Le jeu de l'Amour et du hasard Profil d'œuvre

Le Jeu de l'amour et du hasard

Pierre Carlet de Marivaux

1730

Silvia doit épouser un homme qu'elle n'a jamais vu. Son père l'a fiancée au fils d'un de ses amis de province, Dorante. Le jeune homme doit venir la voir pour faire sa connaissance. Silvia a peur de cette rencontre. Elle imagine alors un stratagème. Elle demande à sa servante Lisette de prendre sa place, tandis qu'elle jouera la servante. Elle pourra ainsi mieux observer la façon dont se comporte son futur époux. Le père accepte cette mascarade, car il sait que Dorante a eu la même idée.
Ainsi, c'est Arlequin, valet de Dorante, qui joue le rôle de son maître, tandis que le fiancé joue au serviteur. Dès qu'elle le rencontre, Silvia, déguisée en Lisette, est touchée par le domestique. Elle s'étonne qu'un tel homme puisse servir un maître si rustre. Lisette, déguisée en Silvia, apprécie par contre Arlequin, qui joue au maître, et s'imagine devenir une grande dame en l'épousant. Dorante finit par avouer à Silvia, qu'il croit servante, sa véritable identité. Elle ne lui dit pas qu'elle est sa fiancée, et le met à l'épreuve pour voir s'il ira jusqu'à transgresser les règles pour elle. Et en effet, Dorante la demande en mariage, croyant pourtant qu'elle est une servante. Elle avoue alors la vérité. Tout rentre dans l'ordre, les jeunes gens nobles peuvent se marier, et serviteurs décident aussi de s'unir.

I

Une comédie

A

L'inspiration italienne

L'intrigue repose sur le mariage des maîtres, et dans cette entreprise ils sont aidés par leurs valets. Les personnages sont fortement inspirés de la commedia dell'arte, théâtre italien. Ainsi, Arlequin est le modèle même du valet de comédie. Comme dans les comédies italiennes, il y a aura coups de bâton et lazzi au cours de la pièce.
Silvia et Dorante correspondent bien aux deux jeunes gens amoureux naïfs. Il est intéressant de noter qu'il n'y a pas de vieux monsieur aigri ou rabat-joie dans cette pièce. Au contraire, le père de Silvia laisse les jeunes gens se chercher, s'amuser. Il est certain qu'au final, tout sera comme il veut. C'est plutôt un vieil homme sage qui veut le bonheur de sa fille, et sait qu'il a fait le bon choix pour elle.

B

Les procédés comiques

Les procédés comiques de la pièce reposent essentiellement sur des quiproquos. Les déguisements, mais aussi le décalage entre le langage des valets et leurs tenues de nobles, et les expressions des nobles et leurs tenues de valets, provoquent le rire. Cette situation de décalage est tout à fait amusante.
Le rythme de la pièce est très soutenu. Il y a de nombreux rebondissements, les dialogues sont rapides et inspirés de la commedia dell'arte. Marivaux met en avant la répartie de ses héros. Les échanges entre les personnages n'en restent pas moins marqués par la finesse et la subtilité.

SILVIA :
Tu peux te passer de me parler d'amour, je pense ?

DORANTE :
Tu pourrais bien te passer de m'en faire sentir, toi ?

[...]

DORANTE :
Ah ! Je te cherchais, Lisette.

SILVIA :
Ce n'était pas la peine de me trouver, car je te fuis, moi.

Marivaux

Le Jeu de l'amour et du hasard

1730

II

Le jeu du théâtre

A

Le déguisement

Ce sont les deux maîtres qui ont l'idée de changer d'identité, de se travestir. Ils veulent pouvoir observer leurs prétendants. Dorante et Silvia espèrent ainsi voir la véritable identité de leur fiancé(e) respectif(ve). Les deux jeunes gens sont ainsi victimes de leur propre supercherie.
Mais il est intéressant de voir que le déguisement leur permet de mieux se rencontrer. Ils estiment tous les deux, d'une part, qu'un bon maître traite bien un valet. En effet, s'ils choisissent d'être les serviteurs, c'est pour voir aussi comment l'autre maître va les traiter. Mais ils pensent également qu'un valet voit tout du maître. Un maître ne dévoilerait ainsi sa véritable identité qu'avec un serviteur. Le déguisement devient alors un pouvoir.

B

La mise en abyme

La pièce est bâtie sur une mise abyme. En effet, le public assiste à une comédie, à laquelle se superpose un nouveau spectacle, celui des personnages qui prennent les déguisements des autres. Il y a ainsi le public, mais le père de Silvia devient aussi un spectateur du jeu des jeunes gens, et il est ainsi à la fois un acteur et le public.
La structure de la pièce est bâtie sur des symétries et des oppositions. La réciprocité des sentiments est importante, et l'amour de Dorante et Silvia est mis en parallèle avec celui entre Arlequin et Lisette. Les serviteurs se présentent comme un miroir de leurs maîtres, mais l'image est déformée. La symétrie se brise quand Dorante avoue tout à Silvia, et qu'elle garde le secret un peu plus longtemps. Elle entend ici tester Dorante, voir jusqu'à quel point il l'aime. Cela signifie qu'elle ne veut pas être aimée pour sa condition sociale.
La mise en abyme permet aussi aux maîtres de réaliser ce qu'est être serviteur. Ils doivent renoncer à leurs privilèges pour un temps. Les conditions sociales s'en trouvent bouleversées.

III

L'amour

Marivaux montre comment l'amour triomphe de tout. Ainsi, malgré les déguisements et les mensonges, les jeunes gens tombent amoureux. Ils mettent de côté leur amour-propre et leurs préjugés sociaux. Dorante est prêt à épouser une servante. L'amour est véritablement au cœur de l'action. C'est le progrès du sentiment amoureux qui est la pièce. On suit la façon dont les personnages se courtisent.
On peut parler de marivaudage. C'est l'exploration de la psychologie amoureuse. Marivaux met en scène à la fois le langage amoureux, mais aussi les gestes de l'amour, les mouvements de l'amour. La séduction peut être sérieuse, comme entre Dorante et Silvia, ou comique, comme entre Lisette et Arlequin, mais elle est toujours sincère. Pour montrer l'amour, Marivaux utilise la préciosité du langage, les silences aussi, et les voix qui flanchent, les tonalités qui diffèrent.