'aucun homme n'a reçu de la nature le droit de commander aux autres. L'éducation est perçue comme un moyen pour retrouver sa liberté. Grâce à l'éducation, l'homme peut remettre en cause toute autorité qui serait illégitime.

Émancipation

D'un point de vue étymologique l'émancipation, du verbe latin emancipare, désigne le fait d'affranchir un esclave, de lui rendre sa liberté. Plus tard, il s'agit d'une action juridique qui soustrait un mineur à la tutelle parentale. Quoi qu'il en soit, l'émancipation est l'action d'affranchir une personne d'une forme d'autorité à laquelle elle est soumise.

Selon Rousseau, l'homme naît libre et doit tout faire pour le rester. Cette acquisition de liberté permet à chacun d'atteindre le bonheur et de devenir plus heureux. L'homme s'émancipe petit à petit des jougs de la société et retrouve sa liberté naturelle et son autonomie grâce à l'éducation qui lui est dispensée. Cette éducation doit lui apprendre à penser par lui-même. Dans Du contrat social, Rousseau met en avant l'idée selon laquelle l'homme naît libre mais peut perdre, petit à petit, cette liberté naturelle à cause du despotisme.

Despotisme

Le despotisme est le pouvoir autoritaire et absolu qu'un individu ou un groupe d'individus peut exercer sur la société.

« L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu'eux. Comment ce changement s'est-il fait ? Je l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime ? Je crois pouvoir résoudre cette question. Si je ne considérais que la force, et l'effet qui en dérive, je dirais : tant qu'un peuple est contraint d'obéir et qu'il obéit, il fait bien ; sitôt qu'il peut secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux ; car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l'on ne l'était point à la lui ôter. »

Jean-Jacques Rousseau

Du contrat social

1762

Rousseau utilise des questions rhétoriques qui soulignent que la liberté est un droit humain naturel que l'homme a perdu. Il est de son devoir de le retrouver en refusant le despotisme ou toute forme de tyrannie.

Certains penseurs estiment que l'instruction publique, au lieu d'aider à l'émancipation et à l'acquisition de la liberté, uniformise et entraîne ainsi de nouvelles formes de despotisme.

« L'éducation, aussi bien que la charité, est devenue, chez la plupart des peuples de nos jours, une affaire nationale. L'État reçoit et souvent prend l'enfant des bras de sa mère pour le confier à ses agents ; c'est lui qui se charge d'inspirer à chaque génération des sentiments, et de lui fournir des idées. L'uniformité règne dans les études comme dans tout le reste ; la diversité, comme la liberté en disparaissent chaque jour. »

Alexis de Tocqueville

 De la démocratie en Amérique

1835−1840

B

L'émancipation sociale

De nombreux écrivains et philosophes pensent que l'éducation peut permettre de se soustraire à sa condition sociale. Ils s'intéressent à l'importance du développement de la culture dans l'éducation, ce qui permet l'émancipation sociale. 

Les romanciers du XIXe siècle, réalistes, naturalistes ou romantiques, imaginent des héros de basse classe sociale qui parviennent à grimper les échelons de la société française grâce à l'éducation. C'est notamment le cas de Julien Sorel dans Le Rouge et le Noir.

« — Je suis ici, messieurs, leur dit-il en finissant son allocution, pour vous apprendre le latin. Vous savez ce que c'est que de réciter une leçon. Voici la sainte Bible, dit-il en leur montrant un petit volume in−32, relié en noir. C'est particulièrement l'histoire de Notre-Seigneur Jésus-Christ, c'est la partie qu'on appelle le Nouveau Testament. Je vous ferai souvent réciter des leçons, faites-moi réciter la mienne. Adolphe, l'aîné des enfants, avait pris le livre.
— Ouvrez-le au hasard, continua Julien, et dites-moi le premier mot d'un alinéa. Je réciterai par cœur le livre sacré, règle de notre conduite à tous, jusqu'à ce que vous m'arrêtiez.
Adolphe ouvrit le livre, lut un mot, et Julien récita toute la page, avec la même facilité que s'il eût parlé français. M. de Rênal regardait sa femme d'un air de triomphe. Les enfants voyant l'étonnement de leurs parents, ouvraient de grands yeux. Un domestique vint à la porte du salon, Julien continua de parler latin. Le domestique resta d'abord immobile, et ensuite disparut. Bientôt la femme de chambre de madame, et la cuisinière, arrivèrent près de la porte ; alors Adolphe avait déjà ouvert le livre en huit endroits, et Julien récitait toujours avec la même facilité.
— Ah mon Dieu ! le joli petit prêtre, dit tout haut la cuisinière, bonne fille fort dévote.
L'amour propre de M. de Rênal était inquiet ; loin de songer à examiner le précepteur, il était tout occupé à chercher dans sa mémoire quelques mots latins ; enfin, il put dire un vers d'Horace. »

Stendhal

Le Rouge et le Noir

1830

Julien Sorel, simple fils de charpentier, devient le précepteur des enfants du maire de Verrière. Pour ce jeune garçon, il s'agit d'une véritable ascension sociale. Julien suscite l'admiration des enfants, mais également de leur père, jaloux, qui tente de l'égaler intellectuellement. Julien connaît le latin à la perfection, comme le souligne le narrateur à deux reprises : « Julien récita toute la page, avec la même facilité que s'il eût parlé français, Julien récitait toujours avec la même facilité ». En utilisant une personnification, Stendhal montre l'inquiétude de Monsieur de Rênal, à l'idée qu'un garçon de basse classe sociale puisse le dépasser : « L'amour propre de M. de Rênal était inquiet ».

Au XXe siècle, la philosophe Hannah Arendt s'intéresse à l'éducation dans le chapitre intitulé « La crise de l'éducation » de son ouvrage La Crise de la culture. Elle met en avant l'idée selon laquelle l'éducation doit se montrer conservatrice pour être révolutionnaire et atteindre une forme d'émancipation par rapport au passé.

« Au fond, on n'éduque jamais que pour un monde déjà hors de ses gonds ou sur le point d'en sortir, car c'est là le propre de la condition humaine que le monde soit créé par des mortels afin de leur servir de demeure pour un temps limité. Parce que le monde est fait par des mortels, il s'use et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux. Pour préserver le monde de la mortalité de ses créateurs et de ses habitants, il faut constamment le remettre en place. Le problème est tout simplement d'éduquer de façon telle qu'une remise en place demeure effectivement possible, même si elle ne peut jamais être définitivement assurée. Notre espoir réside toujours dans l'élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle ; mais c'est précisément parce que nous ne pouvons placer notre espoir qu'en lui que nous détruisons tout si nous essayons de canaliser cet élément nouveau pour que nous, les anciens, puissions décider de ce qu'il sera. C'est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l'éducation doit être conservatrice ; elle doit protéger cette nouveauté et l'introduire comme un ferment nouveau dans un monde déjà vieux qui, si révolutionnaires que puissent être ses actes, est, du point de vue de la génération suivante, suranné et proche de la ruine. »

Hannah Arendt

« La crise de l'éducation », La Crise de la culture

1961

Selon Hannah Arendt, il faut dépasser les enseignements des générations précédentes qui ne conviendraient pas à la société actuelle. Toutefois, il faut continuer d'enseigner les anciens principes pour permettre aux nouveaux d'émerger : « C'est justement pour préserver ce qui est neuf et révolutionnaire dans chaque enfant que l'éducation doit être conservatrice ». Ainsi, pour la philosophe, il faut s'émanciper des anciennes générations pour acquérir une nouvelle forme de liberté, mais en ayant la connaissance de celles du passé.

Selon Durkheim, l'éducation est primordiale pour la société car elle transforme un être asocial en être social, dans la mesure où elle permet à l'homme de rompre avec la nature et ses instincts. L'éducation l'aide en lui faisant percevoir des choses auxquelles il n'aurait pas eu accès seul.

« L'enfant, en entrant dans la vie, n'y apporte que sa nature d'individu. La société se trouve donc, à chaque génération nouvelle, en présence d'une table presque rase sur laquelle il lui faut construire à nouveaux frais. Il faut que, par les voies les plus rapides, à l'être égoïste et asocial qui vient de naître, elle en surajoute un autre, capable de mener une vie morale et sociale. Voilà quelle est l'œuvre de l'éducation, et l'on en aperçoit toute la grandeur. Elle ne se borne pas à développer l'organisme individuel dans le sens marqué par sa nature, à rendre apparentes des puissances cachées qui ne demandaient qu'à se révéler. Elle crée dans l'homme un être nouveau. »

Émile Durkheim

Éducation et sociologie

1922

L'éducation est à considérer au même titre que la socialisation, l'un n'allant pas sans l'autre. L'enfant est un être neuf, brut, qu'il faut façonner comme le montre la métaphore qui compare l'enfant à une table rase : « en présence d'une table presque rase sur laquelle il lui faut construire à nouveaux frais ». C'est l'éducation et les éducateurs qui doivent alors, comme des sculpteurs, créer un être social et nouveau : « Elle crée dans l'homme un être nouveau. »

C

L'émancipation des femmes

Un grand combat ébranle l'éducation depuis le XVIIIe siècle : celui de l'éducation des femmes. Ce débat est particulièrement important dans la République, au nom de la démocratie et de la défense des libertés.

En 1687, Fénelon écrit un ouvrage défendant l'éducation des femmes, tout comme Condorcet et Olympe de Gouges. La société a conditionné la femme depuis l'enfance à se préparer à être une épouse fidèle et une mère aimante. Au XIXe siècle et au XXe siècle, grâce à l'éducation, les femmes s'émancipent davantage et réclament l'égalité.

Au XXe siècle, on découvre l'œuvre révolutionnaire de Simone de Beauvoir, Le Deuxième Sexe, dans laquelle elle montre que l'inégalité qui existe entre les hommes et les femmes est historiquement et idéologiquement construite. C'est ainsi que l'éducation tient un rôle primordial, car elle doit aider les femmes à acquérir leur liberté et à devenir les égales des hommes.

« L'immense chance du garçon, c'est que sa manière d'exister pour autrui l'encourage à se poser pour soi. Il fait l'apprentissage de son existence comme libre mouvement vers le monde ; il rivalise de dureté et d'indépendance avec les autres garçons, il méprise les filles. Grimpant aux arbres, se battant avec des camarades, les affrontant dans des jeux violents, il saisit son corps comme un moyen de dominer la nature et un instrument de combat ; il s'enorgueillit de ses muscles comme de son sexe ; à travers jeux, sports, luttes, défis, épreuves, il trouve un emploi équilibré de ses forces ; en même temps, il connaît les leçons sévères de la violence ; il apprend à encaisser les coups, à mépriser la douleur, à refuser les larmes du premier âge, Il entreprend, il invente, il ose. Certes, il s'éprouve aussi comme « pour autrui », il met en question sa virilité et il s'ensuit par rapport aux adultes et aux camarades bien des problèmes. Mais ce qui est très important, c'est qu'il n'y a pas d'opposition fondamentale entre le souci de cette figure objective qui est sienne et sa volonté de s'affirmer dans des projets concrets. C'est en faisant qu'il se fait être, d'un seul mouvement. Au contraire, chez la femme il y a, au départ, un conflit entre son existence autonome et son « être autre » ; on lui apprend que pour plaire il faut chercher à plaire, il faut se faire objet ; elle doit donc renoncer à son autonomie. On la traite comme une poupée vivante et on lui refuse la liberté ; ainsi se noue un cercle vicieux ; car moins elle exercera sa liberté pour comprendre, saisir et découvrir le monde qui l'entoure, moins elle trouvera en lui de ressources, moins elle osera s'affirmer comme sujet ; si on l'y encourageait, elle pourrait manifester la même exubérance vivante, la même curiosité, le même esprit d'initiative, la même hardiesse qu'un garçon, C'est ce qui arrive parfois quand on lui donne une formation virile ; beaucoup de problèmes lui sont alors épargnés. Il est intéressant de noter que c'est là le genre d'éducation qu'un père dispense volontiers à sa fille ; les femmes élevées par un homme échappent en grande partie aux tares de la féminité. Mais les mœurs s'opposent à ce qu'on traite les filles tout à fait comme des garçons. »

Simone de Beauvoir

Le Deuxième sexe

1949

Dans cet extrait, Simone de Beauvoir met en évidence une nette opposition entre les garçons et les filles : « L'immense chance du garçon », « Au contraire, chez la femme il y a, au départ, un conflit ». Elle dénonce un grand déséquilibre entre les deux sexes, avec les termes antithétiques « chance » et « conflit ». Le pronom « on » est répété, il a une valeur universelle : Simone de Beauvoir se fait la porte-parole de toutes les femmes qui semblent condamnées à subir ce « cercle vicieux » de l'éducation (« Mais les mœurs s'opposent à ce qu'on traite les filles tout à fait comme des garçons »), sauf quelques femmes « élevées par un homme ».

À la fin du XXe siècle, Elena Gianini Belotti publie un essai sociologique, Du côté des petites filles, dans lequel elle met en avant les formes de stéréotypes qui persistent quant à l'éducation des filles et des garçons.

« Le Petit Chaperon rouge est l'histoire d'une fillette à la limite de la débilité mentale, qui est envoyée par une mère irresponsable à travers des bois profonds infestés de loups, pour apporter à sa grand-mère malade de petits paniers bourrés de galettes. Avec de telles déterminations, sa fin ne surprend guère. Mais tant d'étourderie, qu'on n'aurait jamais pu attribuer à un garçon, repose entièrement sur la certitude qu'il y a toujours à l'endroit et au moment voulus un chasseur courageux et efficace prêt à sauver du loup la grand-mère et la petite fille.

Blanche-Neige est une autre petite oie blanche qui accepte la première pomme venue, alors qu'on l'avait sévèrement mise en garde de ne se fier à personne. Lorsque les sept nains acceptent de lui donner l'hospitalité, les rôles se remettent en place : eux iront travailler, et elle tiendra pour eux la maison, reprisera, balaiera, cuisinera en attendant leur retour. Elle aussi vit comme l'autruche, la tête dans le sable, la seule qualité qu'on lui reconnaisse est la beauté, mais puisque ce caractère est un don de la nature, et non un effet de la volonté individuelle, il ne lui fait nullement honneur. Elle réussit toujours à se mettre dans des situations impossibles, et pour l'en tirer, comme toujours, il faut l'intervention d'un homme, le prince charmant, qui l'épousera fatalement.

Cendrillon est le prototype des vertus domestiques, de l'humilité, de la patience, de la servilité, du sous-développement de la conscience, elle n'est pas très différente des types féminins décrits dans les livres de lecture aujourd'hui en usage dans les classes primaires et dans la littérature enfantine en général. Elle non plus ne bouge pas le petit doigt pour sortir d'une situation intolérable, elle ravale les humiliations et les vexations, elle est sans dignité ni courage. Elle aussi accepte que ce soit un homme qui la sauve, c'est son unique recours, mais rien ne dit que ce dernier la traitera mieux qu'elle ne l'était jusqu'alors.

Pour autant qu'on prenne la peine de le chercher, il n'existe pas de personnage féminin intelligent, courageux, actif et loyal. Même les bonnes fées n'ont pas recours à leurs ressources personnelles, mais à un pouvoir magique qui leur a été conféré et qui est positif sans raison logique, de même qu'il est malfaisant chez les sorcières. »

Elena Gianini Belotti

Du côté des petites filles

1973

Dans cet extrait, Elena Gianini Belotti souligne qu'il y a une forme de violence faite aux filles, dès le premier moment de l'éducation. La société façonne les filles comme elle le désire en leur assignant des rôles bien précis. Ainsi, Elena Gianini Belotti remarque que dans les contes de fées de Perrault et de Grimm qu'on lit aux enfants pour les éduquer, les femmes sont souvent mauvaises, les qualités qu'on leur accorde parfois ne dépendent pas d'elles et les héroïnes n'ont bien souvent qu'un rôle de domestique attendant le prince charmant.