Gaspard de la nuitProfil d'œuvre

Gaspard de la nuit

Aloysius Bertrand

Publié à titre posthume en 1842

Gaspard de la nuit : Fantaisies à la manière de Rembrandt et Callot, est publié un an après la mort de l'auteur en 1842. L'œuvre fait référence aux peintres Rembrandt et Callot. Elle est structurée en trois livres. On retrouve les mêmes thèmes dans tout le recueil : le rêve, l'alchimie matérielle ou verbale, la mort, le Christ, la déraison, la folie et le diable. Tous les éléments de la poésie romantique apparaissent dans les poèmes.

L'auteur s'inspire résolument du romantisme allemand. Il utilise ainsi le mythe d'Ondine. Le romantisme noir imprègne aussi le livre, et il y a de nombreuses références aux cimetières, aux églises gothiques et à la mort. Apparaissent des morts, des pendus, plusieurs visions angoissantes sont convoquées comme dans "Un rêve", l'un des poèmes les plus connus de l'auteur. Alyosius Bertrand est surtout le précurseur du poème en prose. Le recueil se découpe en six livres : "École flamande", "Le Vieux Paris, "La Nuit et ses prestiges", "Les Chroniques", "Espagne et Italie" et "Silves".

I

Le poème en prose

"Gaspard de la nuit" est considéré comme le premier poème en prose. C'est avec Baudelaire et Les Petits Poèmes en prose que le genre va acquérir une grande notoriété. On parle parfois de "poésie hallucinée". En effet, le poète utilise de nombreuses images oniriques. Il ne cesse de déformer le réel. Ses poèmes sont parfois des rêves, parfois des cauchemars, parfois les deux. Cette idée de visions hallucinatoires sera d'ailleurs utilisée par Rimbaud dans Illuminations. Aloysius Bertrand est donc un précurseur. Il écrit des poèmes en prose à une époque où les vers restent privilégiés en poésie.
Le poète ne vit pas très longtemps et ne connaît pas le succès de son vivant. C'est son ami Sainte-Beuve qui publiera ses textes après sa mort. Baudelaire lui-même parlera de son œuvre dans sa préface à ses petits poèmes en prose, le créditant comme modèle.

II

Le poème "Ondine"

A

Un personnage mythologique

Ondine est une créature mythologique qui apparaît et disparaît toujours très vite. C'est un être aquatique, qui peut être considéré comme une sirène. Elle n'a pas de visage, le poète ne décrit pas son physique, il dit simplement qu'elle porte une robe de moire.
Par contre, une description de ses sœurs nous est livrée. Elles ont des bras d'écumes. La famille vit dans un château. Ondine serait alors une princesse aquatique.
Elle offre au poète un anneau. S'il accepte de l'épouser, il deviendra prince. Ondine ne parle pas, elle chante. Elle symbolise la femme amoureuse qui veut se marier. Elle est comparable aux sirènes dans Ulysse qui veulent séduire les marins, sauf qu'elle n'est pas maléfique. Le poète la repousse, la rejette, mais Ondine rit, elle est libre, insouciante, elle incarne la beauté et la liberté.

B

L'eau

L'eau est très présente dans ce poème sur "Ondine", une créature de l'élément liquide. Elle est représentée comme calme, magique, rassurante. Elle est fantastique et paraît réelle, mais parfois en effet, le paysage semble fictif. Dans l'eau on trouve des sentiers, des palais, c'est comme s'il y avait un monde. Si elle est apaisante, l'eau devient aussi inquiétante.
La couleur de l'eau est sans cesse rapportée. Le poète parle ainsi de la couleur verte, blanche et bleue. L'eau est d'ailleurs figurée dans le poème par l'écriture elle-même, qui rappelle l'écoulement du liquide.

C

La musicalité du texte

L'étude de la musicalité du texte permet de mettre en avant le travail du poète. Le rythme des phrases permet de recréer la musique de l'eau. On entend les gouttes qui tombent sur la fenêtre : "les losanges sonores de ta fenêtre". Le poète répète plusieurs fois le verbe "écoute", qui est comme une incantation, et se rapproche, au niveau de la sonorité, de "goutte". On dirait un refrain.
Les deuxième et troisième paragraphes suivent un mouvement d'aller-retour comme celui du lac qu'ils décrivent : on nous entraîne des bords vers le fond du lac, puis du fond vers les rives.

III

Le thème du rêve

A

Le cauchemar

"Un rêve" est le poème le plus célèbre du poète, et il permet de plonger dans son univers. Le thème du rêve est lié à celui du cauchemar, de l'angoisse. Un monde inquiétant est créé, dans l'œuvre. On plonge dans un passé qui semble celui du Moyen Âge, un passé violent et terrifiant. La lune apparaît, elle semble maléfique. La forêt est aussi associée à la souffrance. Les paysages sont terrifiants. Une victime attachée souffre. La barbarie est partout.
Mais cette atmosphère terrible va changer ensuite et devenir étrangement onirique.

Il était nuit. Ce furent d'abord, − ainsi j'ai vu, ainsi je raconte, − une abbaye aux murailles lézardées par la lune, − une forêt percée de sentiers tortueux, − et le Morimont grouillant de capes et de chapeaux.

Ce furent ensuite, − ainsi j'ai entendu, ainsi je raconte, − le glas funèbre d'une cloche auquel répondaient les sanglots funèbres d'une cellule, − des cris plaintifs et des rires féroces dont frissonnait chaque fleur le long d'une ramée, − et les prières bourdonnantes des pénitents noirs qui accompagnent un criminel au supplice.

Aloysius Bertrand

"Un Rêve", Gaspard de la nuit

1842

B

Les caractéristiques du rêve

Dans ce poème, un monde onirique est convoqué. Les séquences se succèdent ainsi sans logique apparente. Il n'y a pas d'explication, comme dans un rêve. L'eau est associée au rêve ici, elle est rapide, elle glisse, elle s'échappe. Le narrateur essaie de raconter ce qu'il voit, mais les événements racontés sont fort mystérieux. Les noms propres cités sont étranges. La légende de Faust semble convoquée, mais elle est modifiée, plusieurs éléments ne correspondent pas à l'histoire originale.
Le rêve trahit en vérité les obsessions et l'imaginaire du narrateur. Il y a quelque chose qui relève de la magie. Le rêveur ne contrôle rien. Tout commence en cauchemar, mais finalement le rêve s'installe, avec sa bizarrerie et son côté presque rassurant.

Mais moi, la barre du bourreau s'était, au premier coup, brisée comme un verre, les torches des pénitents noirs s'étaient éteintes sous des torrents de pluie, la foule s'était écoulée avec les ruisseaux débordés et rapides, − et je poursuivais d'autres songes vers le réveil.

Aloysius Bertrand

"Un Rêve", Gaspard de la nuit

1842