Les amours jaunes Profil d'œuvre

Les Amours jaunes

Tristan Corbière

1873

Les Amours jaunes est le seul recueil de poésie de Tristan Corbière, qui est souvent considéré comme une "poète maudit". On y trouve quasiment toute son œuvre poétique. Il est constitué de quatre-vingt-quatorze poèmes, tous très divers tant en taille qu'en forme. Le recueil est divisé en sept parties : "Ça" est constituée de trois poèmes, "Les Amours jaunes" de vingt-quatre poèmes, "Sérénade des sérénades" de quatorze poèmes, "Raccrocs" de vingt-et-un poèmes, "Armor" de sept poèmes, "Gens de mer" de dix-sept poèmes, et "Rondels pour après" de six poèmes. Les poèmes ne sont pas répartis équitablement dans les différentes parties.

Le recueil s'ouvre et se ferme sur deux poèmes éponymes, "À Marcelle". Marcelle est la muse du poète, qui s'appelait Armida-Josefina Cuchiani. On ne sait pas pourquoi il la désigne par le prénom de Marcelle, mais c'est ainsi qu'elle apparaît dans tout le recueil. Ces deux poèmes s'inspirent de la fable "La Cigale et la Fourmi" de Jean de La Fontaine.

I

Le style du poète

La poésie de Tristan Corbière est très originale. Le poète utilise les thèmes du poète maudit, dandy et mélancolique, mais pour mieux s'en moquer. Il s'inspire surtout de la ville moderne, bien que la campagne bretonne soit aussi un thème récurrent. L'amour tient également une place importante, ainsi que la mer, les légendes et certains événements historiques. La poésie de Tristan Corbière est parfois faite d'images très crues. Il n'hésite pas à parler de la vie dans la rue. Mais il le fait souvent avec humour, se moquant avant tout de lui-même.
Il utilise une ponctuation complexe, multipliant les tirets, les exclamations, ou les suspensions. Le rythme des poèmes est ainsi souvent haché, découpé de façon surprenante. Il y a de nombreuses coupures. Le poète s'inspire du romantisme, mais aussi du XVIe et du XVIIe siècles. Il fait parfois référence au poète du Moyen Âge François Villon. Il s'imprègne également beaucoup des légendes bretonnes, surtout dans "Amours jaunes". Il aime aussi parler de ce qu'il connaît, de son entourage, de son lieu de vie, parfois pour dénoncer certaines conditions.

II

La femme au cœur de l'œuvre

A

L'actrice

La femme occupe une place importante dans les poèmes du recueil. Elle a plusieurs noms, surnoms, elle est multiple. La femme dont s'inspire Corbière, Armida-Josephina Cuchiani, qu'il appelle Marcelle, était actrice. Elle changeait donc souvent de rôles, ce qui a pu influencer le poète. Il parle ainsi des coulisses dans lesquelles se prépare la femme. Il écrit également "Sérénade des sérénades", un poème qui mime un opéra en trois actes.
La femme actrice est volage, cruelle. Elle fait jouer à Corbière un rôle secondaire dans sa vie.

Rôde en coulisse malsaine
Où vont les fruits mal secs moisir,
Moisir pour un quart d'heure en scène…
- Voir les planches et mourir !
Va : tréteaux, lupanars, églises,
Cour des miracles, cour d'assises :
- Quarts d'heure d'immortalité !
Tu parais ! c'est l'apothéose !!!

Tristan Corbière

"Paris", Les Amours jaunes

1873

B

La prostituée

Le poète décrit la façon dont Marcelle le repousse. Quand elle se refuse à lui, le poète va voir des prostituées. Il écrit ainsi des poèmes sur des "cocottes" parisiennes. Elles sont inconstantes, elles sont vulgaires, légères. Il les décrit notamment dans "Idylle coupée".
Le poète utilise leur argot qu'il retranscrit dans ses poèmes. Ces derniers sont alors fort pittoresques. Il utilise des mots comme "cocottes", "grues, "dos-bleus" ou "perruches". Le poète parle aussi de l'alcool qu'elles consomment, souvent de l'absinthe. Il évoque aussi Arthur, un maquereau, traînant encore dans les parages. La femme, qu'elle soit actrice ou prostituée, est donc toujours une femme de la nuit, de la fête, une femme changeante qui porte plusieurs masques.

III

Une étude du poème "Le Crapaud"

A

Un anti-poème ?

"Le Crapaud" est un poème emblématique du recueil. Il est parfois considéré comme étant un anti-poème. Il est composé de deux tercets puis deux quatrains, ce qui correspond à l'inverse du sonnet traditionnel. Corbière commence ainsi par la fin. La syntaxe du poème est éclatée, il y a beaucoup de points de suspension, les phrases sont coupées, inachevées.
Alors que la poésie est souvent au service de la beauté, Corbière utilise ici la laideur. Il détourne les symboles de la beauté. Il parle du "vert", du "sombre". Le titre même fait référence à un animal souvent considéré laid.
C'est l'esthétique des contraires qui intéresse le poète. Le crapaud est valorisé, et le poète s'amuse à critiquer les valeurs romantiques. Ce n'est plus la beauté physique mais la beauté intérieure qui prime.

B

Le crapaud, un autoportrait

"Le Crapaud" peut être considéré comme un autoportrait de Corbière. Il y décrit son sentiment d'échec. Il se sent reclus, différent, marginal. Il ne s'agit pas seulement d'une description personnelle, mais d'une représentation du poète. Il est toujours seul, incompris. Les poètes sont attirés par la mort, la laideur quelque part, mais ils sont là pour aider les vivants. Comme le crapaud, ils ont donc un double visage.
On peut comparer ce poème à "L'Albatros" de Baudelaire. Le poète ne s'inscrit pas dans la société, pourtant c'est un grand homme qui est capable de voir ce que les autres ignorent.