Dans une interview publiée dans les Cahiers du Cinéma, Pasolini déclare : "Ce film est autobiographique. Je raconte l'histoire de mon propre complexe d'Œdipe. Je raconte ma vie mystifiée, rendue épique par la légende d'Œdipe."
En vous appuyant sur votre connaissance du film Œdipe roi, vous expliquerez dans quelle mesure cette citation vous semble justifiée, et dans quelle mesure le film vous semble plutôt une adaptation de la pièce de Sophocle.
Quel rôle joue Pasolini dans son film ?
Par quoi est marqué le film, renvoyant à l'enfance ?
De quel complexe Pasolini se sent-il proche ?
Quel est le métier du père dans le prologue, identique à celui du père de Pasolini ?
Quelle modification apporte Pasolini par rapport à la tragédie ?
Pasolini adapte la tragédie de Sophocle et s'inspire également plus largement du mythe d'Œdipe. Mais son œuvre cinématographique est imprégnée de nombreux éléments autobiographiques sur lesquels le cinéaste italien s'est d'ailleurs exprimé. C'est le cas dans une interview aux Cahiers du Cinéma dans laquelle il déclare : "Ce film est autobiographique. Je raconte l'histoire de mon propre complexe d'Œdipe. Je raconte ma vie mystifiée, rendue épique par la légende d'Œdipe." Ainsi, il semble intéressant d'étudier la part de l'influence autobiographique tout en analysant la réécriture ainsi proposée de la pièce de Sophocle.
Le film, une écriture autobiographique de la vie de Pasolini
Comme le dit Pasolini dans son entretien aux Cahiers du cinéma, son œuvre est, contrairement à celle de Sophocle, largement autobiographique. La très grande différence entre Sophocle et Pasolini est que le réalisateur a choisi de livrer une œuvre autobiographique, ce qui n'est pas le cas du dramaturge. Il l'affirme d'ailleurs à nouveau précisément lors d'une interview au festival de Venise en 1967 : "Je pense que je suis suffisamment vieux pour faire mon autobiographie, et Œdipe roi, c'est mon autobiographie. Je suis un petit-bourgeois et j'ai de la haine pour la petite bourgeoisie, et aussi pour moi. Alors je peux parler de la petite bourgeoisie et des petits-bourgeois seulement dans la mesure où la petite bourgeoisie devient mythique. Alors j'ai choisi le mythe d'Œdipe pour parler de moi et de mon problème, de ma psychologie de petit-bourgeois mais dans le mythe."
Les éléments autobiographiques sont donc disséminés dans tout le film mais ce qui importe par-dessus tout c'est, comme il le dit : "Je raconte l'histoire de mon propre complexe d'Œdipe." Dans ce sens, Œdipe peut être vu comme le double de Pasolini dans la mesure où le personnage, lui aussi, décide de l'intrigue : il décide des entrées et des sorties des autres personnages. Ainsi, la fuite d'Œdipe entre Corinthe et Thèbes renvoie à la jeunesse errante de Pasolini et la quête d'identité d'Œdipe à celle du cinéaste. Les milieux sociaux et géographiques abordés par Pasolini dans le film renvoient également à sa vie comme en témoignent les Entretiens avec Jean Duflot : "J'ai tourné le prologue en Lombardie pour évoquer mon enfance au Frioul, où mon père était officier, et la séquence finale, ou plutôt le retour d'Œdipe poète, à Bologne, où j'ai commencé à écrire des poèmes ; c'est la ville où je me suis retrouvé naturellement intégré dans la société bourgeoise ; je croyais alors que j'étais un poète de ce monde, comme si ce monde était absolu, unique, comme si n'avaient jamais existé des divisions en classes sociales."
Enfin, Pasolini joue dans le film. Il est le grand prêtre qui s'adresse à Œdipe pour lui demander de sauver la Cité, lorsque la peste fait rage. Dans le film, le père est un officier, comme le père de Pasolini. Le film est marqué par l'onirisme car la partie mythique de l'histoire, celle qu'il rajoute à la tragédie de Sophocle, est selon lui semblable à un long rêve. Le prologue s'arrête sur l'enfant qui crie "maman" et ce qui suit est l'inconscient de l'enfant, son rêve d'être avec sa mère et de tuer son père. L'épilogue renvoie quant à lui à la sortie du rêve. Ainsi le film serait en partie un fantasme de l'enfant, ce qui expliquerait la logique irrationnelle et les éléments renvoyant à de nombreuses cultures différentes car le rêve et mythe ne font plus qu'un.
Le film de Pasolini semble bien être, comme il le dit dans son entretien, un film d'inspiration autobiographique. Toutefois, il s'agit également d'une réécriture de la tragédie de Sophocle à laquelle il apporte sa patte.
Une adaptation de l'œuvre de Sophocle
Pasolini réécrit donc la tragédie de Sophocle tout en la modernisant par la modification de certains éléments parfois symboliques. Déjà, l'histoire d'Œdipe est racontée dans son intégralité, de l'abandon à l'exil qui est montré alors que la pièce a un champ d'action beaucoup plus resserré autour de l'apparition de la peste et de l'enquête. Pour développer, Pasolini s'inspire de la mythologie afin de mettre au jour la quête d'identité du jeune homme qui commence bien avant l'épidémie. Ensuite, certains éléments sont simplement racontés à travers un récit alors qu'ils sont montrés chez Pasolini. C'est le cas de la rencontre avec le Sphinx qui là aussi pose la question de l'identité puisqu'au lieu de l'énigme classique : "qui marche à quatre pattes le matin, deux le midi et trois le soir ?", le Sphinx, dans le film dit à Œdipe : "Il y a une énigme dans ta vie. Quelle est-elle ? "Œdipe refuse de répondre et fait disparaître le sphinx en le tuant. Contrairement à la pièce dans laquelle il répond avec intelligence, là, il refuse d'affronter la vérité et de réfléchir à son destin.
Ensuite, le personnage d'Œdipe, chez Sophocle, est un héros qui a certes des défauts et des failles, mais qui va au bout de son idée et ne renonce jamais, ayant donné sa parole. Malgré tout, à travers le procédé de l'ironie tragique, il se dirige vers sa propre perte. Chez Pasolini, Œdipe semble beaucoup plus humain, inquiet de ce qui pourrait lui arriver et à ce titre, il se rapproche davantage des hommes ordinaires que sont les lecteurs-spectateurs ou Pasolini lui-même. Il apparaît d'ailleurs davantage comme un anti-héros car il refuse à de nombreuses reprises de faire un choix, de s'engager dans une direction, il ferme les yeux, tourne sur lui-même et laisse le hasard agir. Il se montre également colérique, violent et agressif, tuant le sphinx et tout l'équipage de Laïos avec une rage démesurée face à l'affront.
Enfin, dans la pièce de Sophocle, Œdipe est coupable dans les faits, mais innocent dans l'intention. Il n'a pas voulu tuer son père, il ne savait pas qui était Laïos. Dans le film, la couronne du roi est cependant clairement visible et les circonstances du parricide sont différentes. Le père et le fils semblent se reconnaître, comme en témoigne leur échange de regards. Il en va de même avec la relation entre Jocaste et Œdipe car elle semble également le reconnaître dès leur rencontre mais ne dit rien. Là encore, de nombreux regards amoureux sont échangés, ils sont montrés pris dans leur relation passionnelle, s'embrassant à de nombreuses reprises. De même, la chambre conjugale et le lit sont également montrés plusieurs fois.
L'inspiration antique est bien réelle mais Pasolini est parvenu à moderniser la pièce et à lui donner une nouvelle dimension en désaxant l'intrigue et en accentuant certains éléments de la vie du héros, faisant écho à la sienne. Ainsi, il est indéniable que de nombreux éléments de la vie de Pasolini s'inscrivent dans son film dont il dit clairement : "Ce film est autobiographique. Je raconte l'histoire de mon propre complexe d'Œdipe. Je raconte ma vie mystifiée, rendue épique par la légende d'Œdipe." Mais il a choisi d'adapter une pièce bien connue relatant un épisode de la malédiction des Labdacides car cela semblait faire écho à sa propre vie. Ainsi cette réécriture témoigne de la portée universelle des mythes de l'Antiquité.