Comment se forme et s'exprime l'opinion publique ?Cours

I

La formation de l'opinion publique

A

L'émergence de la notion d'opinion publique

Opinion publique

L'opinion publique est l'ensemble des idées et des convictions plus ou moins partagées par une société. Elle est véhiculée notamment par les médias.

L'opinion publique est apparue progressivement au cours de l'histoire de France. Au Moyen Âge et sous l'Ancien Régime, les opinions populaires s'exprimaient à travers les croyances, les traditions, les rumeurs. Le mécontentement populaire s'exprimait indirectement à travers des actes violents et des révoltes populaires sporadiques tandis que les idées des élites se formaient dans des lieux privés où se réunissaient lettrés et scientifiques.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la France est traversée par des révoltes populaires appelées « jacqueries » puis « émotions » menées par des paysans qui refusent la domination fiscale des nobles.

Petit à petit, l'opinion publique prend une place plus importante dans la société, notamment avec la Révolution française qui constitue un épisode décisif dans la démocratisation des institutions.

Des historiens ont mis en lumière l'émergence progressive de l'opinion publique au cours de l'époque moderne : par exemple, Mona Ozouf se penche sur l'élaboration du concept au XVIIIe siècle dans son ouvrage Le concept d'opinion publique au XVIIIe siècle (1997).

B

L'opinion publique contemporaine

Au cours du XIXe siècle, avec l'enracinement de la république (établie en 1848 puis définitivement en 1870) et la mise en place de l'éducation obligatoire (lois Ferry de 1881−1882), l'opinion publique se développe pour devenir progressivement un ensemble d'opinions, d'idées et de conceptions partagées par une partie importante des citoyens. On parle alors d'« état d'esprit » de la population puis peu à peu d'« opinion publique » ou « nationale ». Les lieux de débats publics se multiplient : le café, la place, et les lieux institutionnels (l'Assemblée nationale, le Parlement) deviennent des laboratoires d'idées où se forme l'opinion publique.

Le développement de l'opinion publique contemporaine s'accompagne de : 

  • l'essor des médias dans la vie sociale : la presse, la radio, puis la télévision ;
  • la politisation de la société à travers les clivages politiques : radicaux/conservateurs, droite/gauche.

La fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle constituent « l'âge d'or » de la presse écrite : des journaux comme Le Petit Journal, Le Petit Parisien ou L'Aurore sont imprimés en millions d'exemplaires et relatent la vie politique de la IIIe République, contribuant à la politisation de la société et à la formation de l'opinion publique.

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© Wikimedia Commons

II

La mesure de l'opinion publique : les sondages d'opinion

A

La construction des sondages d'opinion

Les premiers sondages d'opinion apparaissent dans les milieux du journalisme et du marketing aux États-Unis. Il s'agit d'établir des prévisions des résultats d'élections en analysant les intentions de vote d'un échantillon représentatif de la population totale. Les sondages remplacent peu à peu les votes fictifs (appelés « votes de paille ») organisés par les journaux, et dont les résultats s'avèrent peu efficaces.

Échantillon représentatif 

Un échantillon représentatif est une partie d'une population dont les caractéristiques générales lui permettent de représenter la diversité du reste de la population.

Le sociologue et statisticien John Gallup (1901−1984) élabore les premiers sondages d'opinion lors des élections américaines de 1936. Il analyse statistiquement les opinions politiques d'un petit échantillon d'électeurs représentatif de la population, et prédit la réélection de F. Roosevelt, contrairement aux votes de pailles qui prévoyaient celle de A. Landon.

Les méthodes de sondage sont perfectionnées et conduisent à des résultats de plus en plus précis. Aujourd'hui, les statisticiens s'appuient sur deux méthodes principales :

  • la méthode aléatoire, qui consiste à sélectionner une partie de la population au hasard en utilisant les techniques de probabilité ; 
  • la méthode des quotas, qui consiste à construire un échantillon en sélectionnant les enquêtés selon certains critères (genre, âge, métier ou niveau de diplôme, religion…) de manière à ce que chaque catégorie soit représentée à hauteur de sa proportion réelle dans la population. Dans cette méthode, l'échantillon nécessaire est plus réduit, le plus souvent 1000 à 2000 personnes.
Création d'un échantillon représentatif suivant la méthode aléatoire ou la méthode des quotas

Création d'un échantillon représentatif suivant la méthode aléatoire ou la méthode des quotas

Sondage d'opinion

Les sondages d'opinion sont des instruments de mesure de l'opinion publique qui reposent le plus souvent sur les réponses à des questionnaires soumis à des échantillons représentatifs de la population étudiée.

B

Difficultés et critiques

Les sondages d'opinion s'étendent à de nombreux domaines, notamment dans la sphère commerciale et publicitaire. 

Les techniques de sondages se heurtent à deux principales difficultés. La première est l'existence d'une incertitude sur les résultats (qui ne sont que des estimations car seule une sous-partie de la population est interrogée). Cependant, les statisticiens peuvent mesurer cette incertitude grâce à des marges d'erreur. 

Marge d'erreur

La marge d'erreur est une mesure de la fiabilité des estimations obtenues à l'aide de l'échantillon utilisé. C'est un intervalle autour de l'estimation dans lequel on a X % (souvent 95%) de chances d'avoir la vraie valeur. Plus la marge d'erreur est étendue, moins les résultats sont fiables.

On cherche à savoir quel pourcentage des votes obtiendra le candidat A à une élection. Si on interroge 1000 individus que l'on obtient une estimation de 51% d'intention de vote pour ce candidat, on peut calculer une marge d'erreur dans laquelle on a 95% de chances d'avoir la vraie valeur. Si la marge d'erreur ainsi obtenue est de 2%, cela signifie alors que l'on est certain à 95% que le candidat A obtiendra entre 49% et 53% des votes.

L'incertitude varie selon la taille de l'échantillon utilisé : plus ce dernier est grand, plus la marge d'erreur est petite et l'estimation peut être considérée comme fiable. Cependant, pour des raisons de logistique et de coût, il est difficile d'établir des échantillons très larges.

La seconde difficulté vient des possibles biais dans les résultats.

Certains biais sont induits par la façon dont les échantillons sont constitués. Concrètement, dans la méthode aléatoire, l'échantillonnage n'est pas toujours entièrement aléatoire car il dépend des lieux et des moyens utilisés (téléphone, internet), ce qui peut engendrer la surreprésentation ou la sous-représentation de certaines catégories de population.

Il existe aussi des biais induits par le questionnaire, car les réponses obtenues peuvent varier selon le type de question (ouverte, fermée) ou de formulation (directe, indirecte).

Pour lire convenablement un résultat de sondage, il est donc nécessaire de connaître la méthodologie utilisée et d'être attentif aux marges d'erreur ou aux biais de résultats possibles.

Ne pas tenir compte de la part de « non-réponses » dans un sondage peut conduire à des résultats biaisés et donc des interprétations erronées.

Dès 1973, le sociologue Pierre Bourdieu, dans un article intitulé « L'opinion publique n'existe pas », attire l'attention sur les limites des sondages d'opinion comme outil de connaissance. Il évoque ainsi trois critiques fondamentales :

  • l'absence de prise en compte des « non-réponses » (la majorité silencieuse), qui fait des sondages non plus une collecte d'opinion mais, selon Bourdieu, une fabrique d'opinion contrôlée par une minorité
  • la mise à égalité des différentes opinions : sur un sujet médical, l'opinin d'un individu lambda et celle d'un médecin sont traitées à égalité 
  • le manque de neutralité des questions posées. En effet, la formulation des questions permet d'orienter (consciemment ou non) les réponses : par exemple, la question « êtes-vous favorable à un salaire minimum pour les personnes les plus pauvres ? n'aura pas la même réponse que « êtes-vous favorable à un salaire minimum ? » même si la population visée par la mesure est la même dans les deux cas.
Pierre Bourdieu

Pierre Bourdieu

III

Les sondages et la « démocratie d'opinion »

Malgré ces difficultés, les sondages se sont imposés peu à peu comme un instrument indispensable dans les sociétés démocratiques et un outil de connaissance du monde social. 

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Aujourd'hui, les sondages sont réalisés par des instituts de sondage spécialisés (Sofres, Harris, etc.). Les sondages sont très présents dans les médias et, à travers leur capacité à influencer les politiques adoptées, ils jouent un rôle important dans le système de démocratie d'opinion.

Démocratie d'opinion

Forme de démocratie représentative marquée par l'emprise des médias et des sondages sur les décisions politiques.

Le développement récent d'internet et des réseau sociaux (Twitter, Facebook) et leur usage à des fin de communication politique est l'une des manifestations de la démocratie d'opinion.

Néanmoins, l'utilisation massive des sondages, et notamment des sondages d'intention de vote, au cours du processus électoral fait l'objet de débats car la publication de leurs résultats peut exercer une influence sur les comportements des électeurs. Des effets « bandwagon » et « underdog » peuvent ainsi se produire.

Effet « bandwagon »

L'effet « bandwagon » est le processus par lequel un candidat en tête des sondages devient plus populaire et augmente ces chances d'obtenir des voix.

Effet « underdog »

L'effet « underdog » est le processus par lequel un candidat déclassé dans les sondages devient de plus en plus impopulaire et perd ses chances d'obtenir des voix.

Le sociologue américain Paul Lazarsfeld montre que l'influence des médias sur la formation de l'opinion publique est indirecte. Si la plupart des individus ne construisent pas leur opinion à partir des médias, ceux-ci contribuent en revanche à influencer en profondeur des « leaders d'opinion » qui à leur tour vont influencer durablement leurs proches. Il nomme ce processus « communication à double étage » (Paul Lazarsfeld, Two step flow of communication, 1955).

Par ailleurs, les instituts de sondage sont parfois soupçonnés de produire des résultats biaisés de manière à influencer l'opinion publique. Pour garantir aux citoyens la qualité et l'objectivité des sondages, les instituts de sondage doivent respecter des règles de publication et de méthodes établies par la Commission nationale des sondages, instituée en 1977. L'essor des sondages dans les domaines politiques et commerciaux reste cependant l'objet de critiques et de débats encore aujourd'hui.

Le développement d'Internet et des réseaux sociaux a facilité la réalisation d'enquêtes d'opinion et la diffusion massive de questionnaires d'opinion. Des entreprises spécialisées (web listening, web intelligence) établissement des « tendances », souvent grâce à des algorithmes de reconnaissance de mots. Ces « enquêtes » ou « tendances » se différencient nettement des sondages d'opinion car elles n'utilisent en général pas les méthodes statistiques et probabilistes qui permettent d'établir des résultats fiables, et car elles souffrent d'une surreprésentation de la population présente sur Internet (c'est-à-dire les jeunes), ce qui peut conduire à des résultats biaisés.