La véritéCours

La vérité est l'objet de la philosophie : les philosophes sont en quête de vérité, ils la recherchent. La nature même de la vérité est toutefois difficile à évaluer, il faut pouvoir faire la distinction entre le vrai et le faux et comprendre ce que signifie jugement, opinion et connaissance. La vérité a différentes valeurs : on peut la penser comme étant une évidence, on peut penser le vrai comme efficacité mais on peut également remettre en cause l'existence de la vérité, en ayant une attitude sceptique ou en niant l'existence de la vérité.

I

La philosophie comme quête de vérité

En philosophie, la vérité est d'abord liée à une recherche, à une quête. En effet, le philosophe est en quête de vérité. Cela signifie d'ailleurs qu'il ne la connaît pas. Si l'on ne connaît pas ce que l'on cherche, comment le reconnaître quand on le trouve ? Pour cela, il convient déjà de différencier ce qui est vrai de ce qui est faux. Platon fait la différence entre l'opinion vraie et la connaissance. Pascal, quant à lui, estime qu'il y a deux voies pour parvenir à la vérité : le cœur et la raison.

A

Distinguer le vrai et le faux

Pour connaître la vérité, il faut distinguer le vrai du faux. En général, on dit « c'est vrai » ou « c'est faux » d'un discours, d'une parole. Lorsqu'on dit quelque chose, on émet un jugement qui résulte d'une démarche intellectuelle par laquelle on se forme une opinion. Kant estime qu'il y a trois degrés de certitude dans un jugement.

La notion de vérité s'applique à des discours : en effet, on se demande si ce qui a été dit est vrai ou faux.

Une personne affirme : « J'étais chez moi hier à 10 heures. » La quête de vérité vise à savoir si la personne dit la vérité : est-ce vrai ou faux ? C'est le discours qui est vrai ou faux.

Lorsqu'on voit quelque chose, on ne le remet pas en question, on ne peut douter de ce que l'on voit.

Si à 10 heures on va chez un ami et qu'il est chez lui, on voit, on constate bien qu'il est chez lui à cette heure-là. La vérité est visible, on n'en doute pas.

Si l'on ne peut douter de ce que l'on voit, on peut toutefois l'interpréter, émettre une opinion dessus ou un bien un jugement.

On ne dira pas d'un arbre existant qu'il est vrai, mais qu'il est réel. À l'inverse, on dit qu'il est vrai qu'il s'agit d'un chêne : l'arbre lui-même n'est vrai ou faux, mais lui attribuer une qualité par un jugement, dire qu'il est un chêne, peut être caractérisé de vrai ou de faux. C'est donc le jugement qui est vrai ou faux.

Dans la Critique de la raison pure, Kant énonce qu'une personne peut adhérer à un jugement selon trois modalités, qui sont trois degrés de certitude, l'opinion, la foi et le savoir :

  • Dans le cas de l'opinion, le sujet sait que son jugement est insuffisant, objectivement et subjectivement.
  • Dans le cas de la foi, le sujet sait que son jugement est insuffisant, objectivement mais suffisant subjectivement.
  • Dans le cas de la connaissance, le sujet sait que son jugement est suffisant, objectivement et subjectivement.

 

La différence majeure entre ces trois manières de tenir quelque chose pour vrai passe entre l'objectif et le subjectif : d'un côté, des certitudes non justifiées objectivement (l'opinion et la foi), de l'autre, une certitude justifiée objectivement et subjectivement (le savoir). Selon Kant, seule la certitude que produit le savoir est pleinement légitime.

« L'opinion est une croyance qui a conscience d'être insuffisante subjectivement aussi bien qu'objectivement. Quand la croyance n'est suffisante que subjectivement, et qu'en même temps elle est tenue pour objectivement insuffisante, elle s'appelle foi. Enfin, celle qui est suffisante subjectivement aussi bien qu'objectivement s'appelle savoir. »

Emmanuel Kant

Critique de la raison pure

1781

B

La différence platonicienne entre l'opinion vraie et la connaissance 

Platon condamne fortement l'opinion qui, pour lui, constitue un obstacle à la découverte de la vérité, et donc de la connaissance.

Platon a produit une très forte condamnation de l'opinion, en tant que croyance non justifiée. En effet, celui qui croit savoir, comme c'est le cas dans le préjugé, ne remet pas en question ses jugements et se condamne ainsi à rester prisonnier de son ignorance. Pour Platon, l'opinion constitue donc un obstacle à la découverte de la vérité : en rester à l'opinion, c'est se satisfaire d'une apparence de savoir. Un type particulier d'opinion retient cependant l'attention de Platon dans le Ménon : l'opinion correcte. Ainsi, s'interrogeant sur ce qui la différencie de la connaissance, Socrate met en évidence que la connaissance, contrairement à l'opinion vraie, est assurée par un raisonnement. Alors que l'opinion est changeante, jamais assurée d'elle-même, la connaissance sait pourquoi elle est vraie : on peut produire des raisons, des justifications à ce que l'on avance. Platon ne condamne pas l'opinion droite, c'est-à-dire l'opinion qui est dans le vrai : dans le domaine de l'action, elle se révèle très utile. Néanmoins, elle n'a pas la même valeur que la connaissance, car celui qui a une opinion vraie ne la possède pas comme il possède un savoir.

« Une opinion vraie n'est pas un moins bon guide, pour la rectitude de l'action, que la raison. [...] Mais ces opinions ne consentent pas à rester longtemps en place, plutôt cherchent-elles à s'enfuir de l'âme humaine ; elles ne valent donc pas grand-chose, tant qu'on ne les a pas reliées par un raisonnement qui en donne l'explication. »

Platon

Ménon

IVe siècle av. J.-C.

C

Les ordres de vérité de Pascal

Pour Pascal, il existe deux voies distinctes dans l'accès à la vérité : le cœur et la raison.

  • d'une part, le cœur fournit les premiers principes ;
  • d'autre part, la raison démontre ensuite des propositions à partir des principes établis par l'intuition du cœur.

 

Ces deux modes d'accès au vrai garantissent la certitude des propositions.

« Les principes se sentent, les propositions se concluent et le tout avec certitude quoique par différentes voies et il est aussi inutile et aussi ridicule que la raison demande au cœur des preuves de ses premiers principes pour vouloir y consentir, qu'il serait ridicule que le cœur demandât à la raison un sentiment de toutes les propositions qu'elle démontre pour vouloir les recevoir. »

Blaise Pascal

Pensées, publié dans Revue des deux Mondes

1669

II

Les différentes valeurs données à la vérité

La vérité a différentes valeurs : Descartes la pense comme étant évidente alors que le philosophie William James estime que le vrai a une valeur d'efficacité. Les sceptiques estiment que l'être humain ne peut connaître la vérité avec certitude alors que Nietzsche imagine qu'elle n'est qu'une illusion. 

A

La vérité comme évidence

Pour Descartes, la vérité est évidente. C'est ainsi qu'il en vient, au sortir d'un doute radical, à sa célèbre formule : « je pense donc je suis ». Le cogito s'impose à lui comme une évidence. On ne peut pas en douter, car on ne peut pas douter que l'on pense.

Cette évidence du fait de penser fonde la certitude, qui caractérise les idées vraies. Ainsi, pour Descartes, la vérité s'impose d'elle-même à l'esprit, on ne peut pas douter d'elle, on ne peut pas la remettre en question. On peut parler, pour le cogito, de « vérité première », car elle est soustraite au doute, même le plus radical. Pour douter, il faut encore penser. On pourrait écrire : « je doute, donc je pense, donc je suis ».

Descartes a toujours soutenu que le « donc », dans la formule « je pense donc je suis », n'était pas la marque d'un raisonnement, mais une intuition, celle de l'évidence de la relation entre penser et être. Cette relation est une idée claire et distincte, que l'on ne peut confondre avec aucune autre, et que l'on peut analyser de manière à la développer, en précisant ce que je suis, une âme ou un esprit. Elle est, par son évidence, le modèle de toute vérité et, par la certitude qu'elle entraîne, le principe de toute démonstration.

« C'est la conception ferme qui naît dans un esprit sain et attentif des seules lumières de la raison... Ainsi, chacun peut voir par intuition qu'il existe, qu'il pense, qu'un triangle est déterminé par trois lignes, qu'un globe n'a qu'une surface et d'autres vérités semblables. »

René Descartes

Règles pour la direction de l'esprit

1628−1629

B

Le vrai comme efficacité

Pour le philosophe pragmatique William James, le vrai a une valeur d'efficacité.

Dans son travail sur la vérité, le philosophe William James propose de changer de point de vue sur la valeur que l'on accorde généralement à la vérité. En effet, plutôt que de penser la vérité comme une idée universelle et éternelle, celui-ci propose de la penser en fonction d'un critère d'efficacité. Ainsi, est vrai l'énoncé ou l'idée qui permet de réaliser une action avec succès. À l'inverse, sera considéré comme faux l'énoncé ou l'idée qui échoue, c'est-à-dire qui ne rendait pas possible une action couronnée de succès. Le critère de la vérité que propose William James peut donc être énoncé de la façon suivante : est vraie l'idée qui rend possible une action efficace.

C

La position sceptique sur la vérité

Pour les sceptiques, la pensée humaine n'est pas capable de déterminer une vérité avec certitude.

Scepticisme

Le scepticisme (du grec skepsis, « examen ») est une doctrine philosophique selon laquelle la pensée humaine ne peut déterminer aucune vérité avec certitude.

Le scepticisme est fondé par Pyrrhon d'Élis au IVe siècle av. J.-C. Le but de sa doctrine philosophique est d'obtenir la quiétude de l'âme (ataraxie). En effet, admettre qu'il est impossible d'établir la vérité permet d'éviter les conflits de dogmes et la douleur que l'on peut ressentir en découvrant de l'incohérence dans ses certitudes. Les sceptiques avancent deux arguments majeurs. Le premier argument affirme que l'homme n'a affaire qu'à des apparences, c'est-à-dire des phénomènes sensibles. Il est donc impossible de connaître les choses elles-mêmes, c'est-à-dire ce qu'elles sont au-delà de l'apparence sous laquelle elles apparaissent. La conséquence est que l'on ne peut affirmer de vérité ou de fausseté concernant les choses, mais seulement décrire la façon dont elles apparaissent ou dont elles nous affectent. Leur second argument énonce qu'à chaque thèse soutenue, il est possible d'opposer une thèse contraire équivalente, sans posséder les moyens de trancher en faveur de l'une ou de l'autre. La conséquence est qu'il est impossible de ne rien affirmer avec certitude.

Les sceptiques n'affirment pas que les choses n'existent pas, ou que l'homme, en l'absence de certitude, ne doit plus agir. Ils entendent seulement souligner que l'homme ne peut rien affirmer de certain ni de vrai. Le scepticisme invite à la suspension du jugement (épochè) : on ne doit pas se prononcer sur la vérité ou la fausseté des choses.

Les sceptiques proposent deux arguments majeurs :

  • Le premier argument affirme que l'homme n'a affaire qu'à des apparences, c'est-à-dire des phénomènes sensibles. La conséquence est que l'on ne peut affirmer de vérité ou de fausseté concernant les choses. On peut seulement décrire la façon dont elles apparaissent ou dont elles nous affectent.
  • Le second argument affirme qu'à chaque thèse, il est possible d'opposer une thèse contraire équivalente, sans posséder les moyens de trancher en faveur de l'une ou de l'autre. La conséquence est qu'il est impossible de ne rien affirmer avec certitude.
D

La vérité comme illusion

Enfin, la vérité peut être perçue comme n'étant qu'une illusion qui n'a pas de valeur.

On peut penser que la vérité n'est qu'une illusion, inventée par la métaphysique et la religion dans le but de se consoler. Friedrich Nietzsche propose ainsi de concevoir la vérité comme une consolation nécessaire. En fait, la vérité ne serait qu'une invention de la métaphysique et de la religion. Les hommes, las de souffrir et incapables d'agir, se réfugieraient dans une croyance rassurante : celle d'un monde immuable permanent, qui correspond au monde des idées chez Platon ou à « l'autre monde » de la religion. La vérité serait donc une « nécessité vitale ».

Nietzsche critique cette vérité qui rassure mais qui maintient en quelque sorte dans l'illusion. Il ne faut pas vouloir la vérité, il faut au contraire assumer l'absence de vérité (car il n'y a ni vérité ni mensonge). Il y a uniquement la vie. Ce n'est pas parce que la vérité « sauve » qu'elle est vraie.