Sommaire
IPremier mouvement (« D'avoir... le roi »)IIDeuxième mouvement (« Il en faudrait… politiques. »)IIITroisième mouvement (« Pour ce coup... fortune ») Ce contenu a été rédigé par l'équipe éditoriale de Kartable.
Dernière modification : 21/10/2026 - Conforme au programme 2026-2027
D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n'y voi :
Q'un, sans plus[1], soit le maître et qu'un seul soit le roi,
Ce disait Ulysse en[2] Homère, parlant en public. S'il n'eût rien plus dit, sinon
D'avoir plusieurs seigneurs aucun bien je n'y voi[3]
C'était autant bien dit que rien plus[4] ; mais, au lieu que, pour le[5] raisonner, il fallait dire que la domination de plusieurs ne pouvait être bonne, puisque la puissance d'un seul, dès lors qu'il prend ce titre de maître, est dure et déraisonnable, il est allé ajouter, tout au rebours[6],
Qu'un, sans plus, soit le maître, et qu'un seul soit le roi.
Il en faudrait, d'aventure[7], excuser Ulysse, auquel, possible[8], lors[9] était besoin d'user de ce langage pour apaiser la révolte de l'armée ; conformant, je crois, son propos plus au temps qu'à la vérité. Mais, à parler à bon escient, c'est un extrême malheur d'être sujet à un maître, duquel[10] on ne se peut jamais assurer qu'il soit bon, puisqu'il est toujours en sa puissance d'être mauvais quand il voudra ; et d'avoir plusieurs maîtres, c'est, autant qu'on en a, autant de fois extrêmement malheureux. Si[11] ne veux-je pas, pour cette heure, débattre cette question tant pourmenée[12], si les autres façons de république[13] sont meilleures que la monarchie[14], encore voudrais-je savoir, avant que mettre en doute quel rang la monarchie doit avoir entre les républiques, si elle en y doit avoir aucun, pour ce qu'il est malaisé de croire qu'il y ait rien[15] de public en ce gouvernement, où tout est à un. Mais cette question est réservée pour un autre temps, et demanderait bien son traité à part, ou plutôt amènerait quant et soi toutes les disputes politiques.
Pour ce coup, je ne voudrais (rien) sinon entendre[16] comme il se peut faire que tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul, qui n'a puissance que celle qu'ils lui donnent ; qui n'a pouvoir de leur nuire, sinon qu'ils ont pouvoir de l'endurer ; qui ne saurait leur faire mal aucun, sinon lorsqu'ils aiment mieux le souffrir[17] que lui contredire. Grand'chose certes, et toutefois si commune qu'il s'en faut de tant plus douloir[18] et moins s'ébahir[19] voir un million de millions d'hommes servir misérablement, ayant le col[20] sous le joug, non pas contraints par une plus grande force, mais aucunement[21] (ce semble) enchantés et charmés[22] par le nom seul d'un, duquel ils ne doivent ni craindre la puissance, puisqu'il est seul, ni aimer les qualités, puisqu'il est en leur endroit inhumain et sauvage. La faiblesse d'entre nous hommes[23] est telle, (qu')il faut souvent que nous obéissions à la force ; il est besoin de temporiser, nous ne pouvons pas toujours être les plus forts. Donc, si une nation est contrainte par la force de la guerre de servir à un, comme la cité d'Athènes aux trente tyrans[24], il ne se faut pas ébahir qu'elle serve, mais se plaindre de l'accident ; ou bien plutôt ne s'ébahir ni ne s'en plaindre, mais porter[25] le mal patiemment et se réserver à l'avenir à meilleure fortune.
Étienne de La Boétie
Discours de la servitude volontaire
1576
[1] Sans plus = du moins.
[2] En = dans.
[3] Iliade, II, vers 204-205. Depuis neuf ans, les troupes grecques sont devant Troie et plusieurs chefs se disputent l'honneur de commander sous Agamemnon. L'armée, lasse des désordres, est prête à se révolter.
[4] C'était autant bien dit que rien plus = c'était le mieux qu'il pouvait dire. L'expression « rien plus » est de nos jours encore en usage en Dordogne.
[5] Le = le public.
[6] Tout au rebours = tout au contraire.
[7] D'aventure = peut-être.
[8] Possible = sans doute.
[9] Lors = alors.
[10] Duquel = dont.
[11] Si = toutefois. À la Renaissance, le mot a de nombreuses valeurs. Il n'exprime pas seulement la condition (locution conjonctive). Il peut aussi signifier « pourtant, toutefois » comme ici.
[12] Pourmenée = débattue.
[13] Il faut prendre le mot au sens étymologique qui était le sien au XVIe siècle : res publica, « chose publique ».
[14] Le terme « monarchie » est, de même, employé au sens étymologique : le pouvoir d'un seul.
[15] Rien = ici, quelque chose (sens étymologique : le mot vient du latin res, « chose »).
[16] Entendre = comprendre.
[17] Souffrir = supporter.
[18] Douloir = éprouver de la douleur.
[19] S'ébahir = s'étonner.
[20] Col = cou.
[21] Aucunement = ici, quelque peu.
[22] Enchantés et charmés = comme s'ils étaient sous le coup d'un enchantement ou d'un charme magique.
[23] La faiblesse d'entre nous hommes = la faiblesse des hommes.
[24] En 404, Sparte imposa à Athènes, qu'elle avait vaincue, le gouvernement de trente membres choisis dans le parti aristocratique. La tyrannie ne dura que quelques mois ; mais, surtout sous l'impulsion de Critias, elle fut particulièrement cruelle.
[25] Porter = supporter.
Premier mouvement (« D'avoir... le roi »)
Ce passage s'ouvre par une citation d'Homère qui tient lieu d'épigraphe. Cette référence à l'Iliade donne lieu d'autorité. Ouvrir son propre texte par une parole d'Ulysse sert à La Boétie à illustrer ses propres propos et à souligner sa culture humaniste. Cette citation met d'emblée en évidence le système : la soumission à un ou plusieurs maîtres est néfaste à l'homme et peut compromettre sa liberté. Ulysse rejette le fait d'avoir plusieurs maîtres qu'il considère comme mauvais. Mais en avoir un seul peut être bon, tout au moins plus recevable. Immédiatement, La Boétie analyse la réponse d'Ulysse faite à l'armée : c'est pour lui une parole d'apaisement. L'homme ne peut se réduire à un état de soumission ni s'y complaire car sa liberté est un droit naturel. L'épigraphe d'Homère permet bien à La Boétie d'entrer dans le vif de son sujet.
« S'il n'eût rien plus dit » : emploi du subjonctif plus-que-parfait pour exprimer un souhait ou une incertitude concernant une action antérieure à une action passée.
Deuxième mouvement (« Il en faudrait… politiques. »)
C'est un très grand malheur que celui d'être soumis à un maître et, encore plus, à plusieurs, car c'est une façon de multiplier le malheur autant de fois qu'il y a de maîtres. L'utilisation des mots « monarchie » et « tyrannie » dans leur sens étymologique annonce que le pouvoir de la république – mot à comprendre également dans son origine étymologique – recouvre le pouvoir de l'un qui est à tous, tout est partage et non but de soumettre.
Troisième mouvement (« Pour ce coup... fortune »)
La Boétie présente rapidement la figure du tyran. La tyrannie est tellement grande et puissante qu'elle peut s'étendre à plusieurs hommes, à plusieurs lieux à la fois. Mais le plus malheureux, le plus dangereux, le plus grave est que la puissance du tyran ne vient pas de sa seule tyrannie mais du pouvoir que le peuple veut bien lui accorder en se soumettant à toutes ses volontés par peur ou par simple faiblesse de domination. Cela permet à l'auteur d'aborder la question de la faiblesse humaine qu'il développera ultérieurement : elle est si grande que l'homme se rassure lui-même par l'obéissance et par la soumission qu'il veut bien accorder à son tyran, par l'état de servitude dans lequel il se met lui-même. La Boétie interroge la nature de l'homme. Faut-il voir là du pessimisme, la réalité, une fatalité ?
« tant d'hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations endurent quelquefois un tyran seul » : utilisation de l'accumulation dans la première partie de la phrase qui contraste avec l'unicité du tyran renforcée par « seul ».