Rhinocéros Profil d'œuvre

Rhinocéros

Eugène Ionesco

1959

La pièce commence un dimanche d'été. Bérenger et son ami Jean sont assis à la terrasse d'un café. Ils discutent. Leur conversation est interrompue par un grand fracas. Un rhinocéros passe. Les villageois sont étonnés et se rassemblent pour en parler. Bérenger et son ami continuent à discuter. Daisy, une collègue que Bérenger aime, arrive, et il renverse son verre sur son ami.
Un second rhinocéros passe. Il écrase le chat de la ménagère. Les deux amis essaient de savoir si c'est le même rhinocéros qu'avant, et s'il vient d'Asie ou d'Afrique. Ils se disputent et se quittent fâchés.
Le lendemain, Bérenger est au travail. Daisy parle du rhinocéros. Les autres collègues ne la croient pas. Bérenger la défend. M. Papillon, le patron de la maison d'édition, arrive. M. Boeuf, un employé, est absent. Sa femme arrive. Elle vient d'être poursuivie par un rhinocéros. Quand l'animal reparaît, elle reconnaît en lui son mari. Elle part en le chevauchant. Les rhinocéros se multiplient. Ils font des dégâts dans la ville.
Bérenger rend visite à son ami. Il observe alors Jean se transformer en rhinocéros. Tous les voisins aussi sont changés en rhinocéros.
Dans sa chambre, Bérenger ressent les premiers symptômes de la maladie de ceux qui se sont transformés. Il cherche des explications. Son collègue Dudard arrive. Ils discutent du phénomène. Dudard assure que si on ne meurt pas de la maladie, alors elle n'est pas dangereuse. Bientôt, Daisy et Bérenger sont les seuls humains. Ils promettent de s'aimer, mais Daisy se laisse séduire par les rhinocéros. Bérenger est seul. Il refuse de renoncer à humanité. Il luttera, même s'il est le dernier des hommes.

I

Le théâtre de l'absurde

A

La naissance

Après la Seconde Guerre mondiale, l'absurdité règne dans l'Art. Face à l'horreur de la Shoah, les artistes refusent le réalisme. Ils veulent trouver une nouvelle forme de langage. Pour révéler le chaos, il faut inventer un nouveau genre. Il faut aller contre le théâtre. Ionesco modifie le langage, le jeu de scène, l'histoire. Plus rien n'a de sens, tout est absurde. Les personnages ne communiquent pas bien, les mots n'ont pas de sens. Surtout, les personnages sont interchangeables, personne n'est essentiel, unique ou différent.

B

Les caractéristiques

Ce nouveau théâtre se caractérise par un refus du réalisme, des personnages et de l'intrigue. Le lieu où se déroule l'action n'est souvent pas cité avec précision. Le temps est lui-même tourné à l'absurde. Il y a une volonté de créer un spectacle total. On utilise des mimes, des clowns, des éléments visuels, des jeux de lumière, de sons, etc.
La scène se déroule souvent dans un climat de catastrophe (comme ici) et critique la société. Elle traite souvent de l'absurde, de la mort. Le langage n'est plus un moyen de communication, il exprime le vide, l'incohérence et il est source d'incommunicabilité.

II

L'absurde condition humaine

A

Les thèmes

Ionesco aborde ici les régimes totalitaires. Il dénonce la passivité des gens face à la domination. Il parle aussi de la collaboration. De nombreux hommes acceptent d'être transformés en rhinocéros. On peut y voir une métaphore du nazisme et de la façon dont de nombreux français ont collaboré.
Ionesco traite aussi du conditionnement de l'Homme. En effet, tous les personnages finissent par adhérer à l'uniformité. Ils ne remettent pas en question ce qui se passe autour d'eux, ils sont comme happés. La société gagne donc, elle réussit à soumettre les hommes.

B

Le comique et le pathétique

La pièce mélange le comique et le pathétique. Le comique vient des gestes et des attitudes des personnages. Ionesco utilise beaucoup les onomatopées qui ont quelque chose de ridicule. Les personnages admirent la beauté des rhinocéros, ce qui paraît souvent incongru. L'homme est vu comme laid, et le rhinocéros superbe. Les personnages ont souvent des conversations qui sont dénuées de sens et qui prêtent à rire.
Le pathétique vient de l'expression de la solitude de Bérenger. L'homme devient le dernier au milieu des animaux. Il perd son patron, son ami, la femme qu'il aime. Il veut être intégré, mais il refuse de se transformer. Sa solitude créée l'empathie du spectateur.

III

L'évolution de Bérenger

A

Le regret

La dernière tirade de Bérenger est célèbre. Au début, Bérenger dit "C'est moi, c'est moi", et à la fin "Je suis le dernier homme". Il est tenté d'abord de devenir un rhinocéros, d'être comme tout le monde. Il regrette de ne pas s'être encore transformé. Il trouve les animaux beaux, et l'humain laid. Il veut imiter l'animal. Il commence par essayer de pousser le même cri que lui. Il dit "Ahh, brr !".
Le personnage est incapable pourtant de faire comme le rhinocéros. Il comprend qu'il aura beau essayer, il ne peut être comme lui. Bérenger réalise qu'il ne peut être comme les autres.

B

La prise de conscience

Le personnage prend alors conscience qu'il est impossible pour lui de se transformer. Il est difficile de se prendre pour un monstre et de trouver les autres plus beaux. Mais quand il se résigne à rester humain, il prend aussi conscience de sa particularité.
Tout à coup, il réalise qu'il est le dernier humain. Il est certain qu'il ne sera jamais un rhinocéros, et il ne veut plus en être un. Il crie haut et fort sa différence. Il réaffirme son humanité et sa volonté de la défendre seul contre tous. Il symbolise alors le résistant, celui qui ne se plie pas aux règles, celui qui ne se fait pas avoir, celui qui s'accepte.

Trop tard maintenant ! Hélas, je suis un monstre, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai un rhinocéros, jamais, jamais ! Je ne peux plus changer, je voudrais bien, je voudrais tellement, mais je ne peux pas. Je ne peux plus me voir. J'ai trop honte ! (Il tourne le dos à la glace.) Comme je suis laid ! Malheur à celui qui veut conserver son originalité ! (Il a un brusque sursaut.) Eh bien, tant pis ! Je me défendrai contre tout le monde ! Ma carabine, ma carabine ! (Il se retourne face au mur du fond où sont fixées les têtes des rhinocéros, tout en criant :) Contre tout le monde, je me défendrai ! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu'au bout ! Je ne capitule pas !

Eugène Ionesco

Rhinocéros, Acte III, dernière scène

1959