Voter : une affaire individuelle ou collective ?Cours

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Le vote démocratique

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Principe électif et modes de scrutin

Le vote des citoyens est au cœur de la démocratie. Le principe électif constitue l'un des éléments centraux des démocraties représentatives contemporaines. En France, depuis la Révolution et l'adoption du système républicain, le système électoral repose sur le suffrage universel et sur des scrutins variés selon les représentants à désigner.

Principe électif 

Le principe électif est la désignation des représentants du peuple exerçant le pouvoir politique à travers des élections régulières, pluralistes (plusieurs tendances politiques) et libres.

Démocratie représentative 

La démocratie représentative est un régime politique dans lequel le pouvoir est confié par le peuple à des représentants élus.

Suffrage universel

Le suffrage universel est le droit de vote donné à l'ensemble des citoyens sans condition de fortune, d'hérédité ou de capacité.

L'adoption du suffrage universel en France est le résultat d'un long processus historique.

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Il existe différents modes de scrutin permettant de choisir les représentants dans une démocratie. Les principaux modes de scrutin sont : 

  • le scrutin proportionnel : dans ce type de scrutin, chaque liste ou parti est représenté en fonction du pourcentage de voix recueillies. Il existe un seuil minimum de représentativité : en dessous de 5% des voix, le groupe candidat n'est pas représenté. 
  • le scrutin majoritaire à un tour : la majorité est le plus souvent absolue (50% plus une voix), parfois qualifiée (une part spécifique des voix, par exemple 75%) et on ne procède qu'à un seul tour pour choisir le représentant.
  • le scrutin majoritaire à deux tours : lors d'un premier tour, les candidats sont départagés par le nombre de voix pour ne conserver que les deux plus représentatifs (majorité relative) et lors du second tour les deux principaux candidats sont départagés à la majorité absolue (50% plus une voix).

Un scrutin peut être :

  • uninominal : un seul candidat par parti ou liste ;
  • plurinominal : plusieurs candidats par parti ou liste.

Les modes de scrutin jouent un rôle important dans les systèmes démocratiques en favorisant une forme de représentation politique particulière :

  • Le mode de scrutin proportionnel favorise le multipartisme et la représentation des minorités politiques mais rend difficile la formation d'une majorité parlementaire stable et la cohérence des décisions politiques prises par les représentants.
  • Le mode de scrutin majoritaire à un tour favorise le bipartisme (deux partis se partagent le pouvoir) et la cohérence des décisions politiques mais diminue à la fois la diversité des opinions politiques et la représentation des minorités.
  • Le mode de scrutin majoritaire à deux tours favorise la bipolarisation de la vie politique à travers la formation d'alliances lors des seconds tours pour obtenir une majorité.
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L'organisation du vote

Le vote doit être libre et répondre à des dispositifs particuliers permettant son bon déroulement : 

  • la proclamation officielle des élections, de leurs dates, et la mise en place d'affichages indiquant l'ensemble des candidats
  • l'établissement des listes électorales qui recensent les citoyens autorisés à voter
  • l'organisation d'un bureau électoral et de scrutateurs veillant au bon déroulement du vote
  • la mise à disposition des bulletins de vote correspondants aux différents partis ou candidats
  • la mise en place d'un isoloir permettant un vote secret, d'une table de vote et d'une urne de vote sécurisée permettant la collecte et le comptage des voix
  • le procès-verbal et la proclamation officielle des résultats
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© Wikimedia Commons

C'est la mise en place d'une organisation régulée et contrôlée du vote qui rend celui-ci réellement libre et démocratique.

II

La participation électorale

L'importance du vote et du système électoral dans le fonctionnement de la démocratie représentative amène à s'interroger sur la participation électorale des citoyens et ses mécanismes.

A

La mesure de la participation électorale

La participation électorale

La participation électorale est le fait pour un citoyen inscrit sur les listes électorales de participer réellement aux élections.

La participation électorale fait l'objet de mesures statistiques qui permettent de cerner le fonctionnement du système et l'adhésion ou l'engagement des citoyens dans leurs institutions. On mesure ainsi principalement : 

  • le taux d'inscription électorale : rapport entre le nombre d'inscrits sur les listes et le nombre d'électeurs potentiels (en France, il est de l'ordre de 95%).
  • le taux de participation électorale : rapport entre le nombre de suffrages exprimés (blancs et nuls compris) et le nombre d'inscrits. Il sous-estime les électeurs potentiels et n'indique donc pas parfaitement le taux réel de participation.
  • le taux d'abstention électorale : rapport entre le nombre d'abstentionnistes et le nombre d'inscrits.
  • le taux de mobilisation électorale : rapport entre le nombre de suffrages exprimés et nombre d'électeurs potentiels.

 

Abstention électorale

L'abstention électorale est le fait pour un individu d'être inscrit sur les listes électorales et de ne pas participer aux votes.

Taux d'abstention électorale

Le taux d'abstention électorale est le rapport entre le nombre d'abstentionnistes et le nombre d'inscrits.

Taux de participation électorale

Le taux de participation électorale est le rapport entre le nombre de suffrages exprimés (blancs et nuls compris) et le nombre d'inscrits. Il est complémentaire du taux d'abstention.

Si 100 000 citoyens sont inscrits sur les listes électorales et que l'on dénombre 80 000 votants, le taux de participation s'élève à 80% et le taux d'abstention à 20%.

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B

L'essor de l'abstentionnisme

Les enjeux de la participation électorale sont cruciaux pour le fonctionnement de la démocratie représentative dans la mesure où la légitimité du pouvoir institutionnel repose sur le système électoral et la participation des citoyens à ce système.

Or, on constate depuis plusieurs décennies un affaiblissement de la participation électorale des citoyens partout en Europe et une augmentation du taux d'abstentionnisme passif en France depuis la fin du XXe siècle.

En France, au premier tour des présidentielles, le taux d'abstention était de 22,23%, au 1er tour et de 25,44% au 2e tour en 2017.

Il faut distinguer l'abstention systématique de l'abstention occasionnelle ou intermittenteL'abstention systématique désigne le comportement d'électeurs inscrits sur les listes qui ne se déplacent jamais pour voter. Cela concerne environ 10 à 12% de l'abstention à chaque élection. L'abstention intermittente désigne le comportement d'électeurs qui participent à certaines élections et pas à d'autres. Il s'agit de la majorité de l'abstention constatée aux diverses élections. Seuls 56% des Français reconnaissent ne s'être jamais ou pratiquement jamais abstenus.

Il ne faut pas confondre : 

L'abstentionnisme passif : c'est le phénomène par lequel un individu inscrit sur les listes électorales ne vote pas. L'abstentionnisme actif : il correspond au refus de voter pour un candidat soit dans le but de l'affaiblir soit lorsque l'on considère qu'aucun des candidats sélectionnés n'est légitime. Ce type d'abstentionnisme peut être considéré comme une forme d'engagement politique.

Plusieurs éléments permettent de caractériser le profil des non-votants et de distinguer l'abstentionnisme actif de l'abstentionnisme passif :

Le niveau de diplôme Le taux d'inscription augmente avec le niveau de diplôme.
La nationalité  Les électeurs nés à l'étranger et disposant de la nationalité française sont moins inscrits que les Français nés en France.
L'âge  Le taux d'inscription augmente avec l'âge. Le taux d'abstention est plus élevé chez les jeunes (qui ont souvent une moindre implication politique) et les personnes âgées (qui se déplacent moins pour voter du fait d'une moindre mobilité).
L'activité Plus l'emploi est stable, plus la participation est active. En revanche, plus l'individu est concerné par la précarité ou le chômage, plus il s'abstient.
Le statut professionnel  L'abstention est moins élevée chez les salariés du secteur public.
Le lieu de résidence L'abstention est plus élevée dans les pôles urbains.
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Les facteurs de l'abstentionnisme

Les explications de l'abstentionnisme sont multiples et reposent à la fois sur des facteurs structurels et conjoncturels.

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Les facteurs structurels

Des facteurs structurels d'ordre social peuvent expliquer l'abstentionnisme, notamment dans sa forme systématique. 
Le taux de participation est plus faible chez les précaires, les chômeurs et les jeunes peu ou pas qualifiés. Cela s'explique notamment par un faible sentiment de compétence politique et un faible degré d'intérêt pour la politique, des variables fortement corrélés à la position sociale et au niveau de diplôme.

Sentiment de compétence politique

Le sentiment de compétence politique est le sentiment de comprendre la vie politique de manière suffisante pour pouvoir donner légitimement son opinion politique.

L'abstentionnisme est souvent le fait d'individus socialement fragilisés. En effet, un individu qui s'engage dans plusieurs organisations et qui se sent membre d'un ou plusieurs groupes sociaux a plus de chances de se déplacer pour voter qu'un individu qui se sent en marge de la société. Le niveau d'intégration sociale est donc un facteur clé.

L'abstentionnisme est moins fort dans les zones rurales, probablement grâce à la proximité d'élus et d'un contrôle social plus serré dans de petites communautés où les gens se connaissent plus qu'en ville.

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Les facteurs conjoncturels

Des facteurs conjoncturels peuvent aussi expliquer l'abstentionnisme, en particulier dans sa forme intermittente. En effet, l'abstention intermittente touche tous les groupes sociaux et seul un tiers des électeurs vote à toutes les élections. L'abstention intermittente s'explique par des facteurs conjoncturels (c'est-à-dire des éléments liés aux circonstances particulières du vote) tels que :

  • l'enjeu du scrutin : la participation diffère entre les élections présidentielles, européennes et municipales, selon que les individus perçoivent un intérêt réel pour eux au fait d'aller voter.
  • la prédictibilité du résultat de l'élection : les individus se mobilisent moins lorsque le résultat de l'élection leur semble déjà acquis et qu'ils pensent que leur vote n'y changera rien.
  • des variables externes : la temporalité de l'élection, notamment, peut avoir une influence sur la participation électorale : les élections tenues en périodes de vacances scolaires ou lorsque le temps est beau connaissent une participation électorale souvent moindre.
III

Les modèles explicatifs du vote et la volatilité électorale

La sociologie politique cherche à identifier les principaux déterminants du vote électoral. Le vote résulte du processus de socialisation, des choix individuels et dépend aussi des enjeux mêmes de l'élection. Plusieurs approches sociologiques existent pour étudier le vote électoral et ses déterminants. Elles abordent le sujet selon des perspectives complémentaires.

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Les différents modèles explicatifs

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L'approche traditionnelle par les variables lourdes

Dans ce modèle explicatif, le vote résulte des caractéristiques sociodémographiques de l'individu comme la religion, la catégorie sociale, le genre, l'âge ou la génération. Ce modèle permet de décrire et d'expliquer les phénomènes de vote de groupes sociaux entiers. 

On parle ainsi du vote « catholique », traditionnellement à droite, du vote « bourgeois » ou du vote « ouvrier ».

Le clivage gauche/droite s'explique en France par des données liées aux milieux de vie, le milieu rural étant plus favorable à la droite chrétienne et bourgeoise, contrairement au milieu urbain plus laïc et socialiste : le granit vote à droite et le calcaire vote à gauche.

A. Siegfried

Tableau politique de la France de l'Ouest

1913

Les choix politiques des citoyens évoluent peu au cours des campagnes électorales mais restent surdéterminés par les variables lourdes (âge, religion, statut).

P. Lazarsfeld

The People's choice

1944

Variables lourdes du comportement électoral

Les variables lourdes du comportement électoral sont des variables caractéristiques (âge, religion, statut social, genre) identifiées comme étant les plus prédictives du comportement électoral d'un individu.

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L'approche individualiste

Cette approche propose une explication différente en partant de variables psychologiques individuelles, sans remettre en cause celle des variables lourdes. Elle met l'accent sur le choix de l'électeur, qui répond à une "identification partisane". Les électeurs ont un attachement affectif durable à certaines formations politiques qui est le déterminant principal de leur vote. 

Les électeurs acquièrent cet attachement au travers de la socialisation politique et le maintiennent dans le temps. Ils se préoccupent plus de voter pour un parti que pour des propositions concrètes ou des idées.

Identification partisane

L'identification partisane est le processus par lequel un individu ou un groupe s'identifie à un parti politique et voit en lui nécessairement le meilleur défenseur de ses idées politiques ou sociales.

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L'approche du vote sur enjeux

Dans ce modèle explicatif, le choix électoral d'un électeur est avant tout lié aux enjeux des élections. Il s'agit donc d'un choix réalisé dans un contexte particulier, en fonction de la position d'un candidat sur un certain nombre de questions et non de son étiquette politique. Cette théorie du vote s'oppose aux explications du vote par des variables lourdes déterminantes ou par l'identification partisane, selon lesquelles les électeurs auraient tendance à toujours voter de la même façon, indépendamment des enjeux du moment.

Vote sur enjeux

Le vote sur enjeux est un processus par lequel un individu ou un groupe procède à ces choix électoraux en fonction des positions adoptés par les candidats sur les questions politiques.

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La volatilité électorale

Aujourd'hui, l'analyse des comportements électoraux repose à la fois sur les approches par les variables lourdes, l'identification partisane et le vote sur enjeux. La part des électeurs stables reste importante, mais celle des électeurs volatiles semble augmenter depuis les années 1980. La volatilité électorale prend la forme d'une alternance entre les partis pour qui un électeur vote mais aussi entre le vote et l'abstention (c'est l'abstentionnisme intermittent).
Les transformations structurelles de la société (augmentation du niveau de diplôme, désindustrialisation et disparition de l'identité ouvrière, crise de représentation des partis politiques, etc.) peuvent expliquer le moindre impact des variables lourdes et l'accroissement de la volatilité.

On assiste à une évolution du comportement des électeurs. Ceux-ci sont de plus en plus mobiles, ils ont de plus en plus tendance à ne pas systématiquement voter selon les modèles prédictifs habituels (par les variables lourdes, l'identification partisane ou le vote sur enjeux). On mesure cette mobilité par un indice de volatilité électorale.

Indice de volatilité électorale

L'indice de volatilité électorale permet de saisir les modifications de comportements entre deux votes. Il mesure les variations nettes (absolues) du nombre d'électeurs pour l'ensemble des partis entre deux consultations : 

\text{Indice de volatilité électorale} = \frac{\text{Somme des variations dans les résultats des partis entre deux élections}}{2}

L'indice de volatilité électorale varie entre 0 (volatilité nulle, personne n'a changé de comportement électoral) et 100 (changement extrême de clivage partisan entre les deux élections : tous les électeurs ayant voté pour un parti à la première élection ont voté pour l'autre à la deuxième et vice-versa).

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