Comment se construisent et évoluent les liens sociaux ?Cours

I

La diversité des groupes et des liens sociaux

Dans la société, les individus ne sont pas isolés mais vivent en interaction les uns avec les autres : ils forment des groupes sociaux et sont liés par des liens sociaux. Les liens sociaux relient les individus entre eux et créent un sentiment d'appartenance collective.

A

Les groupes sociaux 

Les individus en société forment des groupes sociaux. Les groupes établissent des valeurs et des normes communes. On distingue les groupes primaires, constitués d'individus très proches, et les groupes secondaires, plus larges et dans lesquels les individus ont moins d'interactions.

Un groupe social est un ensemble d'individus caractérisé par au moins deux principaux éléments :

  • l'existence d'interactions, directes ou indirectes, entre ses membres : discuter, se serrer la main, organiser une activité ensemble, etc. ;
  • la conscience d'une appartenance commune, qui émerge lorsque les interactions se poursuivent pendant un certain temps.

 

On dit que le groupe social est une « construction sociale », car le sentiment d'appartenance commune est peu à peu élaboré et intégré par les individus, et il n'existe pas chez les individus avant que le groupe se forme.

À travers leurs relations sociales, les individus établissent peu à peu des valeurs et des normes communes, qui s'appliquent aux membres qui composent le groupe. C'est en cela qu'un groupe social se différencie d'un simple ensemble d'individus (file d'attente dans un supermarché ou foule assistant à un concert) ou d'une association (ensemble de personnes liées par un contrat).

Groupe social

Un groupe social est un ensemble d'individus liés par des interactions, des normes et des valeurs communes, ainsi qu'un sentiment d'appartenance au groupe.

Une famille, un groupe d'amis, des collègues, une troupe de théâtre ou un syndicat constituent des groupes sociaux. 

À l'intérieur de la multitude des différents groupes sociaux qui composent la société, on peut distinguer deux types de groupes :

Les groupes primaires sont des groupes :

  • de petite taille ;
  • où les interactions sont directes, fréquentes et plutôt informelles ;
  • qui représentent un fort investissement émotionnel pour les individus.

La famille est un groupe primaire.

Les groupes secondaires sont des groupes :

  • de taille plus conséquente ;
  • où les relations sont indirectes, moins fréquentes et plus formelles ;
  • avec un degré d'intimité et un sentiment d'appartenance plus faibles.

L'ensemble des employés d'une entreprise forment un groupe social secondaire. Ils se connaissent de vue, sont conduits à interagir, mais ne tissent pas nécessairement de liens entre eux.

B

Les liens sociaux

Les individus sont en relation les uns avec les autres par des liens sociaux qui les unissent. Ces liens sont plus ou moins intenses (liens forts ou liens faibles) et constituent le réseau social d'un individu. On peut catégoriser les liens sociaux selon les formes de protection et de reconnaissance qu'ils apportent : liens de filiation, liens de participation élective, liens de participation organique, et liens de citoyenneté.

Liens sociaux

Les liens sociaux sont les relations qui unissent les individus à l'intérieur d'un même groupe social ou entre plusieurs groupes sociaux.

Le sociologue Serge Paugam définit quatre types de liens sociaux. Chaque lien social apporte à la fois une forme de protection (on peut « compter sur » quelqu'un) et une forme de reconnaissance (on « compte pour » quelqu'un).

Un groupe d'amis génère à la fois de la protection et de la reconnaissance : on peut compter sur la solidarité au sein de son groupe d'amis, et on a de l'affection pour eux.

Les quatre types de liens sont :

  • Les liens de filiation : ce sont les liens entre parents et enfants, qui créent de la solidarité intergénérationnelle et une forte reconnaissance affective.
  • Les liens de participation élective : ce sont des liens choisis, entre conjoints ou amis par exemple. Comme les liens de filiation, ils apportent une protection rapprochée et une forte reconnaissance affective.
  • Les liens de participation organique : ce sont les liens entre collègues, déterminés par la participation au monde du travail. Ils apportent la protection d'un emploi stable, ainsi que de la reconnaissance sous la forme d'estime sociale.
  • Les liens de citoyenneté : ce sont des liens entre les membres d'une même communauté politique (comme la nation). Les individus disposent d'une protection juridique (droits) et sont reconnus en tant que citoyens.

 

Les individus ont de nombreux liens, de diverses natures et intensités, avec d'autres personnes. L'ensemble des relations que les individus entretiennent les uns avec les autres s'appelle en sociologie un réseau social. L'analyse des réseaux sociaux cherche à décrire les formes ou la structure que prennent ces relations, en prenant en compte l'ensemble des contacts directs et indirects (les contacts de ses contacts) de l'individu. Le réseau social d'un individu peut lui permettre d'accéder à certaines ressources, comme trouver un emploi par exemple.

Réseau social

Un réseau social est l'ensemble des relations entre des individus ou des groupes d'individus entretenant des liens plus ou moins forts.

En sociologie, un réseau social est un ensemble de relations, quel que soit le mode de communication. Dans le langage courant, un réseau social désigne en particulier un service informatique (site Internet, application) qui permet aux individus d'entretenir des relations entre eux (ex : Facebook). On parle aussi de réseau social numérique.

Parmi les liens sociaux d'un réseau social, on distingue les liens forts et les liens faibles. 

Les liens forts sont faits d'interactions régulières et intimes entre individus.

Deux membres d'un couple, ou un parent et son enfant, entretiennent des liens forts.

Les liens faibles sont des liens moins intenses, voire indirects.

Un ami d'ami dont on a seulement entendu parler est lié à nous par un lien faible.

« Les liens faibles des réseaux sociaux jouent parfois un rôle plus important que les liens forts dans l'obtention d'un emploi. »

Mark Granovetter

Getting a job: a study of contacts and careers, © 2d edition

1974

C

Les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS)

Les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) sont des catégories statistiques regroupant les personnes selon leur profession. Elles ne correspondent pas à des groupes sociaux mais rassemblent des individus socialement proches. Cet outil statistique est utilisé pour analyser la population française et ses évolutions. 

Un groupe social est différent d'une simple catégorie statistique, comme les professions et catégories socioprofessionnelles (PCS). Ce n'est pas parce que les individus ont une même profession qu'ils ont des relations concrètes et agissent ensemble. Les individus appartenant à une même catégorie statistique ne se reconnaissent pas forcément dans cette catégorie.

À partir du critère de la profession, les PCS regroupent des personnes qui ont des pratiques sociales proches (mode de vie, niveau de vie, goûts, etc.) : on parle d'homogénéité sociale. C'est un outil utilisé par l'Insee, qui donne une grille de lecture de la structure sociale et qui permet d'étudier son évolution.

Catégories socioprofessionnelles

Les catégories socioprofessionnelles sont des agrégats statistiques regroupant les individus selon un certain nombre de critères socio-économiques : le métier, le secteur d'activité, le statut (salarié ou indépendant), le niveau hiérarchique, la nature de l'employeur (privé ou public) et la qualification (le niveau de diplôme).

On distingue 8 grandes catégories : 

  • agriculteurs ;
  • artisans, commerçants et chefs d'entreprise ;
  • cadres ;
  • professions intermédiaires ;
  • employés ; 
  • ouvriers ; 
  • retraités ; 
  • personnes sans activité.
8 catégories socioprofessionnelles

Cet outil a ses limites, notamment car certaines catégories regroupent des situations très variées. Ces catégories ne sont pas des groupes sociaux mais des constructions artificielles utiles aux statisticiens. Cependant, certaines catégories peuvent se recouper avec des groupes sociaux.

Le sociologue Luc Boltanski, dans son ouvrage Les Cadres : formation d'un groupe social (1982), a mis en avant l'émergence des « cadres » comme groupe social à travers la mise en place de normes et valeurs communes liées à la position dans le système économique, le mode de vie et l'auto-reconnaissance du groupe (système de retraite, d'assurance, etc.).

II

L'évolution des formes de solidarité et de sociabilité

Les membres d'une société sont unis lorsque les individus sont intégrés socialement. À l'échelle de la société, on parle de cohésion sociale. L'intégration des individus et la cohésion de la société reposent sur des mécanismes de solidarité qui ont évolué au cours du temps, de la solidarité mécanique (basée sur la ressemblance) à la solidarité organique (fondée sur l'interdépendance). Les relations que l'individu entretient avec les autres (la sociabilité) changent aussi avec les technologies.

A

De la solidarité mécanique à la solidarité organique

La force des liens dans une société (la cohésion sociale) repose sur des mécanismes de solidarité. On distingue la solidarité mécanique, qui caractérise les sociétés traditionnelles et se base sur les similarités entre individus, et la solidarité organique, qui correspond aux sociétés occidentales contemporaines et est fondée sur la différence et la complémentarité entre les membres d'une même société.

Cohésion sociale

La cohésion sociale désigne la force des liens qui unissent les membres d'une société. Elle est le résultat de l'intégration sociale. On distingue les normes sociales et les normes juridiques.

Intégration sociale

L'intégration sociale est la capacité d'un individu ou d'un groupe à se faire reconnaître par la société. Un individu est donc intégré lorsqu'il occupe une place reconnue dans la société. Cette intégration s'oppose à la marginalité et à l'exclusion d'individus.

Les individus sont intégrés socialement lorsqu'ils sont reconnus par la société. À l'échelle de la société, lorsque les liens sont forts, on parle de cohésion sociale. Ces deux processus reposent sur des mécanismes de solidarité.

On distingue la solidarité mécanique et la solidarité organique. Cette distinction est due au sociologue Émile Durkheim.

Solidarité mécanique

La solidarité mécanique repose sur la ressemblance entre les individus et se caractérise par une forte conscience collective. La solidarité mécanique caractérise les groupes sociaux traditionnels.

Solidarité organique

La solidarité organique repose sur l'interdépendance et la complémentarité entre les individus, et se caractérise par une conscience collective plus faible. C'est ce type de solidarité qui prévaut depuis que l'essor de la division sociale du travail (la répartition des activités de production entre les différents groupes et individus qui composent la société) au XIXe siècle a accentué l'interdépendance entre les individus dans les sociétés occidentales.

solidarité mécanique solidarité organique sociologue Émile Durkheim

Division sociale du travail

La division sociale du travail désigne la répartition des activités de production entre les différents groupes et individus qui composent la société. Elle s'appuie sur la spécialisation des activités et l'interdépendance des acteurs sociaux.

« La société industrielle du XIXe siècle se caractérise par le passage d'une solidarité mécanique à une solidarité organique. »

Émile Durkheim

La Division du travail social

1897

Dans les sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs, la plupart des activités de production (fabrication d'une maison, production de nourriture, etc.) sont réalisées par le même individu : celui-ci est donc relativement indépendant des autres individus. L'interdépendance et les liens sociaux sont en conséquence assez faibles à l'échelle de la société. Il s'agit d'une société caractérisée par une solidarité mécanique.

Dans les sociétés modernes, les individus tendent à se spécialiser dans une activité productive (le métier) et ont plus besoin d'échanger avec les autres individus pour vivre. L'interdépendance et les liens sociaux sont donc plus forts : il s'agit d'une société de solidarité organique.

Le passage de la solidarité mécanique à la solidarité organique s'accompagne d'un processus d'individualisation : les individus deviennent plus autonomes dans leurs comportements et leurs pensées par rapport à leur groupe social.

B

De nouvelles formes de sociabilité numériques

La façon dont les individus forment des relations avec les autres, la sociabilité, évolue avec les technologies. Internet et les réseaux sociaux numériques ont permis l'émergence de nouvelles formes de sociabilité, qui permettent d'entretenir les liens déjà existants et de créer de nouveaux liens.

Sociabilité

La sociabilité désigne l'activité par laquelle les individus forment et entretiennent des relations entre eux.

Depuis les années 2000, Internet permet de consulter du contenu, mais aussi d'interagir entre utilisateurs : c'est le Web 2.0. Les individus échangent entre eux sur Internet : sur des forums de discussion, des réseaux sociaux (Facebook, YouTube, Linkedin), des messageries (WhatsApp, Telegram), ou encore des sites Internet contributifs (Wikipédia). C'est une nouvelle manière d'échanger et de communiquer qui est possible pour les individus : la sociabilité numérique. Les outils numériques contribuent ainsi à l'intégration sociale et à la cohésion sociale.

Certains sociologues considèrent que les liens sociaux numériques peuvent avoir une influence dans la baisse du nombre de suicides dans les sociétés occidentales depuis une vingtaine d'années.

Les liens sociaux numériques sont en grande partie le reflet des liens sociaux déjà existants, familiaux, amicaux ou professionnels. Le numérique permet avant tout d'entretenir les liens déjà existants.

Internet permet aussi de créer de nouveaux liens et de nouveaux groupes sociaux. Cela peut aussi déboucher sur la création de liens en dehors d'Internet. Cependant, le numérique est parfois critiqué pour développer les liens faibles et non les liens forts.

Internet permet l'émergence de groupes sociaux en ligne comme des groupes de joueurs d'un jeu vidéo ou des groupes de patients atteints d'une maladie rare.

III

Les facteurs d'affaiblissement du lien social

Les liens sociaux peuvent s'affaiblir ou se déconstruire. Plusieurs facteurs peuvent mener à l'affaiblissement de la cohésion sociale : les mutations économiques, les transformations sociales, ainsi que les inégalités et la ségrégation.

A

Les mutations économiques

Le développement de formes d'emplois plus instables (précarité) et la montée du chômage fragilisent le rôle du travail dans l'intégration sociale. Pour un individu, la perte d'un emploi peut mener à l'exclusion sociale, par un processus progressif de pertes de liens sociaux (désaffiliation sociale). 

Les liens sociaux connaissent aujourd'hui de profondes transformations, en partie liées aux mutations économiques.

Le développement de formes d'emplois moins stables que le CDI (CDD, intérim, etc.) et les changements dans l'organisation du travail (flexibilité, mobilité) font que le travail ne permet plus une intégration sociale aussi forte qu'auparavant. On parle de travail précaire : la précarité renvoie à l'instabilité et à l'incertitude par rapport à l'avenir.

Par ailleurs, l'essor du chômage menace l'intégration sociale. La privation d'un emploi entraîne à la fois une perte de revenus et une perte de liens sociaux (du fait de la fin des relations professionnelles), ce qui peut mener à une exclusion sociale.

mutations économiques évolution liens sociaux

Exclusion sociale

L'exclusion sociale est un processus par lequel un individu est mis à l'écart de la société. Elle peut être liée à un mode de vie différent, mais elle est le plus souvent involontaire et liée à la perte des éléments qui permettaient de s'intégrer dans la société, notamment le travail. Elle s'accompagne d'une très grande pauvreté.

Les personnes sans domicile fixe sont des exclus en raison de leur impossibilité de trouver un domicile fixe, qui constitue l'une des normes occidentales de la vie en société.

Le passage de l'intégration à l'exclusion sociale est un processus de désaffiliation sociale.

Désaffiliation

La désaffiliation est le processus par lequel un individu est exclu progressivement de la société, par une rupture des liens professionnels, familiaux ou amicaux.

« La désaffiliation sociale ou la marginalisation sont des processus cumulatifs de perte de solidarité. »

Robert Castel

Les Métamorphoses de la question sociale, © Fayard, coll. L'Espace du politique

1995

Le sociologue Robert Castel est l'inventeur du concept de désaffiliation sociale.

B

Les mutations de la société 

Les liens sociaux sont aussi affectés par les mutations de la société. Le rôle de la famille dans l'intégration sociale des individus est remis en question. Les personnes âgées sont particulièrement sensibles à l'isolement. Ces changements s'accompagnent d'une montée de l'individualisme.

Depuis les années 1970, les modèles familiaux se transforment. Le nombre de mariages recule, alors que le taux de divorce augmente. Les ruptures familiales sont plus fréquentes et le rôle intégrateur de la famille peut se trouver affaibli par ces changements.

L'âge est aussi un facteur de risque important : les personnes âgées peuvent souffrir d'isolement. Leurs sociabilités peuvent se réduire suite à certains événements : retraite, éloignement géographique, perte de proches, ou encore perte d'autonomie.

Par ailleurs, la montée de l'individualisme a transformé les règles sociales. L'épanouissement personnel a pris de plus en plus d'importance aux yeux des individus. Depuis quelques décennies, les normes et valeurs insistent sur l'accomplissement en tant que personne. Ce phénomène peut être facteur de liberté et d'autonomie mais certains s'inquiètent de la fragilité du lien social et de l'isolement qu'il peut apporter.

Individualisme

L'individualisme est une doctrine qui privilégie les intérêts de l'individu.

C

Les inégalités sociales et la ségrégation 

Les inégalités menacent la cohésion sociale. La ségrégation, c'est-à-dire la séparation de certains groupes, peut aussi mener à l'exclusion de ces groupes de la société. De plus, les facteurs de fragilisation des liens sociaux peuvent se cumuler. 

Les inégalités sociales fragilisent la cohésion sociale et les liens sociaux entre les plus pauvres et les plus favorisés.

Inégalités sociales

Les inégalités sociales sont l'ensemble des différences de situation sociale entre des individus en raison de leurs ressources (éducation, revenus, capital social) ou de leurs pratiques (santé, logement, emploi).

Il ne faut pas confondre les inégalités sociales avec les inégalités économiques : celles-ci désignent les inégalités de revenus et de patrimoine et sont évaluées par des mesures statistiques telles que le salaire médian ou l'indice de Gini.

Les inégalités sociales peuvent aussi donner lieu à des phénomènes de ségrégation sociale et spatiale, c'est-à-dire la séparation d'un groupe social de la société. Cela fragilise les liens des membres de ce groupe avec la société et peut entraîner des processus de désaffiliation.

La ségrégation urbaine est la concentration de personnes en difficulté dans des quartiers défavorisés, qui sont isolés du reste de la société.

La ségrégation a aussi lieu à l'école : la ségrégation scolaire désigne la concentration d'élèves en difficulté sociale et scolaire dans certains établissements.

Les facteurs de fragilisation du lien social sont souvent cumulatifs. Les individus vivant dans des quartiers victimes de ségrégation peuvent aussi être en situation de précarité au travail et connaître des ruptures familiales.

La majorité des personnes sans domicile fixe ont connu un événement douloureux dans leur enfance lié à leur environnement familial. Beaucoup d'entre elles ont aussi des problèmes de santé physique ou psychologique.