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IPremier mouvement (« C'est... véritable ? »)IIDeuxième mouvement (« Encore… à son aise. »)IIITroisième mouvement (« Quoi ?... morte ») Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.
Dernière modification : 21/10/2026 - Conforme au programme 2026-2027
C'est chose étrange d'ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ; mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme mâtine[1] cent mille et les prive de leur liberté, qui le croirait, qu'il ne faisait que l'ouïr dire et non le voir ? Et, s'il ne faisait qu'en pays étranges[2] et lointaines terres, et qu'on le dit, qui ne penserait que cela fut plutôt feint et trouvé que non pas véritable[3] ? Encore ce seul tyran, il n'est pas besoin de le combattre, il n'est pas besoin de le défaire, il est de soi-même défait, mais que le pays ne consente à sa servitude ; il ne faut pas lui ôter rien, mais ne lui donner rien ; il n'est pas besoin que le pays se mette en peine de faire rien pour soi, pourvu qu'il ne fasse rien contre soi. Ce sont donc les peuples eux-mêmes qui se laissent ou plutôt se font gourmander[4], puisqu'en cessant de servir ils en seraient quittes ; c'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d'être serf ou d'être libre, quitte la franchise et prend le joug, qui consent à son mal, ou plutôt le pourchasse. S'il lui coûtait quelque chose à recouvrer sa liberté, je ne l'en presserais point, combien[5] qu'est-ce que l'homme doit avoir plus cher que de se remettre en son droit naturel, et, par manière de dire, de bête revenir homme ; mais encore je ne désire pas en lui si grande hardiesse ; je lui permets qu'il aime mieux je ne sais quelle sûreté de vivre misérablement qu'une douteuse espérance de vivre à son aise.
Quoi ? si pour avoir liberté il ne faut que la désirer, s'il n'est besoin que d'un simple vouloir, se trouvera-t-il nation au monde qui l'estime encore trop chère, la mouvant gagner d'un seul souhait, et qui plaigne[6] la volonté à recouvrer le bien lequel il devrait racheter au prix de son sang, et lequel perdu, tous les gens d'honneur doivent estimer la vie déplaisante et la mort salutaire ? Certes, comme le feu d'une petite étincelle devient grand et toujours se renforce, et plus il trouve de bois, plus il est prêt d'en brûler, et, sans qu'on y mette de l'eau pour l'éteindre, seulement en n'y mettant plus de bois, n'ayant plus que[7] consommer, il se consomme soi-même et vient[8] sans force aucune et non plus feu : pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille[9], plus on les sert, de tant plus[10] ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout ; et si on ne leur baille rien, si on leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien, sinon que comme la racine, n'ayant plus d'humeur[11] ou alimentent, la branche devient sèche et morte.
Étienne de La Boétie
Discours de la servitude volontaire
1576
[1] Mâtine = maltraite, abâtardisse.
[2] Étranges = étrangers.
[3] Plutôt feint et trouvé que non pas véritable = inventé plutôt que véritable.
[4] Gourmander = traiter durement.
[5] Combien = alors que.
[6] Plaigne = épargne, fasse l'économie de.
[7] Que = quoi.
[8] Vient = devient.
[9] Baille = donne.
[10] De tant plus = d'autant plus.
[11] Humeur = substance.
Premier mouvement (« C'est... véritable ? »)
Le passage s'ouvre par deux questions rhétoriques à propos de la mise en servitude d'un peuple. La Boétie part d'un paradoxe : on ne parle guère du courage à défendre la liberté, on ne le croit guère. En revanche, un tyran ne se cache pas de son pouvoir à mettre tout un peuple sous le joug : il se donne autant à voir qu'à entendre car de là, il tire toute sa force, tout son pouvoir et attire ainsi la crainte sur lui. La tyrannie doit aussi s'exercer dans un pays connu car si elle existait en des lieux éloignés, elle ne se serait ni crue ni prise en considération.
« C'est chose étrange d'ouïr parler de la vaillance que la liberté met dans le cœur de ceux qui la défendent ; mais ce qui se fait en tous pays, par tous les hommes, tous les jours, qu'un homme mâtine[1] cent mille et les prive de leur liberté, qui le croirait, qu'il ne faisait que l'ouïr dire et non le voir ? Et, s'il ne faisait qu'en pays étranges[2] et lointaines terres, et qu'on le dit, qui ne penserait que cela fut plutôt feint et trouvé que non pas véritable[3] ? » : questions rhétoriques qui montrent la réflexion de La Boétie et qui invitent son lecteur à réfléchir lui-même.
Deuxième mouvement (« Encore… à son aise. »)
La Boétie montre le rapport de force : un tyran seul contre tout un peuple formé de plusieurs hommes. L'auteur donne aussi le remède pour le combattre : l'unicité étant dans ce cas plus faible que la pluralité, il faudrait que le peuple refuse de lui donner, de le servir ; bref, que le peuple refuse de consentir à la servitude. Cela est visible notamment par l'utilisation successive des systèmes négatifs. La Boétie en vient à donner la responsabilité au peuple : il est responsable de sa servitude car il n'a pas eu la lucidité de voir son statut de servitude ; il n'a ni eu le courage ni la force de se rebeller contre la tyrannie dans laquelle il était pris. La Boétie l'affirme en utilisant le présentatif « c'est » et en accumulant les propositions subordonnées relatives montrant ses torts. De là, La Boétie met en évidence que retrouver sa liberté ne se paie pas et ce, en rien car la liberté est un droit naturel : il appartient à chaque homme et aucun homme ne peut en être dessaisi.
« c'est le peuple qui s'asservit, qui se coupe la gorge, qui, ayant le choix ou d'être serf ou d'être libre, quitte la franchise et prend le joug, qui consent à son mal, ou plutôt le pourchasse » : accumulation de propositions subordonnées relatives pour montrer les torts du peuple dans sa propre servitude.
Troisième mouvement (« Quoi ?... morte »)
Le troisième mouvement de ce passage s'ouvre à nouveau par une question rhétorique qui invite à poursuivre la réflexion sur la liberté : la retrouver implique un réel désir, de la « volonté » réelle et sincère. De la même manière, un tyran accroît son pouvoir s'il trouve de plus en plus d'hommes prêts à s'assujettir.
« comme le feu d'une petite étincelle devient grand et toujours se renforce » : pour illustrer son propos, l'auteur utilise une comparaison avec le feu et la petite étincelle : cette dernière grandit et se fortifie si elle trouve du bois à brûler.
« pareillement les tyrans, plus ils pillent, plus ils exigent, plus ils ruinent et détruisent, plus on leur baille, plus on les sert, de tant plus ils se fortifient et deviennent toujours plus forts et plus frais pour anéantir et détruire tout » : comparaison avec « pareillement » et accumulation de « plus » pour montrer le pouvoir grandissant du tyran qui le tire de la réaction même du peuple à se soumettre.