La construction et l'évolution des liens sociaux Cours

Sommaire

ILe lien social et les groupes sociauxALiens sociaux, groupe social : définitionsBLes différents groupes sociaux1Groupe primaire et groupe secondaire2Groupe d'appartenance et groupe de référenceCSolidarité mécanique et organiqueIIIntégration, réseaux et mobilité socialeALes réseaux sociaux et le capital socialBLa mobilité sociale et ses freinsIIILes processus de rupture et d'exclusionALes inégalités socialesBTransformations et affaiblissement du lien social1L'impact des mutations économiques2L'impact des changements de société
I

Le lien social et les groupes sociaux

A

Liens sociaux, groupe social : définitions

Dans la société, les individus ne sont pas isolés mais vivent en interaction les uns avec les autres : ils sont liés par des liens sociaux. Le lien social relie les individus entre eux et crée un sentiment d'appartenance collective.

Les individus en société forment des groupes unis par des liens sociaux et une organisation sociale. Un groupe social est un ensemble d'individus caractérisé par au moins deux principaux éléments :

  • l'existence d'interactions, directes ou indirectes, entre ses membres : discuter, se serrer la main, organiser une activité ensemble, etc. ;
  • la conscience d'une appartenance commune, qui émerge lorsque les interactions se poursuivent pendant un certain temps.

On dit que le groupe social est une construction sociale, car le sentiment d'appartenance commune est peu à peu élaboré et intégré par les individus, et il n'existe pas chez les individus avant que le groupe se forme.

À travers leurs relations sociales, les individus établissent peu à peu des valeurs et des normes communes, qui s'appliquent aux individus qui composent le groupe. C'est en cela qu'un groupe social se différencie d'un simple ensemble d'individus (file d'attente dans un supermarché ou foule assistant à un concert) ou d'une association (ensemble de personnes liées par un contrat).

Liens sociaux

Les liens sociaux sont les relations qui unissent les individus à l'intérieur d'un même groupe social ou entre plusieurs groupes sociaux.

Groupe social

Un groupe social est un ensemble d'individus liés par des normes et des valeurs communes, ainsi qu'un sentiment d'appartenance au groupe. Les groupes sociaux évoluent, certains se forment ou disparaissent avec les transformations sociales.

Un groupe social est différent d'une simple catégorie statistique, comme les catégories socioprofessionnelles (CSP). Ce n'est pas parce que les individus ont une même profession qu'ils ont des relations concrètes et agissent ensemble. Les individus appartenant à une même catégorie socioprofessionnelle (par exemple les “professions intermédiaires") ne se reconnaissent pas forcément dans cette catégorie statistique.

Les catégories socioprofessionnelles sont des agrégats statistiques regroupant les individus selon un certain nombre de critères socio-économiques : la profession, le statut  (salarié ou indépendant), la nature de l'employeur (privé ou public), etc. On distingue 8 grandes catégories : 

  • agriculteurs, 
  • artisans, commerçants et chefs d'entreprise, 
  • cadres, 
  • professions intermédiaires, 
  • employés, 
  • ouvriers, 
  • retraités, 
  • personnes sans activité

Ce sont ne sont pas des groupes sociaux mais des constructions artificielles utiles aux statisticiens de l'Insee. 

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Le sociologue Luc Boltanski dans son ouvrage « les cadres : formation d'un groupe social » (1982) a mis en avant l'émergence des « cadres » comme groupe social à travers la mise en place de normes et valeurs communes liées à la position dans le système économique, le mode de vie et l'auto-reconnaissance du groupe (système de retraite, d'assurance…).

B

Les différents groupes sociaux

À l'intérieur de la multitude des différents groupes sociaux qui composent la société, on peut distinguer deux types de groupes en fonction de la taille, du degré d'intimité, mais aussi du type de relations et du sentiment d'appartenance qui les caractérise.

1

Groupe primaire et groupe secondaire

Les groupes primaires sont des groupes : 

  • de petite taille,
  • où les interactions sont directes, fréquentes et plutôt informelles,
  • qui représentent un fort investissement émotionnel pour les individus. 

La famille est un groupe primaire.

-

Les groupes secondaires sont des groupes : 

  • de taille plus conséquente,
  • où les relations sont indirectes, moins fréquentes et plus formelles, 
  • avec un degré d'intimité (d'appartenance) plus faible.

L'ensemble des employés d'une entreprise forment un groupe social secondaire. Ils se connaissent de vue, sont conduits à interagir, mais ne tissent pas nécessairement de liens entre eux.

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Les groupes primaires et secondaires se distinguent par leur fonctionnement (plus ou moins formel) et par l'emprise qu'ils peuvent avoir sur les individus (elle est plus grande dans le groupe primaire). Les individus appartiennent souvent à un ou deux groupes primaires, et à plusieurs groupes secondaires ; il peut y avoir concurrence entre ces différents groupes lorsqu'ils ne transmettent pas les mêmes valeurs et les mêmes normes.

2

Groupe d'appartenance et groupe de référence

On peut aussi distinguer les groupes sociaux selon le type de relation que les membres entretiennent avec le groupe.

Le groupe d'appartenance est celui dont l'individu est membre. Il dicte à l'individu les rôles que l'on attend de lui, en fonction du statut du groupe et du statut dont l'individu dispose dans le groupe.

Le groupe de référence est celui auquel l'individu veut appartenir. C'est le groupe sur lequel l'individu cherche à "calquer" son rôle. Ce groupe peut être différent du groupe d'appartenance. En règle générale, le groupe de référence est un groupe dont le statut est plus élevé que celui du groupe d'appartenance. 

À travers une étude des milieux de jeunes militaires et d'officiers, le sociologue américain Robert K. Merton met en évidence des phénomènes de socialisation anticipatrice : il s'agit du phénomène par lequel certains individus souhaitant intégrer un groupe de référence  adoptent à l'avance les normes et valeurs de celui-ci (Social theory and social structure, 1968).

D'après Julien Bertrand (La Fabrique des footballeurs, 2012), le phénomènene de socialisation anticipatrice s'observe dans le monde du football dont les stars professionnelles jouent le rôle de groupe de référence auprès des jeunes fans.

C

Solidarité mécanique et organique

Les groupes sociaux sont unis à travers le processus de cohésion sociale ; pour l'individu, c'est l'intégration sociale.

Cohésion sociale

La cohésion sociale désigne la force des liens qui unissent les membres d'une société. Elle est le résultat de l'intégration sociale.

Intégration sociale

L'intégration sociale est la capacité d'un individu ou d'un groupe à se faire reconnaître par la société. Un individu est donc intégré lorsqu'il occupe une place reconnue dans la société. Cette intégration s'oppose à la marginalité et à l'exclusion d'individus.

Les deux processus de cohésion et d'intégration sociale reposent sur des mécanismes de solidarité. On distingue la solidarité mécanique et la solidarité organique, une distinction due au sociologue Émile Durkheim.

Solidarité mécanique

La solidarité mécanique repose sur la ressemblance entre les individus et se caractérise par une forte conscience collective. La solidarité mécanique caractérise les groupes sociaux traditionnels.

Solidarité organique

La solidarité organique repose au contraire sur l'interdépendance et la complémentarité entre les individus, et se caractérise par une conscience collective plus faible. C'est ce type de solidarité qui prévaut depuis que l'essor de la division sociale du travail (la répartition des activités de production entre les différents groupes et individus qui composent la société) au XIXe siècle a accentué l'interdépendance entre les individus dans les sociétés occidentales.

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Division sociale du travail

La division sociale du travail désigne la répartition des activités de production entre les différents groupes et individus qui composent la société. Elle s'appuie sur la spécialisation des activités et l'interdépendance des acteurs sociaux.

La société industrielle du XIXe siècle se caractérise par le passage d'une solidarité mécanique à une solidarité organique.

Émile Durkheim

La Division du travail social

1897

Dans les sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs, la plupart des activités de production (fabrication d'une maison, production de nourriture…) sont réalisées par le même individu : celui-ci est donc relativement indépendant des autres individus. L'interdépendance et les liens sociaux sont en conséquence assez faibles à l'échelle de la société. Il s'agit d'une société caractérisée par une solidarité mécanique.

 

Dans les sociétés modernes, les individus tendent à se spécialiser dans une activité productive (le métier) et ont plus besoin d'échanger avec les autres individus pour vivre. L'interdépendance et les liens sociaux sont donc plus forts : il s'agit d'une société de solidarité organique.

II

Intégration, réseaux et mobilité sociale

A

Les réseaux sociaux et le capital social

Sociabilité

La sociabilité désigne l'activité par laquelle les individus forment et entretiennent des relations entre eux. 

Un réseau social, en sociologie, désigne l'ensemble des relations que les individus entretiennent les uns avec les autres. Pour comprendre comment les individus interagissent, il est nécessaire de prendre en considération l'ensemble des contacts directs et indirects (les contacts de ses contacts) de l'individu. L'analyse des réseaux sociaux privilégie l'étude de ces relations et cherche à décrire les formes ou la structure que prennent ces relations. Les réseaux sont donc une forme particulière de coordination entre un ensemble d'acteurs qui ne se connaissent pas forcément.

Réseau social

Un réseau social est l'ensemble de relations entre des individus ou des groupes d'individus, entretenant des liens plus ou moins forts.

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En sociologie, un réseau social est un ensemble de relations, quel que soit le mode de communication. Le sens est plus large que dans le langage courant, où un réseau social désigne en particulier un service informatique (site internet, application) qui permet aux individus d'entretenir des relations entre eux (ex : Facebook).

Les réseaux sociaux peuvent rassembler différentes formes de sociabilité

  •  La sociabilité formelle désigne l'ensemble des relations imposées et réglées, dans un cadre préalablement organisé. 

Des individus au cours de réunions dans une entreprise.

  •  La sociabilité informelle désigne des relations plus souples et libres, hors d'un cadre formel.

Un pique-nique entre amis.

Au-delà de la distinction formel/informel, on observe aussi une distinction lien fort/lien faible :

  • Les liens forts sont faits d'interactions régulières et intimes entre individus.

Deux membres d'un couple, ou un parent et son enfant, ont entre eux des liens forts.

  •  Les liens faibles sont des liens moins intenses.

Un ami d'ami dont on a seulement entendu parler nous est lié par un lien faible.

Pour réaliser un projet, comme une recherche de stage ou d'emploi, les individus peuvent mobiliser leur réseau, susceptible de les aider dans leur projet. Par exemple, un individu peut envoyer un courriel à tous ses contacts pour leur faire connaître ses besoins.

Lorsque les individus mobilisent un réseau, ils ont accès à ce qu'on nomme du capital social. Les individus ne possèdent pas tous les mêmes réseaux sociaux, c'est-à-dire le même capital social.

Capital social

Conceptualisé par le sociologue Pierre Bourdieu, le capital social désigne l'ensemble des ressources auxquelles le réseau d'un individu lui permet d'avoir accès. L'expression “capital social” peut désigner à la fois l'ensemble des personnes qui sont mobilisables (le "carnet d'adresses" de l'individu) mais aussi les ressources économiques et culturelles mobilisées à travers elles.

Les liens faibles des réseaux sociaux jouent parfois un rôle plus important que les liens forts dans l'obtention d'un emploi.

M. Granovetter (sociologue américain)

Getting a job : a study of contacts and careers

1978

B

La mobilité sociale et ses freins

Dans une société, les positions sociales ne sont pas distribuées au hasard. Elles dépendent étroitement de l'origine sociale des personnes ainsi que des événements qui jalonnent leur existence. D'une génération à l'autre, les individus conservent leur statut social (c'est la reproduction sociale) ou au contraire changent de position dans la société : c'est ce qu'on appelle la mobilité sociale.

Mobilité sociale

La mobilité sociale désigne le changement de position sociale d'un individu ou d'un groupe d'individus.

La mobilité sociale peut s'analyser de plusieurs manières :

  • la mobilité intergénérationnelle mesure le changement de position sociale entre deux générations (parent et enfant) ;
  • la mobilité intragénérationnelle mesure le changement au cours de la vie de l'individu (progression de carrière par exemple).

La fluidité sociale qui peut s'observer à partir de la mobilité sociale mesure la fréquence et la facilité avec lesquelles les individus peuvent changer de milieu social.

La mobilité sociale est un enjeu politique : dans les sociétés démocratiques, il semble logique qu'à l'égalité politique des citoyens corresponde dans le domaine social, sinon l'égalité des situations sociales, du moins l'égalité des conditions d'accès aux différentes situations sociales.

L'analyse de la mobilité sociale renvoie ainsi au principe de "l'égalité des chances", que les sociétés démocratiques se donnent pour principe. Pour évaluer l'efficacité du principe d'égalité des chances, on peut mesurer la fluidité sociale, c'est-à-dire l'importance des flux de mobilité sociale. Lorsque la position sociale des enfants est peu dépendante de celle des parents (cas d'une société fluide), cela suggère que l'égalité des chances est assurée. Lorsque, au contraire, la reproduction sociale est importante (cas de rigidité ou de viscosité sociale), cela suggère que l'égalité des chances n'est pas  entièrement assurée.

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III

Les processus de rupture et d'exclusion

A

Les inégalités sociales

Les enjeux de la société sont en partie liés aux inégalités. L'un des objectifs de l'État est de garantir la cohésion sociale en réduisant les inégalités économiques et entre ses membres de façon à assurer l'équité et la justice sociale.

Inégalités sociales

Les inégalités sociales sont des différences entre les individus ou les groupes sociaux dans l'accès aux ressources valorisées par la société, qu'elles soient politiques, économiques, culturelles, etc.

Il ne faut pas confondre les inégalités sociales avec les inégalités économiques : ces dernières désignent les inégalités de revenu et de patrimoine, et sont évaluées par des mesures statistiques telles que le salaire médian ou le coefficient de Gini.

B

Transformations et affaiblissement du lien social

1

L'impact des mutations économiques

Les liens sociaux connaissent aujourd'hui de profondes transformations, en partie liées aux mutations économiques.

Le développement de nouvelles formes d'emplois plus instables (CDD, intérim, etc.) et les changements dans l'organisation du travail (flexibilité, mobilité, intensification du travail) font que le travail ne permet plus une intégration sociale aussi forte qu'auparavant. Par ailleurs, l'essor du chômage menace l'intégration sociale, car la privation d'un emploi entraîne à la fois une perte de revenus et une perte de liens sociaux (du fait de la dislocation des relations professionnelles), ce qui peut aboutir à un sentiment d'inutilité sociale et à une exclusion sociale.

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Exclusion sociale

L'exclusion sociale est un processus de fragilisation du lien social qui unit un individu aux autres membres de la société. Les exclus font partie de la société mais les liens sociaux sont très faibles, ce qui ne leur permet pas d'être intégré de façon positive dans la société.

Les SDF (sans domicile fixe) sont des exclus en raison de leur impossibilité à trouver un domicile fixe, qui constitue l'une des normes occidentales de la vie en société.

Le passage de l'intégration à l'exclusion sociale est un processus de désaffiliation sociale.

Désaffiliation

La désaffiliation est le processus par lequel un individu est exclu progressivement de la société par la perte des capitaux économiques, sociaux et culturels qu'il détenait.

La désaffiliation sociale ou la marginalisation sont des processus cumulatifs de perte de solidarité.

Robert Castel

Les métamorphoses de la question sociale

1995

Le sociologue Robert Castel est l'inventeur du concept de désaffiliation sociale.

2

L'impact des changements de société

Les liens sociaux sont affectés par des phénomènes économiques (mutations économiques, chômage), mais aussi par les changements de société

Depuis les années 1970, les modèles familiaux se transforment. Le nombre de mariages recule, alors que le taux de divorce augmente. De plus en plus de couples vivent sans être mariés et ont des enfants hors-mariage. De plus, l'État et la société reconnaissent désormais les familles monoparentales, recomposées et homoparentales.  

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Par ailleurs, la montée de l'individualisme a transformé les règles sociales. L'épanouissement personnel a pris de plus en plus d'importance aux yeux des individus, ce qui peut par exemple expliquer que l'on divorce aujourd'hui plus facilement lorsque l'on juge un mariage insatisfaisant. D'une manière générale, la famille est de moins en moins un lieu exclusif d'intégration sociale. Ainsi, le rôle intégrateur de la famille peut se trouver affaibli par ces changements, et l'importance relative des autres instances de socialisation grandit.

Individualisme

L'individualisme est une conception de la vie sociale dans laquelle l'individu constitue la valeur centrale au détriment du groupe social. L'individualisme accorde ainsi une importance fondamentale aux libertés individuelles mais également à l'autonomie de l'individu à l'intérieur du groupe et en conséquence à la possibilité de s'affranchir des normes imposées par la société.

L'affaiblissement du lien social repose pour une part sur l'affaiblissement des institutions collectives (famille, école, État) à travers l'essor des valeurs liées aux libertés individuelles (hédonisme, tolérance, libertés éducatives ou sexuelles) qui s'opposent à des formes de libertés collectives plus traditionnelles.

G. Lipovetsky

L'Ère du vide : essai sur l'individualisme contemporain

1983

Cependant, depuis quelques années, le développement des réseaux sociaux numériques tend à renforcer le lien social en facilitant les interactions et les rencontres, ce qui permet aux individus de maintenir leurs relations et parfois d'élargir leur cercle social.