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La naissance du drame romantique au XIXe siècle Cours

Au XIXe siècle, les auteurs romantiques cherchent à renouveler l'écriture théâtrale et à développer leurs théories révolutionnaires. Ils remettent en cause les contraintes formelles du théâtre classique : la règle des trois unités ou encore la règle de vraisemblance leur paraissent contraignantes et infondées. Ils souhaitent acquérir par l'écriture une autonomie libératrice. Dans la Préface d'Hernani, Victor Hugo, qui se fait porte-parole des romantiques, réclame "tolérance et liberté".

I

Le contexte culturel, littéraire et historique complexe du XIXe

Les artistes du XIXe siècle, peintres, compositeurs ou écrivains, développent un goût pour l'histoire et les sujets historiques. Ils exaltent l'enthousiasme d'une action collective tout en mettant en avant l'individu. Ils ancrent leurs œuvres dans un contexte réel tout en donnant une forte dimension héroïque et lyrique à leurs personnages.

A

Le contexte culturel : les auteurs du Cénacle confrontés au "mal du siècle"

Cénacle

Le Cénacle est un groupe constitué de la jeunesse littéraire du XIXe siècle. Ils se réunissent de 1827 et 1830.

Le Cénacle se réunit chez Victor Hugo qui s'est établi pour l'occasion dans un appartement parisien spacieux. Sainte-Beuve, ami et soutien très proche de Victor Hugo, s'installe à quelques mètres de chez lui. Les réunions se tiennent dans le salon appelé "Chambre au lys d'or". S'y rencontrent des auteurs comme Lamartine, Stendhal, Gautier, Dumas ou Balzac. L'ouverture d'esprit et la convivialité de ce groupe attirent de plus en plus de sympathisants. Les écrivains accueillent dans leur cercle des peintres comme Delacroix et des musiciens comme Berlioz ou Chopin, ce qui est une nouveauté dans l'histoire des salons littéraires. Tous les artistes du Cénacle s'identifient aux idées révolutionnaires romantiques. Chacun peut laisser libre cours à sa créativité et à son imagination, se débarrassant des conventions formelles classiques et académiques. Tous contribuent à inventer des formes modernes, s'encourageant et se félicitant dans un sentiment d'exaltation partagé.

La forte envie de liberté de cette jeunesse trouve sa source dans les idéaux révolutionnaires ainsi que dans ceux du premier empire. Cependant, suite à la Restauration, le début du XIXe siècle est marqué par des restrictions de libertés, par des révoltes et des transformations politiques et sociales. Toute cette instabilité provoque un malaise et beaucoup de frustration chez les jeunes artistes. Ce sentiment complexe et ambigu a été qualifié de "mal du siècle". Les artistes sont confrontés à un sentiment individuel de souffrance qu'ils expriment à travers leurs œuvres.

Le classicisme, c'est la santé ; le romantisme, c'est la maladie.

Johann Wolfgang von Goethe

Les artistes désenchantés portent un regard dur et critique sur leur époque.

Gustave Flaubert traduit sa vision critique du monde avec l'ironie : "L'ironie pourtant me semble dominer la vie" écrit-il dans une lettre à Louise Colet. L'ironie flaubertienne exprime la cruauté du monde. Dans Madame Bovary, roman publié en 1857, Flaubert ridiculise les paysans qui accordent une importance démesurée à un événement jugé peu important dans la scène des comices. Cette ironie sociale est caractéristique de la vision pessimiste souvent exprimée par Flaubert.

Baudelaire traduit son "mal du siècle" par le spleen qu'il définit dans son recueil poétique Le Spleen de Paris, comme un état mélancolique, une sorte d'ennui intolérable. Entre fascination et dégoût pour la ville, Baudelaire exprime dans ces poèmes publiés à titre posthume toute la souffrance qui l'habite.

Les auteurs du Cénacle sont confrontés à ce "mal du siècle", souffrant de ces désillusions face au monde contemporain. Ils ont trouvé en se réunissant et en partageant les mêmes idéaux la force de lutter pour leurs libertés.

B

Le contexte littéraire : la Préface de Cromwell, défense et illustration du drame romantique

La préface de Cromwell (1827) est considérée comme le manifeste du romantisme.

Manifeste

Un manifeste est un écrit dans lequel un ou plusieurs auteurs définissent les codes d'un nouveau genre ou d'un nouveau mouvement littéraire afin de l'initier.

Cromwell est un drame romantique écrit par Victor Hugo en 1827. Il ancre son intrigue dans le contexte historique de l'Angleterre du XVIIe siècle. Cette pièce n'a jamais été jouée dans son intégralité en raison notamment de sa longueur, presque 7000 vers, et de ses changements de décors fréquents. Il s'agit d'un exemple de pièce romantique, en rupture avec le théâtre classique. Mais la postérité a surtout retenu de cette pièce sa préface dans laquelle Victor Hugo défend la définition du drame romantique. Les grandes règles du drame romantique sont les suivantes :

  • utilisation de la versification mais en disloquant l'alexandrin ;
  • absence de règles des trois unités ;
  • ancrage dans une histoire plus contemporaine ;
  • mélange du grotesque et du sublime ;
  • mélange des niveaux de langue ;
  • choix du drame.

Dans ce manifeste datant de 1827, Victor Hugo ouvre la voie à tous les auteurs dramatiques romantiques et prépare les conditions de l'arrivée du chef-d'œuvre Hernani.

La société, en effet, commence par chanter ce qu'elle rêve, puis raconte ce qu'elle fait, et enfin se met à peindre ce qu'elle pense. C'est, disons-le en passant, pour cette dernière raison que le drame, unissant les qualités les plus opposées, peut être tout à la fois plein de profondeur et plein de relief, philosophique et pittoresque.

Victor Hugo

Préface de Cromwell

1827

C

Le contexte historique : le tournant de l'année 1830

L'année 1830 marque un tournant dans l'histoire française. La révolution de Juillet permet à la jeunesse de retrouver des libertés fondamentales, comme la liberté d'expression. Cette année est marquée par une foi en la rupture avec le passé, avec les règles et avec les contraintes.

Eugène Delacroix peint en 1830 le célèbre tableau La Liberté guidant le peuple dans lequel il rompt avec les classiques et exalte la couleur, le mouvement et l'épique.

II

Le drame romantique : une rupture dans l'histoire du théâtre français

A

La rupture avec les règles classiques

Le drame romantique poursuit une rupture dans l'histoire du théâtre français, amorcée au XVIIIe siècle par le drame bourgeois. Toutefois, le théâtre est encore fortement imprégné par le modèle classique du XVIIe siècle. En effet, les règles demandées par le cardinal de Richelieu et établies par l'abbé d'Aubignac excluent de mélanger les tons, les origines sociales des personnages ou les sujets de modèles différents :

  • La règle des trois unités implique que la pièce se déroule en un seul lieu, une seule journée et autour d'une seule action principale.
  • Le public visé par la comédie ou la tragédie n'est pas le même.
  • Les règles de la vraisemblance et de la bienséance sont indiscutables.

Pourtant le drame romantique rompt définitivement avec l'ensemble de ces codes.

B

Le choix du drame : une "poésie des temps modernes"

Le drame, au contraire de la tragédie ou de la comédie, se veut une représentation du réel dans toute sa profondeur et complexité. Victor Hugo définit trois grandes périodes de la poésie :

  • l'ode ;
  • l'épopée ;
  • le drame.

L'ode chante l'éternité, l'épopée solennise l'histoire, le drame peint la vie. Le caractère de la première poésie est la naïveté, le caractère de la seconde est la simplicité, le caractère de la troisième, la vérité.

Victor Hugo

Préface de Cromwell

1827

Victor Hugo inscrit donc le drame à la fois dans le genre théâtral et dans le genre poétique. Poésie des temps modernes, écrit en vers, le drame met en scène des personnages aux caractères complexes, incarnant le monde réel, loin des stéréotypes classiques. Le drame vise à peindre le caractère des hommes aussi justement que possible et avec poésie. Le théâtre donne ainsi vie à la poésie.

Genre théâtral Codes
Tragédie
  • une époque antique, des pays lointains ;
  • des personnages de haut rang, rois et reines ;
  • une action principale autour de la lutte du héros faisant face à un destin déterminé par avance : c'est la fatalité ;
  • un registre dominant tragique ;
  • des alexandrins ;
  • une fin malheureuse, souvent la mort du héros ;
  • le choix de s'adresser à un public issu de la noblesse.
Comédie
  • une époque contemporaine, des lieux communs, populaires ;
  • des personnages de la bourgeoisie et leurs valets ;
  • une action principale autour de situations amusantes et critiques pour divertir ;
  • un registre dominant comique ;
  • des vers ou de la prose ;
  • une fin heureuse, souvent un mariage ;
  • le choix de s'adresser à un public populaire.
Drame romantique
  • une époque ancrée dans le réel, des ellipses et des changements de lieux rendus possibles par le non-respect de la règle d'unité de temps et de lieu ;
  • un mélange des origines sociales des personnages ;
  • le mélange des registres ;
  • l'utilisation de la versification ;
  • une fin souvent malheureuse ;
  • le choix de s'adresser à tous publics.
C

Le mélange du grotesque et du sublime

En instaurant le mélange des genres et des registres, Victor Hugo ouvre la voie au mélange du beau et du laid, du grotesque et du sublime. L'objectif des romantiques étant une quête de la réalité humaine, Victor Hugo refuse de systématiser la recherche du beau, de la bienséance, de l'acceptable dans l'art. Ainsi, il dépeint la laideur qui coexiste nécessairement avec le beau dans le monde. On retrouvera ce principe dans ses œuvres poétiques mais aussi romanesques telles que Notre-Dame de Paris, publiée en 1831, un an après Hernani, ou encore dans le roman Les Misérables en 1862.

Dans Notre-Dame de Paris, le personnage de Quasimodo, par un effet de contraste, met en lumière la beauté du personnage d'Esmeralda.

Dans Les Misérables, Victor Hugo fait subir à ses personnages des transformations physiques pour accentuer leur état de misère. Fantine, d'abord très belle, tombe dans une forme de déchéance, allant jusqu'à vendre ses cheveux et ses dents. Le contraste est renforcé entre la belle jeune femme qu'elle a été et sa tragique transformation.

Dans L'Homme qui rit, le personnage de Gwynplaine, défiguré, incarne cette dualité. Son aspect physique, sa laideur, renvoie au grotesque, mais sa beauté morale au sublime.

Tous les personnages de Victor Hugo sont soumis à une part de beauté et une part de laideur, qu'elle soit physique ou morale, exprimant la dualité humaine entre le bien et le mal, le beau et le laid, le grotesque et le sublime.

Nous dirons seulement ici que, comme objectif auprès du sublime, comme moyen de contraste, le grotesque est, selon nous, la plus riche source que la nature puisse ouvrir à l'art.

Victor Hugo

Préface de Cromwell

1827

D

L'utilisation de l'histoire

Enfin, pour conférer à ses personnages une dimension encore plus complexe et réelle, le drame romantique inscrit son histoire dans l'histoire européenne. Qu'il s'agisse de l'Angleterre avec Cromwell ou de l'Espagne avec Hernani, les personnages de Victor Hugo évoluent dans une dimension réaliste. Les personnages paraissent vrais et authentiques. Cet ancrage dans l'histoire européenne permet une forme de réalisme.

L'histoire est un moyen pour partager une certaine complicité avec le spectateur qui a connaissance des événements racontés. Toutefois, le romantisme ne doit pas être confondu avec le réalisme. Dans le drame romantique, les faits historiques sont toujours intégrés au cœur de récits fictifs et l'auteur se permet des réécritures. Les éléments historiques viennent donner du crédit et de la profondeur aux personnages et à l'action, ils rendent le drame romantique plus naturel, on parle de "couleur locale". Les personnages en sont d'autant plus attachants et humains aux yeux du public.