Le Roman expérimentalProfil d'œuvre

Le Roman expérimental

Émile Zola

1881

Il regroupe un ensemble d'articles publiés notamment dans Le Bien public ou Le Voltaire qui exposent sa vision du roman naturaliste dont il est devenu le chef de file. Pour Zola, "le roman expérimental est une conséquence de l'évolution scientifique du siècle" ; "il est en un mot la littérature de notre âge scientifique, comme la littérature classique et romanesque ont correspondu à un âge de scolastique et de théologie expérimentale".

Cet ouvrage est considéré comme le manifeste de la doctrine naturaliste d'Émile Zola, alors marqué par l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale de Claude Bernard. Il est également inspiré par ses lectures de Balzac, notamment La Cousine Bette qu'il a qualifiée de roman expérimental.

L'ouvrage, édité en 1880 chez Charpentier sous le titre Le Roman expérimental, est un recueil d'articles parus d'abord, pour la plupart, dans Le Messager de l'Europe, revue littéraire de Saint-Pétersbourg, avant d'être repris en France dans Le Bien public ou Le Voltaire. Impressionné par la lecture de l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale de Claude Bernard, Émile Zola (1840 − 1902) y radicalise la doctrine naturaliste dont il est devenu depuis quelques années, et en partie malgré lui, le chef de file et le principal porte-parole. Cet hymne au positivisme est généralement considéré aujourd'hui comme une illustration des excès du scientisme, en particulier appliqué à l'art. Le Roman expérimental n'en constitue pas moins un témoignage important de ce que fut, en cette fin de XIXe siècle, une certaine "modernité", à la fois esthétique, morale et politique.

I

La doctrine naturaliste

A

Le refus de la psychologie

Le romancier veut représenter des êtres dominés par leurs instincts. Pour lui, c'est ce qui est à l'origine du mécanisme humain. Il explique ainsi que dans Thérèse Raquin, il a voulu étudier des tempéraments et non des caractères. Il parle de personnages gouvernés par "leurs nerfs et leur sang". La réflexion, la psychologie passent alors en second plan. Les héros de Zola sont victimes de leur chair. C'est l'instinct, les passions, les crises nerveuses qui intéressent le naturaliste. Ils comparent d'ailleurs ses personnages à des loups. Il se dit chirurgien, il se compare à un savant, à un médecin. C'est la physiologie, et non la psychologie, qui est au cœur de l'œuvre de Zola.

B

L'importance de l'hérédité

L'hérédité est ce qui intéresse le plus Zola. C'est pour cela qu'il a entrepris d'écrire des romans sur une seule famille, les Rougon-Macquart. C'est le Traité philosophique et physiologique de l'hérédité naturelle du docteur Prosper Lucas qui convainc Zola que l'espèce humaine est déterminée par sa famille, ses gènes.
Il veut montrer que les membres d'une même famille, s'ils peuvent paraître différents au premier abord, sont en vérité semblables, liés, victimes des mêmes tares. Pour lui, l'hérédité a des lois, et il veut les suivre, les analyser, les comprendre.

C

Le milieu : un facteur déterminant

L'écrivain se donne pour rôle de traverser tous les milieux de la société du Second Empire. Pour chaque milieu, il amasse une documentation colossale. Zola a fait de nombreux voyages pour se documenter notamment sur les locomotives et le chemin de fer pour La Bête humaine, dans le quartier de la Goutte d'Or pour L'Assommoir, ou bien chez les mineurs pour Germinal. Il entend prouver que l'endroit où l'on vit a un impact très fort sur nos actions. Il y a, certes, les phénomènes physiologiques, mais l'Homme est aussi influencé par son entourage, ses conditions de vie, sa classe sociale.

Dans l'étude d'une famille, d'un groupe d'êtres vivants, je crois que le milieu social a [...] une importance capitale. Un jour, la physiologie nous expliquera sans doute le mécanisme de la pensée et des passions ; nous saurons comment fonctionne la machine individuelle de l'homme, comment il pense, comment il aime, comment il va de la raison à la passion et à la folie ; mais ces phénomènes, ces faits du mécanisme des organes agissant sous l'influence du milieu intérieur, ne se produisent pas au-dehors isolément et dans le vide. L'homme n'est pas seul, il vit dans une société, dans un milieu social, et dès lors pour nous, romanciers, ce milieu social modifie sans cesse les phénomènes. Même notre grande étude est là, dans le travail réciproque de la société sur l'individu et de l'individu sur la société. Pour le physiologiste, le milieu extérieur et le milieu intérieur sont purement chimiques et physiques, ce qui lui permet d'en trouver les lois aisément. Nous n'en sommes pas à pouvoir prouver que le milieu social n'est, lui aussi, que chimique et physique. Il l'est à coup sûr, ou plutôt il est le produit variable d'un groupe d'êtres vivants, qui, eux, sont absolument soumis aux lois physiques et chimiques qui régissent aussi bien les corps vivants que les corps bruts. Dès lors, nous verrons que l'on peut agir sur le milieu social, en agissant sur les phénomènes dont on se sera rendu maître chez l'homme.

Émile Zola

Le Roman expérimental

1881

II

Le roman naturaliste

A

Le style de l'auteur

Zola écrit : "Le plus souvent, il me suffira de remplacer le mot "médecin" par le mot "romancier" pour rendre ma pensée claire et lui apporter la rigueur d'une vérité scientifique." Le romancier se fait le médecin des passions humaines. Zola assure que le naturalisme est une méthode expérimentale, et que la rhétorique n'a pas d'importance. Pour lui, un langage est une logique, une construction scientifique. Il met en garde contre le lyrisme, qu'il trouve souvent lourd et qui empêche de faire réfléchir.
Pour autant, le style de Zola est loin d'être dénué de lyrisme. Le travail de l'écriture est très important, et en pratique le style de l'auteur n'est pas froid, distant. Ce n'est pas une écriture aussi proche de la méthode expérimentale qu'il le laisse entendre. Il y a donc un fossé entre théorie et pratique.

B

Le narrateur naturaliste

Zola écrit : "[Le roman naturaliste] est impersonnel, je veux dire que le romancier n'est plus qu'un greffier, qui se défend de juger et de conclure." Le romancier devrait donc être parfaitement objectif. Mais l'impersonnalité que prône Zola ne peut être compatible avec l'écriture romanesque. Si l'écrivain naturaliste effectue des recherches scientifiques méticuleuses, il ne peut néanmoins disparaître ensuite. Les personnages sont fictifs, les histoires sont racontées selon un certain point de vue, l'auteur choisit de montrer certaines choses plutôt que d'autres. De plus, c'est la volonté humaniste de Zola qui le pousse à écrire : il n'entend pas simplement montrer la vie telle qu'elle est, mais dénoncer les conditions des plus pauvres, particulièrement dans Germinal ou L'Assommoir. Dès lors, il est difficile de respecter cette volonté de narrateur effacé.