Un roi sans divertissement Profil d'œuvre

Un roi sans divertissement

Jean Giono

1947

Le récit se situe dans un petit village des Alpes, au milieu du XIXe siècle. Des jeunes personnes disparaissent sans que personne sache pourquoi. Un jour, Langlois, un capitaine de gendarmerie, arrive. Un des habitants du village aperçoit un étranger sous un hêtre. C'est l'endroit où le meurtrier cache le corps de ses victimes. L'homme poursuit l'étranger, et Langlois prend la relève. Il suit l'assassin jusque chez lui et le tue, sans jugement. Il disparaît ensuite.
Un an plus tard, Langlois revient au village et organise une battue au loup dans la montagne enneigée. Il tue alors un loup de deux balles, exactement de la même façon qu'il a tué l'assassin un an auparavant. Il décide de s'installer au village et se lie alors d'amitié avec de Saucisse, une tenancière d'auberge, M. et Mme Tim, des châtelains voisins, et le procureur de Grenoble. Il demande à Saucisse de lui trouver une femme. Elle lui présente Delphine, une jolie jeune femme, et il l'épouse. Mais Langlois s'ennuie. La violence et la générosité semblent le tirailler. Un jour, il force une villageoise à égorger une oie et observe le sang sur la neige. Il finit par se suicider en fumant un pétard de dynamite.

I

Une structure complexe

La composition d'Un roi sans divertissement est complexe. Giono présente une structure temporelle assez étonnante et brouillée. Il juxtapose ainsi plusieurs époques. 1946 est le temps de l'écriture, mais il parle de trois hivers successifs qui sont ceux de 1843, 1844, et 1845. D'autres dates sont utilisées, mais elles sont rarement précisées. Le temps est sans cesse source de confusion.
La reconstitution des faits n'est pas chronologique. Ainsi, les pièces du dossier du mystérieux assassin appartiennent au présent de l'écriture, 1946. Mais la description des victimes est mêlée à l'histoire des hivers 1843 et 1844 ou encore à l'époque où Delphine est veuve (donc après la mort de Langlois). On peut toutefois distinguer quatre parties. D'abord, l'introduction, puis l'histoire de M. V. qui s'ennuie et tue des jeunes gens avant d'être tué par Langlois. La troisième partie est la description du gendarme Langlois, un an plus tard, et la chasse au loup. La dernière partie est la plus complexe car elle mélange différentes époques, bien avant la mort de Langlois ou bien après. Chaque partie se clôt sur une mort violente, celle de M. V., celle du loup et celle de Langlois.

II

L'écriture

A

Le narrateur

Le personnage du "narrateur-enquêteur" est assez énigmatique. Il enquête sur place, dans le village, et donne des indications au lecteur. Le lecteur sait qu'il est l'ami de l'historien De Prébois. Il connaît bien l'histoire de Trièves. Il commente souvent les actions des personnages et peut se faire moralisateur. Souvent, le problème de l'identification du narrateur se pose : est-ce l'auteur (Giono) ou un narrateur omniscient ? Les récits des personnages sont rapportés par ce narrateur. Il transforme alors ces histoires, les réécrit. Ainsi, à la fin du roman, il parle même de façon hypothétique, il écrit : "Eh bien ! voilà ce qu'il dut faire." Il juge donc les autres personnages. On a affaire à une succession de récits emboîtés. Le roman est donc écrit en focalisation interne réduite, on a seulement le point de vue du "narrateur-enquêteur" qui rapporte les histoires des autres.

B

Les dialogues

Tout au long du récit, le narrateur-enquêteur semble s'entretenir avec le lecteur. Il cherche à plusieurs reprises son approbation, ou bien il s'adresse directement à lui. Par exemple, il dit : "La belle-mère de Raoul, tenez, c'est une Chazottes." Le roman prend alors des tournures de dialogue. Il y a ceux traditionnels, où les personnages du roman parlent entre eux, discutent avec le narrateur. Ce sont des dialogues qui donnent des indications sur l'enquête. Et puis il y a le dialogue intime entre le narrateur et le lecteur. C'est un dialogue étrange, car le lecteur ne peut pas y répondre.

III

Les thèmes

A

Le divertissement

Le thème de la fête et du divertissement est important dans le roman. Giono insiste sur certains objets, sur des parures, sur les vêtements de fête. Ainsi, il décrit avec fascination la table chez Mme Tim, son château. La messe de minuit est également une cérémonie incroyable, avec des candélabres dorés et de belles chasubles. La fête permet de rompre avec les habitudes. Elle instaure un sentiment de renouveau.
Il y a aussi la cérémonie militaire qui s'apparente à la battue au loup. Le dimanche de la chasse est un dimanche "insolite". La fête est un moment de divertissement, d'exaltation. Langlois et M. V., qui sont deux tueurs, sont très sensibles au divertissement. Ils en ont besoin. Pour M. V., le divertissement suprême est le meurtre.

B

L'ennui

Si le divertissement prend une telle place dans l'œuvre, c'est parce que Giono traite de personnages qui s'ennuient. Ils ont envie de s'amuser. Ils n'en peuvent plus. L'ennui est présent dès le titre : "un roi sans divertissement". L'hiver est la saison du livre, c'est une saison où tout est gris et blanc, il ne se passe rien. Les cérémonies sont les seuls moments où on peut échapper à la monotonie, à la tristesse, à l'ennui.
Langlois est un personnage qui tente de combler la sensation de vide qui l'habite. Il se rend compte qu'il est comme M. V. Il est fasciné par la violence, il aime le sang, il a des pulsions sadiques. Il tente de vivre normalement avec sa femme, mais il ne peut pas. L'ennui revient sans cesse, et il sait que l'ennui peut le conduire à tuer. Il se suicide pour ne pas devenir à son tour un assassin.