Comment le thème de l'impureté est-il traité dans les deux œuvres ?
À quel autre thème celui de l'impureté peut-il être associé ?
Quelle est la première manifestation d'impureté dans Œdipe roi ?
Quels tabous sont transgressés par Œdipe ?
Comment Pasolini renforce-t-il la culpabilité d'Œdipe ?
Qui est à l'origine de la malédiction qui pèse sur Œdipe ?
Que doit faire Œdipe pour délivrer Thèbes de la peste ?
Dans la civilisation grecque, la pureté est synonyme d'ordre et de respect des règles instaurées par les dieux. C'est pourquoi les notions d'impureté et de souillures sont importantes et présentes dans les deux œuvres étudiées. Les dieux protègent les hommes tant qu'ils restent purs mais si un homme est impur, il sera puni et il peut entraîner dans sa chute sa famille ou son peuple. C'est le cas d'Œdipe, rendu impur à cause de son père et condamnant le peuple de Thèbes à une terrible maladie : la peste.
Le traitement de ce thème sera étudié à travers l'apparition et l'analyse de la peste puis à travers l'enquête révélatrice d'Œdipe et la mise au jour des responsabilités.
La peste
La peste est une maladie symbolique qui signale un dysfonctionnement de la société ou la présence d'un être impur qui doit être recherché et condamné afin de libérer le peuple du fléau envoyé par les dieux. Cette maladie est présente dès le prologue chez Sophocle, au cours duquel les ravages sont énoncés : "la cité se meurt en ces morts sans nombre". Pasolini conserve également cette maladie divine qu'il met en scène de façon à impressionner le spectateur. La ville est déserte, envahie par la mort et la maladie synonyme de punition divine. Pasolini n'occulte pas la maladie, au contraire, il la montre à travers des gros plans portant sur les morts et leurs plaies. Dès le début, le thème de l'impureté est donc présent à travers cette maladie et l'ambiance morbide qui sévit. Le cadre dans lequel évoluent les personnages est pesant, mortifère et le lien de cause à conséquence est établi grâce à un enchaînement séquentiel montrant Œdipe et Jocaste puis les ravages de la peste.
Ce thème sera repris par Créon qui annonce la nécessité de "chasser cette souillure que nourrit ce pays" puis par Œdipe lorsqu'il ordonne la recherche active du meurtrier de Laïos. À partir de ce moment-là, Œdipe se lance dans une enquête qui le mènera à sa perte. En transgressant les lois civilisées de la Grèce, en commettant l'inceste et le parricide, Œdipe fait entrer la barbarie dans sa société et crée un déséquilibre qui devra être rétabli.
L'impureté est donc présente à travers l'épidémie de peste qui va lancer l'action. Toutefois, ce thème sera repris et amplifié par l'enquête que mènera Œdipe jusqu'à ce que la vérité éclate.
L'enquête et la quête d'Œdipe
C'est en prenant son rôle de roi très à cœur qu'Œdipe se lance à corps perdu dans cette enquête suggérée par l'oracle. En tant que protecteur de la ville et de ses habitants, il éprouve une véritable souffrance et semble ressentir la douleur de son peuple : "Mon cœur à moi gémit sur Thèbes". Cette enquête devient sa priorité, il doit rendre à la ville toute sa pureté. À travers cette action se constituent le nœud tragique et la mise en place de l'ironie tragique.
En effet, alors qu'Œdipe pense partir à la recherche d'un coupable inconnu, lorsqu'il dit être "étranger au crime", lorsqu'il affirme enfin lutter pour Laïos "comme s'il eût été [son] père", il ne fait que réaffirmer sa culpabilité. Même si Œdipe l'ignore, le spectateur sait très bien qui est le coupable car il est capable d'interpréter le double sens des paroles tragiques du roi et d'en saisir toute l'ironie. Cette ironie tragique est également mise en exergue chez Pasolini par le choix des comédiens qui sont les mêmes dans le prologue et dans la partie mythologique, renforçant ainsi la mise en lumière de l'inceste et du parricide. Le spectateur reconnaît le père et la mère alors qu'Œdipe est davantage dans le ressenti : il éprouve une haine profonde et viscérale envers un parfait inconnu ainsi qu'un amour immédiat envers une femme qu'il n'a jamais vue, comme s'il savait au fond de lui qui ils étaient.
Œdipe se comporte donc comme si quelque chose le poussait vers la vérité. C'est pourquoi il consulte un oracle afin de décrypter les signes envoyés par les dieux et combattre la maladie. Mais cet entretien ne se déroule pas de manière sereine car Œdipe, refusant de voir la vérité, rejette la faute sur Tirésias, l'accusant même d'être le coupable recherché. Ne pouvant supporter l'affront, le devin lui lance : "C'est toi le criminel qui souille ce pays". Ainsi, le thème de la souillure est à nouveau mentionné. Pourtant, cette fois-ci l'étau se resserre autour du roi. Alors qu'il était question de rechercher l'assassin de Laïos, sa culpabilité est maintenant clairement évoquée. Les paroles de Tirésias sont prophétiques et marquent à la fois Œdipe et le spectateur. Ensemble, ils vont lever les voiles un par un afin d'accéder à la vérité. Mais plus que l'âgon avec Tirésias, c'est l'entretien avec Jocaste qui va inquiéter Œdipe. Il émet alors des hypothèses au cours desquelles il développe le thème de l'impureté et de la souillure : "je ferai naître une race monstrueuse". Il parle d'"ignominies", de "souillure" et d'"impureté". Ces interrogations tentent d'établir le champ des responsabilités dans l'épidémie de peste qui sévit.
L'enquête puis la quête d'Œdipe vont le conduire jusqu'à la scène de révélation où la culpabilité sera établie. Mais Œdipe n'est pas traité de la même façon dans les deux œuvres, ce qui modifie également sa responsabilité.
Les responsabilités établies
Alors qu'Œdipe se doute depuis peu de sa culpabilité, deux conversations vont la lui confirmer. Il comprend qu'il est le coupable tant recherché et que son impureté commence dès sa naissance : "Quelle étrange honte autour de mon berceau !" Cette souillure est liée à la filiation, c'est parce qu'il est le fils de Laïos qu'il est coupable : "Je me révèle le fils de qui je ne devais pas naître, l'époux de qui je ne devais pas l'être, le meurtrier de qui je ne devais pas tuer". Ce sont la faute et la culpabilité qui conduiront Œdipe à se crever les yeux afin de ne plus vivre sous les regards accusateurs du monde.
Cette seconde naissance est révélatrice, il y a beaucoup de crimes et d'interdits transgressés. Ici, ce n'est pas le meurtre qui est le plus condamnable, c'est le fait d'avoir tué son père et surtout l'inceste qui renvoie à un tabou sociétal. Mais ce n'est pas Œdipe qui a lancé les hostilités. Son père est à l'origine de tout cela, il a tenté de l'assassiner et l'infanticide est à placer sur le même plan que le parricide. Il a levé la main sur Œdipe, lequel s'est défendu, certes un peu trop violemment. De plus, lorsqu'il apprend quel est son destin, Œdipe veut y échapper. Ces annonces lui font horreur et tous ses crimes ont été commis malgré lui. Il est donc coupable, portant cette souillure en lui, mais il ne peut pas être tenu pour responsable de tout ce qui est arrivé.
Pasolini quant à lui développe l'aspect freudien du mythe. Tout est fait pour montrer qu'inconsciemment, il désirait tuer son père et épouser sa mère ; Jocaste elle-même semble connaître sa véritable identité et l'accepter. Cette interprétation a pour conséquence de renforcer la culpabilité d'Œdipe qui refuse de voir la vérité, comme il le fait comprendre au Sphinx en le tuant. Il étouffe ainsi le secret de sa naissance, l'énigme de sa vie. Un autre aspect est d'ailleurs développé dans le film, celui de la violence excessive d'Œdipe, renforcée par l'hybris. L'impureté d'Œdipe et sa culpabilité sont exacerbées par la haine qui l'anime au cours du combat à mort à l'encontre de son père. Cette scène est très longue, Œdipe blesse puis tue tous ceux qui l'entourent, sans les connaître. Il s'acharne sur son père à terre alors qu'il est blessé et âgé. Il en va de même pour le Sphinx qui ne l'attaquait pas et semble sans défense. C'est pourquoi la seule solution qui s'offre à lui, après la scène de la révélation, est de se soustraire au regard des hommes et de finir sa vie, seul et abandonné de tous. Le fait de se crever les yeux sonne comme une preuve de courage et symbolise la liberté acquise par la découverte de la vérité : il a maintenant accès à la connaissance, il agit en homme libre et non plus en tant que pantin dirigé par les dieux.
Œdipe est plus ou moins responsable selon l'œuvre étudiée mais il reste entaché par la faute commise par son père. Le thème de l'impureté est donc majeur puisqu'il traverse tout le mythe d'Œdipe. La souillure débute avant même sa naissance et se matérialise à travers des actes tabous : le parricide et l'inceste. Ce thème est donc lié à celui de la culpabilité et de la faute, inhérentes au personnage d'Œdipe. Celui-ci est au centre de cette malédiction mais il contamine également tous ceux qui sont autour de lui à travers notamment la maladie symbolique de la peste qui ravage tout sur son passage.